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Full text of "Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantès; ou, Souvenirs historiques sur Napoléon, la révolution, le directoire, le consulat, l'empire et la restauration"

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MÉMOIRES 

DE M™*" LA DCCHESSE 

D'ABRANTÈS, 

ou 

SOUVENIRS HISTORIQUES 

SUR NAPOLÉON, 



la révolution , le directoire , le consulat 
l'empire et la restauration. 



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TOME PREMIER. 



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HvuxtUtB ; 

LOUIS HAUMAN ET C^, LIBRAIRES. 
1831. 




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1. 1 



MÉMOIRES 



DE M™^ LA DUCHESSE 



D'ABRANTÈS 



CHAPITRE PREMIER. 



INTRODUCTION. 

Aujourd'hui chacun pubHe des mémoires ; tout 
le monde a des souvenirs. Depuis long-temps j'au- 
rais pu , comme bien d'autres , faire un appel au 
temps passé , et lui redemander aussi une foule de 
faits curieux et inconnus sur une époque qui fixe 
tous les regards ; mais , je l'avoue , cette manie , 
qui exerce si universellement son influence , ne 
m'avait pas encore atteinte. J'éprouvais même de 
l'humeur toutes les fois que je voyais annoncer de 
nouveaux mémoires ; il m'était odieux de penser 
qu'un regard étranger, indifférent , était porté sur 
la vie privée d'un ami ; que les intérêts de sa fa- 
mille , de sa veuve , de ses orphelins étaient ap- 

TOME I. 1 



2 MÉMOIRES 

pelés à être discutés , jugés par un tribunal com- 
posé (]('. gens qui donnent ainsi la question à leur 
manière, par la raison que cela fait toujours passer 
une heure ou deux. 

Bientôt cette humeur, qui d'abord n'était qu'un 
sentiment général , devint un sentiment particu- 
lier. Le général Junot a été un personnage trop 
marquant sous les divers gouvcrnemens qui ont 
précédé le retour des Bourbons pour ne pas attirer 
l'attention de tous ceux qui cherchant pâture . L'oc- 
casion était belle; il n'était plus là pour répondre. 
Aussi ce fut d'abord un déluge. Tous les mémoires 
cjui paraissaient pariaient de lui en bien et en mal , 
et toujours avec aussi peu de vérité (i). 

Bientôt je fus moi-même en scène ; et ce monde 
à qui j'avais dit adieu , auquel je ne tenais plus que 
comme mère de famille , par les rapports qu'éta- 
blissait entre nous cette jeune génération que j'éle- 
vais poui" lui, eut à s'occuper non -seulement de 
moi , qu'il avait déjà également oubliée , mais de 
ma mère , de mon père , de mon aïeul , enfin de 
toute ma famille. 

La chose était trop ennuyeuse par elle-même 
pour n'être pas l'œuvre de la malveillance. Cepen- 
dant je fus long-temps à le croire ; mon doute était 
fondé sur la certitude de n'avoir jamais nui à per- 
sonne. Toutefois il fallut se rendre à l'évidence ; 



(l) De loutes les nombreuses biographies qui parlent de 
lui, deux seulement disent le véritable lieu de sa naissance. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 3 

mes amis et ceux de Junot me pressèrent de ré- 
pondre. Je ne le voulais pas ; je résistai long-temps. 
La réfutation n'est jamais calme. Elle est presque 
toujours passionnée , et devient alors ridicule dans 
la bouche d'une femme. Mais enfin, à la vue de cette 
foule de mémoires qui doivent , dit-on , servir de 
matériaux pour édifier l'histoire de notre époque , 
je me suis demandé si je n'étais pas coupable de 
laisser établir comme vérités des faits erronés , des 
temps , des dates intervertis , du bien omis , du 
mal inventé , enfin des choses dont l'altération peut 
porter atteinte à la mémoire du père de mes en- 
fans , de mon aïeul , de ma mère.... J'avoue qu'en 
regardant cette masse de faits réunis , toutes les 
craintes puériles qui avaient pu retenir la femme 
du monde s'évanouii-ent devant le devoir de la 
veuve , de la fille et de la mère. A mesure que le 
temps appesantit sa main sur notre tète , tout ce 
que le jeune âge lui donnait de légèreté dispaïaît, 
pour faire place au caractère sacré que ces titres 
lui impriment, et nous montrer les obligations qu'ils 
imposent. 

C'est donc en grande partie sous ce point de vue, 
et pour les causes que je viens d'énoncer que j'ai 
rédigé ces Mémoires , et mis en ordre une foule de 
souvenii'S qu'il m'a été fort pénible de rappeler. 
J'ai été peu excitée par des sentimens haineux. Au- 
cune pensée de vengeance ne s'est jointe à la pensée 
première , bien que j'en eusse la possibilité et qu'on 
m'ait fortement provoquée. 



Entrée dans le monde à une époque fertile en 
mouvemens remarquables , vivant journellement 
avec les acteurs du grand drame politique dont la 
représentation occupe l'Europe depuis trente-cinq 
ans , il me sera sans doute difficile de ne pas parler 
des individus , lorsque les choses les placeront en 
scène. Cela pourra être désagréable , je le sais; mais 
qu'y faire ? C'est une conséquence , une suite na- 
turelle de la mode des mémoii'es. J'ai bien passé 
par le scalpel de gens qui , sans me connaître , di- 
saient les uns du mal , les autres du bien de moi, 
sans que le bien fût plus mérité que le mal , sans 
que ces gens m'eussent vue , sans qu'ils sussent 
même si j'étais brune ou blonde, laide ou jolie, 
droite ou crochue. On aurait dit qu'ils avaient pris 
mon nom dans l'ahnanach des vingt- cinq mille 
adresses. Quant à moi , je puis certifier qu'il est 
une chose sur laquelle se portera toute l'attention, 
non pas de mon esprit , mais de mon âme ; ce sera 
de n'affliger personne par des attaques offensantes 
et directes. 

Au milieu de cette foule d'événemens , d'inci- 
dens répétés, actrice moi-même dans ces scènes 
agitées d'un monde fabuleux de merveilles et d'hor- 
reui's , j'ai dû chercher à en conserver le souve- 
nir, et je l'ai fait. Tout en redressant de graves 
erreurs commises par les auteurs de mémoires 
contemporains , je déroulerai de longues pages , 
qui peut-être inspireront un vif intérêt. Car , dans 
le moment où nous sommes , quel est le regard 



DE LA. DUCHESSE D AERANTES. 5 

français qui n'est pas humide en cherchant à percer 
le nuage qui s'élève entre lui et trente années? 

Oui , j'ai vu ces époques fameuses ! J'étais bien 
jeune alors ; et cependant tout s'est gravé inefTa- 
cablement dans mon esprit. La gravité des événe- 
mens dont dépend le sort d'une grande nation a un 
caractère solennel qui a peut-être influé sur la 
manière dont je les ai considérés. Je pense qu'à 
cet égard il en est de même de toutes les femmes 
de mon âge : nous n'avons eu ni enfance ni ado- 
lescence. Quant à moi , du moins , je ne me rap- 
pelle aucune de ces joies de la toute première jeu- 
nesse , de cette insouciance qui frappe la douleur 
de léthargie , et donne à ce temps de la vie une 
couleur qui , à la vérité , s'efface pour ne jamais 
reparaître , mais en laissant des impressions impé- 
rissables. A peine ma jeune intelligence fut-elle dé- 
veloppée , que je dus l'appliquer tout entière à 
veiller sur un mot , sur un geste ; car alors qui pou- 
vait se dire à l'abri de la plus légère investigation? 
Les jeux , cette seconde vie de l'enfance , les jeux 
y étaient eux-mêmes soumis ; et je n'oublierai ja- 
mais qu'à Toulouse une visite domicihaire eut lieu 
dans notre maison , que mon père fut au moment 
d'être arrêté, parce que, en jouant à La Tour, 
prends garde /j'avais dit à un enfant de cinq ans : 
«( T'ai , tu seras monsieur le dauphin, d 

Il existait un danger continuel dans lequel il 
fallait vivre , et qui imposait à tous les individus 
l'obligation non-seulement de veiller sur soi , mais 

1. 



6 MÉMOIUES 

encore d'observer les autres. Cette méfiance était 
forcée ; car la partie était sérieuse , et pour la 
plupart des joueurs leur tête était l'enjeu. II ré- 
sultait de cette crainte quotidienne que rien n'é- 
tait indifférent pour ceux qui entouraient un chef 
de famille, et l'enfant de dix ans devenait obser- 
vateur. 

Ce fut au milieu de cette tourmente que s'écou- 
lèrent mes plus jeunes années. Mais enfin les pé- 
rils personnels s'éloignèrent ; on respira. On put 
former et exécuter des projets ; l'éducation reprit 
son cours ; la mère de famille cessa de trembler 
pour le père de ses enfans , et put leur consacrer 
ses soins. 

La nature m'a donné une assez grande force 
d'âme. A l'époque dont je parle , les malheurs de 
la France étaient à leur plus haut point. Je n'étais 
plus un enfant , et j'adorais mon pays. Les impres- 
sions que je reçus alors sont peut-être les plus 
fortes que j'aie jamais ressenties. Jusque-là mon 
oeil et mon oreille avaient été attentifs. Mon âme 
y passa tout entière. Je suivais , j'écoutais tout avec 
avidité. La manière dont j'avais été élevée contri- 
buait sans doute à développer cette force active , 
qui cherchait à se nourrir. Mes études ont été très- 
fortes dès mon enfance. Mon père , qui m'aimait 
avec une extrême tendresse et qui avait jugé mon 
caractère , ne voulut pas que je fusse élevée loin de 
la maison paternelle. Lui-même s'occupa de mon 
éducation. Par ses soins, je reçus une nourriture 



DE L\ DUCHESSE D ABRANTES. 7 

morale plus substantielle que l'enfance ne la sup- 
porte ordinairement. Mes études furent celles d'un 
homme. Mon frère , qui de toutes manières rem- 
plaça mon père près de moi , continua le même 
mode d'enseignement ; et je ne fléchis pas sous le 
faix. 

On a beaucoup dit que la révolution avait dé- 
truit tout principe , et que l'éducation en avait 
immensément souffert. Cette asserlion est fausse. 
L'éducation des bonnes manières , voilà celle qui a 
reçu une atteinte tellement profonde que jamais 
elle n'en guérira. Cela est fâcheux : l'absence de 
cette courtoisie , de cette urbanité qui faisait re- 
nommer la France comme la plus polie entre les 
nations , est peut-être en effet un obstacle aux re- 
lations intimes qui unissent eutie elles les diffé- 
rentes parties de la société. Je vois donc la pei-te 
de cette fleur de politesse exquise que nous possé- 
dions , et que nous n'avons plus , hélas ! comme une 
chose plus sérieuse qu'une futile exigence de céré- 
monial. L'impolitesse , l'impertinence même l'ont 
remplacée , sans que la franchise , la généi'osité les 
fassent pardonner. 

D'un autre coté , l'éducation a beaucoup gagné 
au changement total qui s'est opéré dans toutes ses 
parties. Sans doute , la tourmente révolutionnaire 
mit obstacle, pendant 93 et 94 , aux soins de l'édu- 
cation privée ; tout était bouleversé. Quant à moi, 
j'ai toujours trouvé dans ma famille même les plus 
excellens maîtres , et je ne dois pas me plaindre 



8 MÉMOIRES 

Mais il faut que je convienne que , sous le rapport 
si essentiel de la religion , on éprouvait de véri- 
tables privations. Tout ce qui était élevé dans des 
pensions souffrait à cet égard ; mais cette souffiance 
fut courte. Les parens , d'ailleurs (et je parle ici de 
la grande masse), donnaient eux-mêmes les pre- 
mières notions religieuses à leurs enfans. 

Quanta la jeunesse en général, si pendant une 
courte époque elle fut privée de ses universités , 
de ses grands collèges , il est notoire qu'il lui était 
ouvert une carrière bien autrement féconde dans 
ses résultats que l'enseignement gotliique et rou- 
tinier que suivaient les frères minimes dans les 
écoles. Dans ces temps de troubles et de malheurs, 
continuellement aux prises avec un danger perma- 
nent , souvent obligée de braver la mort, la pro- 
scription , de supporter la misère , dans un âge qui 
lui-même est l'objet des plus tendres soins , con- 
trainte à une prudence dont bien souvent dépen- 
dait la vie de tout ce qui lui était cher , la jeune 
génération d'alors recevait , du spectacle imposant 
et terrible qu'elle avait sous les yeux , les leçons 
les plus instructives. Les femmes y acquéraient une 
prudence de conduite, un esprit d'observation, qui 
n'étaient plus de la ruse. Elles avaient la preuve 
que des talens réels , une instruction positive de- 
venaient doublement utiles , car ils donnaient du 
pain. Les hommes y puisaient , avec la haine de 
l'oppression , cet amour de la gloire , ce mépris de 
la mort , qui les rendaient invincibles ; ils y pre- 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 9 

naient une connaissance entièi'e de leurs droits et 
de ceux de la patrie. C'est avec ces hommes-là que 
Bonaparte a conquis l'Italie; c'est avec eux qu'il 
est allé remuer la vieille Egypte. C'est encore l'un 
d'eux qui comînandait et mourait à Novi , ayant à 
peine trente ans ; tandis qu'à Paris un jeune homme 
du même âge était jugé digne de présider la con- 
vention. 

Ainsi tout se développait avant le moment avec 
une rapidité presque effrayante. Notre esprit, nos 
facultés mûrissaient avant la saison (i). 

C'est à peu près vers cette époque que des inté- 
rêts particuliers , d'une haute importance pour ma 
famille , dans les suites qu'ils eurent relativement 
à elle , vinrent s'enchaîner à l'intérêt général. 

(l) Bien que je ne doive compte de mes opinions à per- 
sonne, ^e veux dire ici que ce chapitre tel qu'il esta été 
écrit dans le moij de juin dernier. M. Ladvocat, mon édi- 
teur, l'a eu pendant trois jours dans les mains ( du 14 au 
17 juillet) pour faire son prospectus. Ma tète, comme 
toutes les tètes de femmes , a pu être frivole et légère • 
mais Tàme , mais le cœur!... ils furent toujours fortement 
trempés. Jamais ils n'ont failli au cri de la patrie. Ce cri 
y trouva constamment un écho. Les larmes les plus amères 
cjue j'aie peut-être versées de ma vie, furent celles que je 
versai le jour où je me dis avec une douloureuse convic- 
tion : Il n'y a plus de France!... Et ce jour-là n'a pas eu 
de consolateur !... 

Cependant si la nature était alors aidée par elle-même , 
on ne doit pas accuser le gouvernement conventionnel de 
ne s'être pas occupé de l'instruction publique. L'Ecole po- 
lytechnique , tout ce qui tient au génie , à l'artillerie , à 



10 MÉMOIRES 

Je veux parler des relations très-étroites qui 
existaient entre ma mère et la miaison Bonaparte. 
Celui qui fut depuis le maître du monde a vécu 
long-temps dans notre intimité. Je l'y ai vu , moi 
étant encox-e une toute petite enfant, lui à peine 
un jeune homme. Mon œil s'est attaché à son étoile 
depuis le jour où elle s'est élevée sur l'horizon , 
jusqu'au jour où, devenue soleil dévorant, elle a 
tout consumé , jusqu'à lui-même. J'ai assisté aux 
scènes de sa vie entière ; car mariée à l'un de ceux 
qui lui étaient le plus dévoués , et qui pendant 
bien des années ne cessa d'avoir sur lui le regard 
de l'affection , ce que je n'ai pas vu il me l'a fait 
connaître. 

Je ne crains donc pas d'affirmer que , de toutes 
les personnes qui ont parlé de l'empereur, je suis 
la seule qui puisse donner des détails aussi com- 
plets. Ma mère l'a vu naître ; amie de Laetitia Ra- 
molino , elle a porté Napoléon dans ses bras , l'a 
balancé dans son berceau ; et plus tard elle a pro- 
tégé , guidé sa toute première jeunesse , lorsque , 
après avoir quitté Brienne, il vint à Paris. Non-seu- 
lement elle aimait Napoléon , mais ses frères et ses 
sœurs étaient presque de notre famille. Je parlerai 

la iiavi,<jation , les Écoles centrales, rÉcole normale, l'In- 
stitut national 5 tous ces établissemeus ont été fondés par 
le gouvernement conventionnel. Il faut y ajouter le Jardin 
des Piaules , tel qu'il est aujourd'hui ; la formation du 
Muséum des tableaux et des statues, et une foule d'autres 
établissemens. 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 11 

des relations d'amitié qui se formèrent même plus 
tard entre les sœurs de Napoléon et moi ; amitié 
que l'une d'elles a bien entièrement oubliée. 

Lorsque ma mère quitta la Corse pour suivre 
mon père en France , les rapports d'intimité qui 
l'unissaient à la famille Bonaparte ne furent dé- 
truits ni par l'éloignemcnt ni par l'absence ; et la 
conduite de mes parens envers monsieur Buona- 
parte le père , lorsqu'il vint à Montpellier avec son 
fils et son beau-frère , pour y mourir loin de sa 
patrie et de tout ce qui leur était cher , ne doit ja- 
mais être oubliée par les deux f^unilles , dont l'une 
doit se la rappeler avec le sentiment d'une bonne 
action , l'autre avec celui de la reconnaissance. 

Les autres membres de la famille Bonaparte 
étaient également aimés de ma mère. Lucien trouva 
plus qu'une amie ordinaire en elle. Lorsqu'il fit 
cet étrange mariage avec mademoiselle Boyer , ma 
mère l'accueillit comme sa fille et devina d'abord 
qu'il y avait un ange sous cette enveloppe de femme. 
Madame Joseph Bonaparte , madame Leclerc , 
étaient dans notre plus grande intimité. Les détails 
dans lesquels j'entrerai en parlant des événemens 
de ma vie et de celle de mes parens en donneront 
une juste idée. 

Lorsque Bonaparte quitta Brienne pour venir 
à l'école militaire de Paris , ma mère et mon père 
furent pour lui comme les correspondans de sa fa- 
mille , avec cette ditférence qu'ils prenaient sur eux 
d'agir avec le jeune élève qu'ils voyaient si mal- 



lieuroux comme n'aurait pas osé le faire un corres- 
pondant ordinaire. 

Ce fut au siège de Toulon que mon mari fut at- 
taché à Bonaparte; et, à dater de ce moment , il 
ne l'a plus quitté que pour mourir. Sans être près 
de lui , j'avais donc des yeux , des oreilles à moi , 
pour le voir , pour l'entendre. 

On voit , par ce que je viens de dire , qu'en ayant 
la prétention d'être la seule personne qui connaisse 
parfaitement Napoléon , je n'ai pas une prétention 
présomptueuse. Les détails qui seront relatifs à sa 
personne et à toute sa famille seront puisés à une 
autre source que celle qui alimente V administration 
des mémoires. 

On ne croirait peut-être pas que ma position en- 
vers la famille Bonaparte a été long-temps une des 
raisons qui m'empêchaient de publier ces Mémoi- 
res , surtout relativement aux attaques faites au 
général Junot. Il m'était impossible de parler de 
lui sans parler de l'empereur. La vie de mon mari 
a été presque entièrement liée à la sienne depuis le 
siège de Toulon. Je ne voulais d'ailleurs parler de 
Napoléon qu'avec une entière liberté. Il en était de 
même pour moi et pour la famille de ma mère, 
puisque Bonaparte tient à tout ce que j'en puis 
dire. Par suite d'une erreur bizarrement admise 
par le rédacteur du Mémorial de Sainte-He'lène , 
je me trouve dans la désagréable position de rele- 
ver le gant qui m'a été jeté. Je le fais à regret ; mais 
une fois dans la lice , je parlerai avec la force que 



DE lA DCCnESSE d'aBRATÎTÈS. 13 

donne le bon droit et la certitude d'avoir raison. 
Je ne suis ni ennemie ni Se'ïde. Je réfuterai ce- 
pendant des imputations méchantes et fausses ; 
je prouverai des droits qu'on veut méconnaître ; 
je laverai de tout reproche une mémoire qui n'en 
mérite aucun; enfin, je remplirai mon devoir 
comme je l'ai dit plus haut. En accomplissant cette 
tâche , je suis obligée de feuilleter un grand nom- 
bre de pages où sont inscrits des souvenirs tout 
empreints de la couleur du temps dont ils retracent 
les époques ; je les joindrai à mes réfutations. Ils 
peuvent avoir de l'intérêt. Sans doute cet ouvrage 
est fort incomplet, et surtout bien éloigné de la 
touche sévère que demande l'histoire : mais il peut 
être utile et intéressant , en rappelant à notre sou- 
venir les noms d'une foule d'amis que depuis long- 
temps la mort nous a enlevés. Ces noms m'ont été 
presque douloureux à replacer en ordre dans ma 
pensée ; ce travail a été pour moi pénible , même 
jusqu'à la souffrance. Néanmoins , quelque ennui 
d'esprit et de cœur que j'aie pu éprouver, une fois 
ma résolution prise , je me suis promis de n'encou- 
rir aucun des reproches que j'adresse à ces livres 
qui méritent bien plus le nom de pamphlets que 
celui de mémoires (i). Je n'avais que trop de ma- 
tériaux pour édifier, et nul besoin de recourir à 
ces anecdotes inventées sur la table même de la 



(l) J'en excepte trois. Je les nommerai tout à l'heure: 
ceux-là sont bien. 



U MËMOIRES 

femme de chambre où elles sont écrites , à ces con- 
tes grossièrement imposteurs , à ces fables absur- 
des , à ces faits mutilés , mendiés auprès de gens 
tout fiers de se voir l'arbitre de noms illustres , 
dont ils font aussi gauchement le panégyrique que 
la satire. 

A une époque (|ui s'éloigne chaque jour, dans 
la haute position où le sort m'avait placée , j'ai fait 
du bien , point de mal et beaucoup d'ingrats : ce- 
pendant aucune partialité chagrine , je le dis en- 
core , n'aura d'influence sur mesjugemens relati- 
vement aux hommes et aux choses. Je ne veux pas 
toutefois me donner pour meilleure que je ne suis : 
il y a des êtres qui m'ont offensée , qui ont ajouté 
des épines à toutes celles que le malheur avait 
mises dans mon cœur , lorsque l'amitié leur faisait 
un devoir d'ôter celles qui me blessaient déjà : à 
ces ètres-là je ne puis pardonner. Je ne les hais 
pas , car la haine m'est inconnue , mais je les mé- 
prise. Ce mépris se joint en moi à un sentiment 
si amer, si répulsif , que je serais honteuse à en 
rougir d'en inspirer un semblable. Il n'y a que 
l'être méchant ({ul peut le provoquer. Ces person- 
nes sont heureusen)ent pour moi en petit nombre ; 
tous les ingrats n'ont pas le pouvoir de m'affecter. 

Fortement frappée par le sort dans tout ce que 
l'ame a de vulnérable , j'ai long-temps porté dans 
la retraite le poids d'une destinée qui ne manquait 
pas d'amertume. C'est ainsi que les passions se sont 
calmées sous l'action puissante du temps ; il a pro- 



DE LA DCCHESSE d'aBRANTÈS. 15 

duit sur moi l'effet qu'il produit sur tous. Il m'est 
permis aujourd'hui de parler avec calme d'objets , 
de sentimens , d'opinions déjà bien loin de moi. 
Je puis rappeler le souvenir de quelques personnes 
pour lesquelles j'avais autrefois l'amitié la plus 
exaltée; cette amitié fut froissée sans raison, sans 
motif. Ceci était plus sérieux que l'ingratitude seule. 
Aussi , dans la fraîche et vive douleur de la bles- 
sure , mon àme ardente ressentit l'injure comme 
elle avait aimé. Les coupables me furent presque 
odieuses ; maintenant elles me sont indifférentes , 
et si j'ai à tracer leur portrait , le pinceau sera con- 
duit avec la même impartialité que j'en mettrais à 
peindre la princesse des Ursins ou madame de 
Maintenon , ou bien , pour parler plus juste , la 
duchesse de la Ferté et madame de Lionne. 

Dans les souvenirs , les notes , les traditions que 
je possède , il se trouve un bizarre mélange d'in- 
trigues de cour et d'affaires de haute politique , de 
manèges obscurs et de grands événemens , de traits 
qui peignent les mœurs du temps et de faits qui 
se rattachent à des noms illustres de l'époque. Cette 
abondance aurait été stérile bien plus que fruc- 
tueuse pour moi , si j'avais écrit lorsque mes amis 
m'en pressaient ; car, tout dépend de la façon de 
mettre en oeuvre une pareille matière , et nulle 
n'est peut-être plus difficile à manier que celle- 
ci. La vérité y est par trop souvent étouffée sous 
la passion. Je viens de dire que je n'en étais pas 
exempte ; heureusement je le sentis à temps. Je vis 



16 MÉMOIRES 

que les préjugés rendraient des arrêts sous l'empire 
de la prévention. J'eus le courage de ne pas cher- 
cher la vengeance , et de retenir des paroles qui 
auraient été bien nuisibles à certaines personnes , 
il y a quelques années. Ces personnes , je ne les 
nommerai jamais ; mais en me lisant aujourd'hui, 
peut-être me comprendront-elles : que ce soit leur 
seule punition (i). 

Je commencerai cet ouvrage par quelques dé- 
tails sur ma famille , sur mon enfance , et sur plu- 
sieurs personnages marquans, tels que Paoli , re- 
lativement à l'époque où il a éclairé sa patrie sau- 
vage d'un rayon de la plus radieuse lumière ; je 



(l) Depuis que ce clinpitre est écrit , j'ai appris qu'une 
de ces personnes-là , un homme important vraiment, avait 
fait les réflexions les plus plates du monde, en apprenant 
que j'allais publier mes mémoires. Comme il n'a pas mal 
de vanité, il a pensé que , dès que j'écrirais, je devais par- 
ler de lui ; car, pour le malheur de notre pauvre France, 
il a donné aussi sa représentation sur le théâtre du pouvoir. 
La médiocrité a sa conscience tout comme une autre ; ces 
deux idées combinées l'ont fait conclure que j'étais peu 
raisonnable de faire des mémoires. Comme l'aumônier de 
la duchesse qui, sans savoir si don Quixote était marié, 
le renvoyait chez lui soigjner sa femme et ses enfans , mon 
monsieur, sans s'informer si je sais filer, me renvoie à ma 
quenouille. Le pauvre homme ! je le plains beaucoup ! car 
toute sa vie il a couru après une renommée , et n'a pas 
même une réputation. Quant h moi , je n'y pensais plus, 
si ce n'est pour me rappeler qu'au temps où il voulait être 
agréable à tout le monde , il m'a apporté un jour un bou- 
quet dans sa poche. 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 17 

rapporterai des conversations , dont j'ai gardé note , 
entre moi et MM. de Romansoff, Marcoff , Ralis- 
chefF, DirsclickofF, qui, ayant été dans l'intimité po- 
litique de la Czarine (i) , m'ont instruite des vraies 
causes de l'insurrection grecque de 1770. Comme 
ma famille a eu une part active dans les événe- 
mens d'alors , ces événemens ne peuvent m'être 
étrangers. 

(l) M. l'abbé Perrin, aujourd'hui grand- vicaire de l'évè- 
que de Versailles, a été pendant plusieurs années dans la 
maison du comte Panin , dont il a élevé les enfans. Il a vu 
tous les événemens de cette cour barbare et m'en a raconté 
des choses qui paraitraient incroyables sortant d'une autre 
bouche. M. l'abbé Perrin est un des hommes les plus re- 
marquablement spirituels que j'aie rencontrés. Son instruc- 
tion doit être à l'unisson. Je n'y ai jamais songé en causant 
avec lui. C'est l'amabilité, l'esprit, comme on en souhai- 
terait à quelqu'un c[u'ou aimerait beaucoup j et puis, il 
est abbé et se le rappelle sans avoir besoin d'y être ra- 
mené. Je le crois un excellent prêtre. Il m'a raconté sur 
la Russie , la mort de Paul , celle de Pierre , des choses du 
plus haut intérêt : et lorsqu'on songe qu'il était, dans la 
maison de Panin , de cet homme qui a ordonné de la des- 
tinée de quatre souverains , et qu'on se dit que le narra- 
teur mérite toute confiance , on frissonne. 

M. l'abbé Perrin n'a pas besoin de lire ce peu de lignes 
pour avoir la certitude de ma sincère amitié et de la re- 
connaissance que je Idi ai vouée pour celle qu'il veut bien 
avoir pour moi. J'en suis fière et heureuse. Je le sei'ais 
bien davantage, si cette sorte d'appel que je lui fais le dé- 
terminait à étendre plus loin qu'à un cercle d'amis les 
nombreuses et précieuses connaissances qu'il possède. II 
le doit à son pays , il le doit à l'Eiuope. 



18 MÉMOIRES 

Je parlerai de la Corse , patrie adoptive des Com- 
nène. Je raconterai l'origine grecque de la famille 
Bonaparte ; je dis leur premier nom de Calomeros 
(ou bclla parte ^ huona parte). Je l'ai fait parce 
que le tombeau du géant de la gloire attire trop 
les regards du monde entier , pour que le lieu de 
son berceau n'inspire pas le plus vif intérêt. Enfin 
la première partie de ces mémoires comprendra 
l'aurore de cette révolution , dont j'ai vu tous les 
périodes. 

Peut-être trouvera-t-on que j'étais bien jeune 
pour observer et retenir ce qui se passait sous mes 
yeux. J'ai prévu cette objection , et j'y ai déjà ré- 
pondu. J'ai dit comment, étant passagère sur le 
vaisseau toujours battu de l'orage , la route qu'il 
suivait , SCS manœuvres , le moindre de ses mou- 
vemens , étaient une étude constante pour moi , de 
tous les temps , de toutes les heures ! Je le répète , 
je n'ai pas eu d'enfance. 

Une autre partie de mes Mémoires comprendra 
une époque terrible de mon existence. Je n'ai ni 
la possibilité ni le talent , et , moins que tout cela , 
la volonté d'écrire l'histoire ; mais ma vie et celle 
de ma famille ne sont éclairées que par les lueurs 
sinistres du jour qui luisait à cette époque ; il m'a 
fallu , comme la France entière, traverser ce temps 
de folies sanguinaires , où le peuple français , dé- 
pouillant sa grâce courtoise , son urbanité , semblait 
avoir fait un appel aux monstres dos déserts , pour 
les défier de cruauté. Tandis que dans ces jours de 



DE LA DUCHESSE D ABRAÎVTÈS. 19 

deuil et de massacre, rejetant lui seul le crêpe san- 
glantqui couvrait la patrie, le drapeau militaire sem- 
blait avoir reçu sous son ombre protectrice l'hon- 
neur et la loyauté de la France. Bientôt son éclat 
dissipa la brume qui laAoilait, elle s'assit de nouveau 
parmi les nations , grande et victorieuse. On put 
encore s'honorer d'être son enfant ! (i) 

Avec une rapidité magique ses armes inscrivaient 
son nom sur les bords du Pvhin , au sommet des 
Alpes , dans les marais de la Hollande , au lac de 
Zurich ; mais surtout dans les champs de l'Italie ! 
Partout la victoire était avec nos soldats ! (2) Par- 
tout aussi leur sang marquait leurs pas !... et je 
suis glorieuse de pouvoir dire que celui qui coule 
dans les veines des mes fils n'a pas été épargné par 
leur père pour le service de sa patrie. 

( 1 ) Je répète de nouveau ici que ce chapitre entier était 
écrit au mois de juin dernier. 

( 2 ) Une chose remarquable , c'est qu'à cette même épo- 
que où nos armées , toujours triomphantes , ne combat- 
taient que pour vaincre , un homme ayant une de ces ré- 
putations auxquelles nulle main n'osa toucher , un homme , 
parfaitement connu par une belle retraite , il est vrai (mais 
enfln, c'était une retraite) , perdait la bataille de Cassano 
avec douze mille hommes et cent pièces de canon. Cet 
homme était le général Moreau *. 

Le fait est positif. Gohier, alors président du directoire, tjuî, certes, n'ai- 
mait pas Bonaparte , et , par haine , aurait plutôt cache les revers de son rival , 
est celui qui donne le bulletin de cette défaite, qu'en sa qualité de président 
du directoire il avait dans toute sa vérité. S'il est altéré , c'est plutôt en sens 
inverse , et nous devons croire la perte plus considérable. 



20 MÉMOIRES 

Mais ces mêmes journées , qui brillaient si ra- 
dieuses dans nos camps , s'écoulaient tristes et som- 
bres dans nos cités déchirées par les dissensions ci- 
viles. A la terreur des massacres avait succédé une 
terreur non moins affreuse , produite par une lutte 
permanente entre l'anarchie et le pouvoir. Cette 
lutte malheureuse était d'autant plus difficile à ter- 
miner , que l'anarchie est une hydre dont les mille 
tètes ne s'éciasent pas d'un coup de massue , et que 
le monstre vivait alors dans un élément qui ne lui 
était que trop favorable , tandis que d'une autre 
part , le pouvoir , presque toujours usurpé par la 
force , jamais délégué par une majorité raisonna- 
ble , et libre d'agir , ne pouvait être ni consenti ni 
exercé sans combat. De pareilles guerres finissent 
toujours par un déchirement. Et combien nous en 
avons eu !.... 

Que de fois , écoutant avec avidité les discussions 
qui s'élevaient autour de moi, n'ai-je pas entendu 
prédire la fin de ma triste patrie !... Hélas ! elle de- 
vait fournir une plus longue carrière de malheurs. 
Chaque jour on détruisait pour refaire ; mais on ne 
reconstruit pas aussi facilement qu'on abat , et la 
France est le pays où cette vérité banale apparaît 
dans toute sa force. Pourquoi ? car enfin, notre re- 
nommée, ce premier rang que nous occupons pour 
ainsi dire à volonté , tout cela n'est pas illusoire ; 
pourquoi donc , à la première secousse , cette dés- 
organisation organisée , cette Babel , cette confu- 
sion égoïste surtout? C'est que constamment nous 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 21 

oublions le passé ; que le présent nous presse , nous 
obsède , et que nous lui sacrifions l'avenir. Nous 
bâtissons sans fondemens , avec une multitude de 
plans et d'architectes ; aussi qu'arrive-t-il? Le prin- 
cipe d'action manque de toutes parts , parce que , 
à côté du défaut du ressort public, il y a excès per- 
manent d'activité dans les intérêts privés. 

J'ai vu ensuite le règne directorial , assemblage 
monstrueux d'anarchie, de tyrannie et de faiblesse; 
j'ai vu ces rois pasquins , dans les mains desquels 
le sceptre n'était qu'une massue dont ils nous frap- 
paient jusqu'à ce que le coup devînt une plaie. En- 
fin le consulat vit luire l'aurore d'une ère nouvelle, 
du fond de cette nuit sombre , et encoce une fois 
la France se releva. Elle surgit de nouveau du rai- 
lieu des débris sanglans , des ruines encore fuman- 
tes de ses villes saccagées , de ses châteaux incen- 
diés. Vinrent ensuite les jours de l'empire, grande 
et prodigieuse merveille ! Sans doute , le vrai répu- 
blicain regretta ses droits envahis !... mais quel est 
le cœur français qui ne bat pas au souvenir de ce 
temps de gloire!... en répétant les noms de ces 
hommes qui allaient au combat comme à une 
fête!... qui achetaient une victoire par une cica- 
trice, et faisaient proclamer la France l'aînée des 
nations , depuis la Vistule jusqu'au Tage !... 

C'est ainsi que j'ai vu l'astre de notre prospérité 
à son apogée. Je l'ai vu , non pas décroître, mais 
s'obscurcir , reparaître , puis se voiler encore. Sans 
doute mon cœur a dû souffrir dans de pareils 



22 MÉMOIRES 

jours!... moi qui, pendant plusieurs années, aï 
vécu au milieu des camps de notre armée triom- 
phante. Oui, j'ai souffert ! et ma douleur silencieuse 
a été plus amère que bien des désespoirs aux grands 
éclats ! . . , Toutefois l'orgueil français trouvait encore 
une jouissance, en voyant l'Europe marcher tout 
entière pour accabler la nation dont peu de jours 
avant elle était l'esclave... 

Ainsi mon œil a suivi toutes les phases , toutes 
les prospérités de notre grand drame politique. 
Que de souvenirs j'ai évoqués !... que de douleurs 
endormies j'ai réveillées ! qui sait maintenant quand 
elles se rendormiront ?... Quelque fidèle que soit 
ma mémoire , j'ai été un peu arrêtée pour des dates 
et par quelques faits , dont les souvenirs étaient , 
non pas effacées , mais avaient reçu du temps cette 
teinte pâle dont il revêt tout. Quelques jours de 
travail leur a rendu la vivacité de leurs cou- 
leurs ; mais , je le répète , ce travail m'a été pénible 
jusqu'à la souffrance ; il a fallu de nouveau vain- 
cre une forte répugnance, et me dire : il faut le 
faire. 

On m'objectera peut-être que je pouvais répon- 
dre à tout ce qui a été dit dans une brochure de 
cinquante pages, j'y ai certes bien songé la pre- 
mière, mais cela était impraticable; il valait mieux 
garder le silence ; il ne s'agit pas de répondre : 
Vous en avez menti! pour avoir raison de celui 
qui vous impute une chose absurde ; une réfuta- 
tion sommaire ne me suffit pas 5 dès que je prends 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 



îa plume , je dois détruire jusqu'à la plus légère 
atteinte. Cela ne se fait pas en quelques lignes. 

Je n'incriminerai personne , je me contenterai 
de rétablir des faits , mais rien ne sera avancé 
qu'avec une preuve écrite. Les pièces autographes , 
déposées par moi entre les mains de mon éditeur, 
seront à la disposition de ceux qui voudront les 
examiner. Il existe quelque part une fort sotte et fort 
ridicule attaque portée au duc d'Abrantès ; l'agres- 
seur a manqué de mémoire, et , par un hasard assez 
plaisant, une lettre de sa propre main dément ce 
qu'il dit dans son ouvrage. C'est fâcheux pour lui , 
parce que cela a un côté ridicule , et que rien n'est 
plus mortel que la morsure du ridicule. 

Ouant à ce qui me concerne , ainsi que ma fa- 
mille , dans le Mémorial de Sainte-Hélène , il est 
également de mon devoir d'y répondre : j'ai tou- 
jours regardé comme le comble de la sottise, tout 
orgueil fondé sur une origine plus ou moins illustre. 
Mais si cet orgueil est un ridicule, l'usuipation 
d'un grand nom , une fausse prétention à une noble 
ascendance est le complément de la bassesse. C'est 
vil , c'est infâme. Avec cette manière de voir , on 
peut juger si je laisserai passer sous silence le 
chapitre de Sainte-Hélène où il est question de la fa- 
mille de ma mère. Je piouverai que mon aïeul et 
mes oncles , loin d'être coupables d'un tel délit , 
voulaient au contraire éteindre un grand nom qui , 
dépouillé de tout l'éclat dont il devrait être entouré, 
n'est plus pour ceux qui le portent qu'une source 



24 MÉMOIRES 

d'humiliations et de souffrances. Telle était l'inten- 
tion de mon grand-père , qui fut le dernier chef 
privilégié de la colonie grecque , ombre de souve- 
raineté et véritable jouet d'enfant dont il ne voulait 
plus. 

11 n'avait qu'une fille , qui était ma mère. Il lui 
avait fait jurer de ne consentir jamais à aucune 
substitution de nom ; ce que ma mère aurait sans 
doute observé religieusement si elle eût vécu jus- 
qu'à ce jour. Ainsi assuré contre la crainte de voir 
naître une génération nouvelle portant un nom 
qui n'était pas entouré de la splendeur que lui 
voulait son juste oi'gueil , mon grand -père est 
mort jeune encore , capitaine de cavalerie au ser- 
vice de France , dans le régiment de Vallière , 
royal Corse, et non pas Jermier, comme le dit le 
Mémorial de Sainte-Hélène. Il n'était nullement 
question de reconnaître les Comnène , comme l'on 
voit. Mon grand-père est mort en 68, et la famille 
fut reconnue en 82, les lettres-patentes sont de 83 
et 84. 

Enfin je ne sais si j'ai bien exprimé le sentiment 
qui m'a fait écrire cet ouvrage ;je le désire, parce 
qu'il est pur et louable. Il intéresse tous les miens , 
mais mon mari réclame surtout de moi ce que je 
fais aujourd'hui. Souvent au milieu des orages po- 
litiques , un coup de vent jette un voile sur quelque 
partie d'une vie illustre. La main de Junot , cette 
main qui défendit vingt-deux ans sa patrie , est au- 
jourd'hui dans le cercueil et ne peut plus soulever 



DE LA DICUESSE D ABRAINTES. 25 

ce voile, dont la, jalousie et la basse envie vou- 
draient l'envelopper même dans le tombeau ; c'est 
donc à moi , à la mère de ses fds , à remplir ce de- 
voir. Il est temps enfin que chacun paraisse dans 
son vrai rôle , et le sien était trop digne de l'empe- 
reur et de lui pour que je ne répande pas sur sa vie 
entière toute la lumière et toute la vérité qui peu- 
vent la faire bien juger. 



CHAPITRE lî. 



Généalopfie des Comnène. — Lieu et date de ma naissance. 

— Ce qu'était la colonie grecque en Corse. — Constantin 
Comnène en Corse. — Traité avec la république de Gê- 
nes , alors maîtresse de la Corse. — État prospère de la 
colonie. — Jalousie des indigènes. — Incendie des pos- 
sessions des Grecs. — Mon grand-père voulant éteindre 
son nom. — Ses enfans prêtres. — Mon oncle Démé- 
ti'ius. — Abolition de la primatie des Comnène en Corse, 

— Réclamation de Démétrius. — Mot de M. Chéi'in. — 
Origine grecque des Bonaparte. 

Je suis née à Montpellier le 6 novembre 1784. 
Ma fiunille était alors établie passagèrement en Lan- 
guedoc , pour faciliter à mon père l'exercice de la 
charge de finance qu'il avait acquise à son retour 
d'Amérique. Cet établissement temporaire explique 
comment , étant née à Montpellier , je n'y ai con- 
servé que des amis , et point de parens. Néanmoins 
les souvenirs qui m'en restent ont tous la couleur 
de la patrie , et j'ai constamment considéré les Lan- 
guedociens comme mes compatriotes. 

Ma mère était comme moi, née sous la tente 
que ses parens avaient dressée sur la terre étran- 
gère. Du Eosphore , ses pères avaient émigré aux 



BE LA DCCHESSE D AERANTES. 27 

solitudes du Taygète , qu'ils avaient ensuite quit- 
tées pour aller habiter les montagnes de la Corse. 
Je vais , à ce propos, donner ici une très-courte ex- 
plication relative à ma famille ; j'aurai à revenir 
plus tard sur ce sujet. 

Lorsque lu France devint maîtresse de la Corse 
par le traité qu'elle fit avec la république de Gè- 
nes , il y avait déjà long -temps que les troupes 
françaises tentaient la conquête ou plutôt la réduc- 
tion de l'île , comme alliés des Génois (i). Le comte 
de Eoissieux, le marquis de Maillebois (2), avaient 
déjà tenté , bien avant M. de Casti ies (3) , de sou- 
mettre les Corses. Ces insulaires , forts de leur po- 
sition, animés de leur ardent amour de liberté , se 
raillaient de nos soldats du haut de leurs rochers 

(1) Ce fut sous le l'ègne de Louis XV. M. le duc de Clioi- 
scui, alors ministre des affaires étrangères, et M. le mar- 
quis de La Sorba , plénipotentiaire de la république de 
Gênes , conclurent ce traité, ou, pour parler plus juste , 
ce marché , par lequel ou vendait et achetait des hommes 
à réméré. La France, aux termes du traité , devait occuper 
pendant dix ansTile révoltée, l'assouplir, la rendre bonne 
à servir enfin j puis , au bout de ce temps , la rendre à ses 
maîtres. Mais... 

Je suis prête à sortir avec toute ma bande , 
Si vous pouvez nous mettre hors ! 
Ses cnfans étaient déjà forts. 

(2) Depuis maréchal de France, mort en 1761. 

(3) Depuis maréchal de France. Ces trois hommes précé- 
dèrent M. de M3rl)euf en Corse : lorsque celui-ci arriva, 
toute la besogne était faite, ou au moins bien préparée. 



28 HÉMOIRES 

sauvages ; et rien n'aurait pu les réduire, s'ils n'a- 
vaient commis l'immense faute de mettre contre 
eux les Grecs de la colonie de Paomia. Jamais 
ceux-ci ne leur pardonnèrent le ravage de leurs 
champs, l'Incendie de leurs maisons, leur existence 
détruite. Il fallut d'aussi justes sujets de vengeance 
pour que les Grecs se déterminassent à aider à l'as- 
servissement d'un peuple libre , eux qui pendant 
deux cents ans avaient résisté à toute une grande 
nation , pour conserver leurs droits et leur liberté. 

La colonie grecque de Paomia était composée des 
familles grecques réfugiées, que le sénat de Gènes 
avait accueillies, lorsque, sous la conduite de Con- 
stantin Stephanopoulos , et fuyant les discordes ci- 
viles de leur pays , elles quittèrent Mania pour 
chercher un asile en Italie. Les Grecs de cette 
partie du Péloponèse obéissaient alors à un seul 
d'entre eux ; ce chef était toujours un Comnène , 
depuis que Georges Nice'phore Comnène , le der- 
nier des fils de David II, avait été accueilli à Ma- 
nia. Cet événement eut lieu en 1-476. 

Constantin Comnène , dixième protégeras de 
Mania, quitta le S d'octobre 1673 sa seconde pa- 
trie pour aller de nouveau dresser sa tente dans 
un autre pays d'exil, suivi de trois mille person- 
nes qui préféraient l'exil à l'esclavage des musul- 
mans. 

Après avoir relâché en Sicile , la colonie aborda 
en partie à Gênes le 1''"' janvier 1676. Les arran- 
gemens définitifs furent conclus entre le sénat et 



DE LA DUCHESSE DABRANTÈS. 29 

Constantin Comnène parlant comme chelde la co- 
lonie grecque. Lorsque tout fut signé, les nouveaux 
colons se rembarquèrent et arrivèrent en Coi-se le 
1-4 mars 167G. 

Les terres de Paomia , Salogna et Reviuda , ap- 
partenant à la république de Gènes , furent cédées 
aux Grecs à de certaines conditions que Constantin 
s'engagea à faire observer. Le sénat de Gènes lui 
conservait le titre de chef privilégié. Le clergé avait 
reçu lordre de lui donner l'encens le premier. 11 
était autorissé à avoir une garde pour sa personne. 
Le jour de Pâques et des autres fêtes solennelles , 
il recevait à l'église des honneurs particuliers : les 
Grecs lui offraient, par les mains du desservant , 
vlogia [^Xoylet). Les Comnène avaient aussi le 
droit de porter les couleurs qui leur étaient exclu- 
sivement affectées : c'était le violet et l'écarlate. 

Ces distinctions , qui eussent été choquantes 
dans tout autre pays, ne l'étaient nullement à Pao- 
mia. Jusqu'au moment où les troubles de l'île for- 
cèrent les Grecs à s'allier aux insulaires , c'eût été 
la chose la plus étonnante qu'un mariage enti'e 
une Corse et un Grec. Bien qu'une telle alliance 
soit encore rare , elle se voit cependant , mais il 
faut pour la motiver de fortes raisons. Sans doute, 
cela tient à des préjugés , mais enfin le fait n'en est 
pas moins positif. 

Paomia fut bientôt appelée le jardin de la Corse. 
Les arbres fruitiers de la plus excellente qualité , 
les légumes les plus savoureux, tout fut planté, 

3. 



30 HÉMOIRES 

semé et vint à miracle dans toutes les dépendances 
de la colonie. Les céréales surtout y étaient d'une 
beauté et d'une qualité si supérieures qu'on venait 
en acheter de tous les points de l'île. Paomia devint 
donc un Eden au milieu d'un désert, La république 
de Gènes crut devoir protéger des étrangers qui 
apportaient ainsi des bienfaits réels, et le sénat leur 
accorda de nouveaux privilèges. 

Mais le bonheur de la colonie fut court. Ceux 
de Niolo et de J^ico devinrent jaloux de la prospé- 
rité des nouveaux colons et de la protection que 
leur accordait la république. Le repos des Grecs 
ne dura que cinquante-trois ans (depuis 1676 jus- 
qu'en 1729), époque à laquelle les Corses s'insur- 
gèrent pour secouer le joug des Génois. LesVicolé- 
siens , profitant de la position difficile dans laquelle 
se trouvaient les Grecs , leur demandèrent de se 
joindre à eux, et, sur leur refus, ils ravagèrent 
leurs propriétés. Ce fut en vain que Cccaldi et 
Giafferi , chefs de cette première insurrection , or- 
donnèrent aux Vicolésiens et aux Niolins de ne plus 
attaquer les Grecs. Ils continuèrent leurs désor- 
dres ; les champs furent ravagés , les maisons brû- 
lées. C'étaient la haine et l'envie qui se contentaient 
à leurs propres dépens , car la Corse entière avait 
éprouvé le bienfait du séjour des Grecs. Ce dernier 
événement mit le comble aux désastreuses vicissi- 
tudes dont les Comnène ne cessaient d'être victi- 
mes depuis deux siècles! lies malheurs de leur an- 
cienne patrie semblaient encore les poursuivre dans 



DE L\ DUCHESSE D ABR\7?TÈS. 31 

ce dernier asile !... Ils furent enfin forcés de quit- 
ter Paomia et de se retirer à A jaccio. 

Les Grecs avaient alors pour chef privilégié , 
Jean Slephanopoulos Comnène. Ce fut le premier 
Comnène de sa branche qui naquit sujet d'une 
puissance étrangère. C'était un homme supérieur 
et digne à la fois de sa double origine Spartiate et 
messénienne ; il vit avec désespoir le départ de sa 
colonie pour Ajaccio. . . . Les bras croisés sur sa 
poitrine, il regardait les femmes, les enfans, les 
vieillards abandonner un asile créé par leurs pè- 
res! Quel est l'homme qui, à cette vue, n'aurait pas 
fait le serment d'en tirer vengeance? Ne devait- 
elle donc être connue et goûtée que par les Corses? 

Jean Comnène ne voulut quitter les ruines de 
Paomia que lorsque la colonie serait en sûreté sur 
laroute d'Ajaccio. Demeuré en arrière , il fut coupé 
par une troupe de Corses insurgés et n'eut que le 
temps de se jeter dans la tour d'Umigua , petit fort à 
moitié fortifié sur le bord de la mer, avec quatre- 
vingts hommes de la colonie. Là, assiégé par plus 
de trois mille Corses , il se défendit , ainsi que les 
Grecs , avec un courage de lion. INIais au bout de 
trois jours les vivi es et les munitions leur manquè- 
rent ; les Grecs alors gardent le silence , jettent les 
yeux sur leur chef; ils savaient que de sa bouche 
il ne sortirait qu'une noble parole. 

— jNous rendrions-nous donc, enfans? leur dit-il 
avec un accent qui prouvait qu'il ne doutait pas de 
leur réponse. — Non! s'écrièrent-ils. Que faut-il faire? 



32 MÉMOIRES 

— Me suivre? répond le chef; et se mettant à 
leur tète , il traverse la troupe corse , fait un grand 
nombre de prisonniers et rentre vainqueur dans 
Ajaccio. La belle action de Corté n'est pas moins 
admirée , et toutes deux sont consacrées par deux 
tableaux que l'on voyait encore, il y a vingt ans , 
dans la Chapelle des Grecs ( Madona del Carminé) 
située près d'Ajaccio. 

Jean laissa après lui la réputation d'un brave et 
habile capitaine. Il avait cinq garçons , dont l'aîné, 
Théodore Comnène , embrassa l'état ecclésiastique 
et mourut à l'âge de vingt-six ans , lorsqu'il venait 
d'être nommé archevêque des Grecs à Rome. Il 
était mon grand-oncle. 

Ce fut Constantin qui succéda à son père. Brave 
comme lui , il ajoutait aux qualités précieuses de 
Jean une plus grande connaissance du monde et 
des manières excellentes que lui avaient données 
les différens voyages qu'il avait faits. A douze ans , 
il s'était déjà trouvé à plusieurs expéditions mili- 
taires , et à dix-sept ans il marchait à la tète des 
Gi'ecs, dont la république de Gènes le reconnut 
chef privilégié par un traité (i) , comme elle l'avait 

(i) Lorsque les Grecs eurent tout perdu à Paomia, lors 
de l'invasion de ceux de Vico et de Niolo , la république de 
Gênes donna aux malheureux une autre partie de la Corse 
comme indemnité : c'était le canton de Gargère. Lorsqu'il 
fut aussi fertilisé que l'autre , il fut encore ravagé par les 
insulaires. C'est à Cargère , et avec les terres de Comnène 
même , que M. de Marbeuf avait construit un château et 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 33 

fait pour les trois chefs qui l'avaient précédé. Con- 
stantin inoxu'ut jeune ; et bien que sa vie ait été 
courte , elle fut semée de peines , de tribulations 
qui la lui rendirent bien amère. Une circonstance 
singulière qui en fut le résultat , c'est l'aversion 
qu'il prit pour son origine. Son caractère noble et 
indépendant lui faisait trouver des causes d'humilia- 
tions et de vives souffrances dans mille choses qui , 
pour d'autres , eussent été inaperçues. Aussi n'en 
parlait-il jamais , et permettait-il encore bien moins 
qu'on lui en parlât. Cette aversion devint si forte 
qu'il forma le projet d'éteindre sa branche. Ce des- 
sein devint surtout une chose arrêtée lorsqu'à la 
réunion de la Corse à la France il essuya les plus 
révoltantes injustices. Il avait quatre enfans , trois 
garçons et une fille , qui était ma mère. Il déter- 
mina l'aîné de ses fils , Jean-Etienne-Comnène , à 
entrer dans l'état ecclésiastique. Le second fut en- 
voyé à Rome au collège de la Propaganda-Fida , 
et destiné de même à l'ordre de prêtrise. Le troi- 
sième , trop jeune pour prendre parti activement 
dans cette grande résolution , fut néanmoins voué 
comme ses frères à un célibat perpétuel. Il devait 
suivre leur exemple dès que son âge le permet- 
trait. 

Mon oncle Démétrius , devenu l'aîné de sa mai- 



des jardins, comme on en voyait dans nos provinces, sans 
que ce fût un palais d'Armide , comme le disent quelques 
ouvrages. 



34 MÉMOIRES 

son par le parti qu'avait pris son frère aîné , ne se 
sentait aucune vocation pour l'état ecclésiastique , 
et avait protesté dès le premier jour ; mais Constan- 
tin avait répété : n Je le veux !» et, pour qui con- 
naît bien l'intérieur d'une famille grecque , on ne 
seja pas étonné qu'il se soit aussitôt soumis. Ainsi , 
lorsque mon grand-père mourut, il quitta ce monde 
dans la ferme persuasion que son nom s'éteindrait , 
avec les précautions qu'il avait prises , malgré les 
trois garçons qu'il laissait après lui. 

Il ne m'appartient pas déjuger les intentions de 
mon aïeul dans ce qu'elles peuvent avoir de juste 
ou d'injuste. Cependant je trouve presque arbi- 
traire de briser définitivement les liens qui unissent 
une famille à la société. J'irai plus loin et je de- 
manderai si ce n'est pas aussi aller contre la volonté 
de Dieu. C'est une immense question que celle-là; 
la volonté , l'autorité paternelle , que je considère 
comme sans bornes , en trouvent ici. Mais mon 
grand-père avait beaucoup souffert des injustices 
commises envers lui et les siens ; gardons le si- 
lence ! Qui peut dire tout ce qu'il a éprouvé lors- 
qu'il a pris la résolution de vouer à l'oubli un 
nom illustre et surtout illustré? Ne préjugeons pas. 

Averti du danger de son père , mon oncle Démé- 
trius quitta aussitôt le collège de la Propaganda- 
Fida où il était élevé , et se hâta d'arriver en Corse. 
Mais en débarquant , il apprit que mon aïeul était 
mort depuis deux jours , et qu'il restait seul à sa 
mère et sa jeune sœur. 



DE LA DUCHESSE D ABRA>TÈS. 35 

La perte d'un père n'était pas la seule peine qui 
l'attendît au rivage natal. Le rang: de primatie que 
Gènes avait toujours conservé à sa famille par plu- 
sieurs traités authentiques passés entre la républi- 
que ligurienne et les Comnène , ce rang fut aboli , 
et les biens personnels de la famille l'éunis aux do- 
maines de la couronne de France. Démétrius fut 
douloureusement affecté de ce nianque de foi ; car 
on ne pouvait lui donner un autre nom en songeant 
aux pertes , aux sacrifices volontaires que les Grecs 
avaient faits pour la cause de la France. Le jeune 
chef fut blessé au cœur d'un pareil traitement ; il 
n'avait que seize ans , et ne savait pas encore que 
l'injustice est l'histoire des hommes. Lorsque son 
âge le lui permit , il passa en France , et vint porter 
au pied du trône ses justes réclamations. Elles 
furent écoutées favorablement. Le gouvernement 
lui accorda un dédommagement pour ses biens qui 
déjà avaient été donnés au commandant en chef 
de l'île. Quant à ses autres prétentions , on lui dit 
que la dignité dont ses ancêtres avaient été revêtus 
était incompatible avec les usages de la monarchie 
française ; mais qu'il pourrait jouir de tous les pri- 
vilèges réservés à la noblesse d'extraction , et qu'il 
n'avait (ju'àjaire ses preuves. Elles furent aussi- 
tôt soumises à M. Chérin, généalogiste du roi, 
l'homme le plus versé dans de pareilles matières , 
mais surtout bien connu par sa rigide sévérité et 
son noble et indépendant caractère. Voici quel fut 
son résumé ; 



36 MÉMOIRES 

i( Ofi ne peut douter que M. de Comnhie ne soit 
» issu en ligne directe et masculine de David II , 
)> dernier empereur de Trébisonde , tué par ordre 
» de Mahomet II , et par conséquent susceptible de 
» toutes les distinctions réservées à son origine. » 

Après un nouvel examen fait au conseil du roi , 
une filiation directe depuis David jusqu'à Démé- 
trius CoiTinène a été reconnue et constatée par 
lettres - patentes de Louis XVI, datées du 15 
avril 1782 , enregistrées au parlement le P'^ sep- 
tembre 1783, à la chambre des comptes le 28 
mai 1784, et publiées la même année à la tète du 
Précis historique de la maison impériale des Com- 
nène. 

Je veux maintenant raconter comment la famille 
Bonaparte était avec la mienne ; comment l'amitié 
les unissait, et comment aussi des liens de parenté 
existent entre nous ; car il est assez curieux de dire 
que l'origine de Bonaparte est très -probablement 
grecque. Ce sujet est assez intéressant pour faire 
l'objet d'un nouveau chapitre. 



riE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 37 



CMAPÎTRE lîî. 



Caloniéros et Buonaparte. — Livre du chevalier d'Hénin. — 
Départ de mon père pour l'Amérique. — Union intime 
de ma mère et de madame Lœtitia. — Bonaparte enfant. 
— Le panier de raisins et le fouet — Savéria et la famille 
de Bonaparte. — Caractère des Corses. — Retour de mon 
père, — Ma naissance , et maladie de ma mèi'e. 



Des recherches d'érudition sur des hommes qui 
n'ont joué qu'un lôle ordinaire dans l'histoire ne 
sont pas très-importantes ; mais il est d'un haut in- 
térêt de suivre dans toutes ses ramifications la gé- 
néalogie de celui qui a rempli le monde de son 
nom , lorsque surtout cet homme est Napoléon ! 

Lorsque Constantin Comnène aborda en Corse , 
en 1676 , à la tète de la colonie grecque , il avait 
avec lui plusieurs fils, dont l'un s'appelait Calo- 
ineros. Ce fils fut envoyé par lui à Florence pour 
remplir près du grand-duc de Toscane une mission 
délicate. Constantin Comnène mourut avant son 
retour. Le grand-duc garda le jeune Grec près de 
lui ; et , renonçant à la Corse , Calomeros s'établit 
en Toscane. 



38 HËUOIRES 

Calomeros , traduit littéralement, signifie helia 
parte ou huona parte. Le nom de ce Calomeros a 
donc été italianise'. C'est ainsi que de lurpos ( mot 
qui signifie médecin ) , nom d'une famille considé- 
rée de IManla, où elle subsiste encore de nos jours 
ainsi qu'en Corse, les Italiens ont fait Meclici. C'est 
ainsi que , au rapport de Linda , plusieurs bran- 
ches des Comnène existaient en Italie sous des 
noms empruntés , qui obscurcissaient le véritable. 
Dans le duché de Mantoue , une famille fut nommé 
Arriva-Bene. Qui se serait jamais douté que cette 
famille appartînt à celle des Comnène , si Miniati 
ne nous l'apprenait pas? En général , le peuple ita- 
lien a métamorphosé tous les noms grecs ayant une 
signification. 

Pour en revenir à mon sujet , je dirai donc 
qu'un Calomeros revint d'Italie , de toscane même , 
et s'établit en Corse , où ses descendans se perpé- 
tuèrent et formèrent la famille Buonaparte. Main- 
tenant la question est de savoir si le Calomeros 
partant et le Calomeros revenant ont une filiation 
directe. Ce qui est certain , ce sont les deux faits , 
du départ de l'un et du retour de l'autre. Une par- 
ticularité assez singulière , c'est que les Comnène , 
en parlant des Bonaparte, ne se servent jamais, 
dans leur idiome, que du nom grec pour les dési- 
gner , Calomeros ^ Calomeri ou Calomeriaiii , se- 
lon qu'ils parlent d'un seul, ou de plusieurs col- 
lectivement. Une grande amitip unissait les deux 
familles. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 39 

Il existe un excellent ouvrage de M. le chevalier 
d'Hénin (i). Cet ouvrage, ayant] pour titre : Coup 
d'œil historique sur la maison impériale de Com- 
nène , est curieux à consulter pour les détails qu'il 
donne et la clarté avec lequelie il les présente. 
M. d'Hénin , le premier , a classé toute la filiation 
aussi parfaitement. Lorsqu'en 1789 il parlait de 
Calomeros { ou Euonapai te) Comnène , il était loin 
de penser que , quatre ans plus tard , un cadet de 
cette inènie famille serait sur une route qui devait 
le ramener au trône. 

En attendant , allons rejoindre ma mère et la 
famille Bonaparte en Corse , pendant la toute pre- 
mière enfance de Napoléon. J'ai déjà averti que, 
dans la foule de mes souvenirs , il en est beaucoup 
dont la nature est tellement puissante sur mon 
âme qu'elle m'entraînera sans que j'y résiste. Le 
lecteur et moi nous y trouverons tous deux notre 
compte : liii par plus de naturel dans la relation , 
parce qu'elle sera l'expression de ma pensée immé- 
diate ; moi par ce charme que donne à tous les 
âges la course vagabonde de celte Jolie de la mai- 
son. Alors , sur le canevas à fond noir qui tapisse 
toujours mes idées se tracent rapidement quelques 
fleurs aux brillantes couleurs ! Ne serait-ce qu'une 

(l) M. le chevalier crilénin, aujourd'lnii maréchal de 
caaip, était en 1789 ministre de Fi'ance près la république 
de Venise. Ce fut à Venise qu'il publia Touvraffe cité. 
M. d'Hénin est un homme fort distingué et particulière- 
ment versé dans la partie chronolojique de l'histoire. 



40 MEMOIRES 

heure enlevée à la souffrance , c'est beaucoup pour 
un cœur qui depuis bien des années compte ses 
jours heureux. 

Lorsque les Grecs furent contraints d'abandon- 
ner Paomia et de fuir les pei'sécutions des Corses 
révoltés , j'ai déjà dit qu'ils avaient été s'établir 
momentanément dans les villes demeurées fidèles 
à la république de Gènes. Mais plus tard , lorsque 
pour récompenser et indemniser les Grecs de leurs 
immenses pertes , on leur donna Cargèse pour y 
former un nouvel établissement , quelques familles 
gardèrent une maison à Ajaccio. De ce nombre fut 
celle du chef pi-ivilégié , et ma mère passa égale- 
ment son temps à Ajaccio et à Cargèse ; ce fut alors 
qu'elle se lia d'une amitié tendre avec la signera 
Laetitia Ramolino , mère de Napoléon. Elles étaient 
à peu près du même âge , et toutes deux ravissan- 
tes de beauté. Le caractère de cette beauté était 
assez différent pour qu'il n'y eût entre elles aucune 
jalousie. Madame Laetitia Bonaparte était gracieuse, 
jolie, charmante : mais , sans aucune vanité filiale , 
je puis dire ici que je n'ai jamais l'encontré dans le 
monde une femme aussi belle , aussi jolie que je 
me rappelle encore avoir vu ma mère. A l'âge de 
quatorze ans , c'était la meilleure , la plus spiri- 
tuelle , la plus gracieuse jeune fiile de toute la colo- 
nie , et sans Laetitia E.amolino , on aurait pu dire 
de toute l'île (i). Laetitia Ramolino était en effet une 

(l) On ti'ouvera peut-être que je x-etourne la faille du 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 41 

belle personne ; ceux qui l'ont connue âgée lui 
trouvaient de la sévérité dans la physionomie : mais 
cela n'était pas; l'expression un peu dure qui était 
habituellement la sienne , venait au contraire de 
la crainte. C'est une personne qui a été bien supé- 
rieure dans toutes Jes positions où elle s'est trouvée, 
et comme malheur et comme bonheur. Son fils lui 
a rendu justice, mais un peu tard. Lui-même aidait 
à l'erreur ; et s'il l'a réparée depuis , l'impression 
était donnée et reçue. 

On sait que , avant d'entrer en négociation avec 
la république de Gènes , la France lui avait fourni 
des troupes pour ramener les insulaiies à l'obéis- 
sance. Parmi les Français qui faisaient partie de 
l'administration on remarquait un jeune homme 
de vingt ans , d'une agréable tournure , faisant des 
armes comme St.- Georges , jouant du violon à ra- 
vir, ayant toutes les manières d'un homme de 
qualité , et n'étant cependant qu'un roturier- Mais 

hibou, et que je prends un peu trop rhal)itu(le de dire : 
Les miens sont gentils sur tous leurs compagnons. Mais ici 
je n'avance rien qui ne soit parfaitement connu. Il existe 
encore assez de personnes qui ont connu mon père, pour 
dire si j'ai flatté le portrait ; j'ai laissé au contraire bien 
des qualités dans l'ombre, dont je parlerai plus loin. Quant 
à ma mère , et à mon oncle l'abbé de Comuène , ce que 
j'en dis est tellement peu influencé par les rapports et les 
liens de parenté que je ne craindrai pas d'y ajouter encore. 
C'est un bien pour le cœur : il n'est que trop de parens 
dont l'àme et la figure ne gagneraient certes pas à être 
dépeintes et dévoilées. 

4. 



42 MÉMOIRES 

il s'était dit : « Je ferai ma fortune et je parvien- 
drai 1) ; et cela avec une de ces volontés à qui rien 
ne résiste, parce qu'elles résistent à tout. Aussi avait- 
il déjà une fortune honorable à offrir à celle qu'il 
épouserait. Il n'avait garde de ne pas choisir la perle 
de la contrée; il demanda ma mère, et l'obtint. Cet 
homme fut mon père , cétait monsieur de Permon. 

Mes parens quittèrent la Corse et vinrent en 
France, où les alïaires de mon père l'appelaient. 
Quelques années après il fut nommé à une place 
importante à l'armée d'Amérique, et partit en em- 
menant mon frère âgé seulement de huit ans (i). 
Ma mère retourna en Corse près de mon aïeule , 
avec toute sa jeune famille , pour y attendre le re- 
tour de mon père. Je n'étais pas née à cette épo- 
que. 

Après le départ de mon père pour l'Amérique, 
ma mère ayant donc été rappelée en Corse par des 
souvenirs de famille et d'amitié, se résolut à y pas- 
ser une partie du temps de l'absence de mon père 
C'est alors qu'elle a vu Napoléon tout petit enfant, 
qu'elle l'a souvent porté dans ses bras, qu'il jouait 
lui-même avec une sœur aînée que j'ai perdue de 
la manière la plus funeste. Napoléon se la rappe- 

(l) Mon père avait un système d'éducation pour sesenfans 
qui montre à quel poini son excellent esprit avait devancé 
le siècle et pris gont à la méthode de Jean-Jacques dans ce 
qu'elle avait de bon. Mon père a été notre instituteur. Je l'ai 
perdu trop jeune ; mais ceux qui ont connu mon frère savent 
quel sujet il avait formé. 



DE LA Dl'CHESSE d'aBRANTÈS. 4S 

lait à merveille ; et souvent, dans les années où il 
était à Paris sans aucun emploi , lorsqu'après avoir 
dîné à notre table de famille, il se mettait devant 
le feu, les bras croisés sur sa poitrine , les jambes 
étendues devant la cheminée , il disait: » Signora 
Panoria , parlons de la Corse , parlons de la Signora 
Laetitia.» 

Il appelait presque toujours sa mère ainsi , mais 
seulement avec ou devant les personnes qu'il con- 
naissait depuis long-temps et auxquelles il savait que 
ce nom ne pouvait paraître singulier, «t Comment 
se porte la signora Laetitia?» me demandait-il quand 
il me voyait. Ou bien à elle-même : u Eh bien ! si- 
gnora Laetitia, comment vous trouvez -vous de la 
cour? Vous vous ennuyez, n'est-ce pas? C'est que 
vous vous y prenez mal : vous ne recevez pas assez. 
Voyez vos filles : elles semblent être nées où elles 
sont. Je vous ai donné un bel hôtel , une belle terre , 
un million de rentes pour jouir de tout cela ; et 
vous vivez comme une bourgeoise de la rue Saint- 
Denis. Recevez , et recevez d'autres têtes que vos 
C... et vos Cl... de — •> 

Ma mère et mes oncles m'ont assuré mille fois 
que Napoléon n'a eu dans son enfance aucun des ca- 
ractèi'es singuliers que le merveilleux lui prête, lise 
portait bien , et était même , jusqu'au moment où il 
vint en France, ce qu'on appelle un gros et beau gar- 
çon; enfin, il était ce que sont tous les enfans. 

Peut-être cependant existait-il dans le caractère 
de Napoléon enfant quelques-unes de ces nuances 



44 



délicates qui font pressentir l'homme extraordinaire. 
Mais qu'il ait fait deviner le géant qui devait un jour 
sortir de cette enveloppe , non , cela n'est pas. 
Madame Bonaparte avait amené avec elle en France 
une bonne, une de cas, servantes-maîtresses , comme 
il y en a tant dans nos provinces. Cette femme, 
qui se nommait Saveria , était curieuse à entendre 
sur cette famille qu'elle avait élevée , dont elle con- 
naissait l'intérieur , et dont chaque membre occu- 
pait un trône ; elle racontait une foule de choses 
qui devenaient anecdotiques. J'aimais fort à causer 
avec elle lorsque j'allais à Pont-sur-Seine faire mon 
sei'vice. J'avais remarqué qu'elle aimait moins quel- 
ques enfans de la famille que les autres ; j'avais fait 
cette remarque , je lui en demandai l'explication. 
Comme j'ignore si elle est morte, je ne veux pas 
l'exposer , à son âge , lorsqu'elle va peut-être bien- 
tôt dépendre de personnes qui pouri'aient se rappe- 
ler une préférence ou une exclusion qui les blesse- 
rait , à voir son existence compromise par mon in- 
discrétion. Tout ce que je puis dire, c'est qu'elle 
adorait l'empereur et Lucien. Elle me parlait un jour 
de plusieurs petites scènes de l'enfance de l'empe- 
reur, qui n'est demeuré en Corse que jusqu'à l'âge 
de neuf ans ; et à propos de l'une de ces scènes où il 
avait eu le fouet , Savéïia me confirmait une chose 
que m'avait assurée ma mère : c'est que Napoléon , 
lorsqu'il était grondé , ne pleurait presque jamais. 
En Corse les enfans sont battus dans toutes les clas- 
ses. Battre sa femme est là, comme aillems, le type 



DE LA DUCHESSE d'aBRAMÈS. 45 

de la grossièreté ; mais battre son enfant , c'est la 
chose la plus simple. Lorsqu'il arrivait à Napo- 
léon d'être battu , quelquefois la douleur lui arra- 
chait une larme , mais cela durait peu , et lorsqu'il 
n'avait pas tort il ne voulait rien dire pour obtenir 
sa grâce. Voici à cet égard une anecdote que je tiens 
de lui-même : il me l'a racontée pour me donner 
un exemple de modération. 

Il fut un jour accusé par une de ses sœurs d'avoir 
mangé une grande corbeille de raisins , de figues 
et de cédrats ; ces fruits venaient d'un jardin de 
ronde le chanoine. Or il faut avoir vécu dans l'in- 
térieur de la famille Bonaparte pour comprendre 
la grandeur du méflut d'avoir mangé des fruits de 
la vigne de V oncle le chanoine : c'était bien plus cri- 
minel que d'avoir mangé des raisins etdesfiguesd'un 
autre. Enfin grand interrogatoire; et comme Napo- 
léon niait, il fut fouetté. On lui dit de demander 
grâce ; que , s'il le faisait de bonne volonté , on lui 
pardonnerait. Il avait beau dire qu'il était innocent, 
on ne le croyait pas , et le pauvre petit postérieur 
était abîmé de coups. Je crois me rappeler qu'il 
nous dit que sa mère était en ce moment -là en 
visite chez M. de Marbeuf ou chez quelque autre 
ami. Le résultat de son obstination fut d'être trois 
jours entiers sans manger autre chose qu'un peu 
de pain avec du fromage qui n'était pasdu/'roc'«o(i); 
néanmoins il ne pleura pas ; il était triste , mais 

(l) Fromage fort aimé en Corse. 



46 MÉMOIRES 

non pas boudeur. Enfin le quatrième jour une pe- 
tite amie de Marianne Buonaparte i-evint de la vigne 
de son père , et , ayant appris ce qui s'était passé , 
alla s'accuser et dire que c'était elle et Marianne 
qui avaient expédié la corbeille de figues et de rai- 
sins. Ce fut le tour de Marianne d'être punie. On 
demanda à Napoléon pour quelle raison il n'avait 
pas dénoncé sa sœur; il répondit qu'il ne savait pas 
que ce fût elle qui était coupable ; cependant qu'il 
s'en doutait, mais que, en considération de la pe- 
tite amie, qui n'avait pas trempé dans le mensonge, 
il n'aurait rien dit. Ceci est fort remarquable ; il 
n'avait pas sept ans à cette époque. 

Ce fait , qui serait tout ordinaire dans un autre 
enfant, m'a paru digne d'être placé parmi des sou- 
venirs qui se rattachent à tou(e la vie de Napoléon. 
Il me semble qu'd y a déjà quelque chose de X hom- 
me. Une particularité assez curieuse à y ajouter, 
c'est que Napoléon ne l'a jamais oubliée. J'en ai eu 
la preuve en 1801, à une fête que madame Baccio- 
chi (autrefois Marianne) donna à Neuilly, où elle 
était établie avec Lucien , alors ministre de l'inté- 
rieur. On joua ce soir- là Alzire , et, je crois , le 
Florentin. La petite pièce alla assez bien : mais la 
tragédie!., la tragédie !.. Je vivrai bien vieille avant 
d'en perdre le souvenir. 

Napoléon, me disait Savéria , n'a jamais été un 
joli enfant, comme l'était Joseph, par exemple : 
sa tête avait toujours été trop grosse pour son corps, 
défaut commun dans la famille Bonaparte. Cette 



DE LA DTCHESSE d'aBRASTÈS. 47 

sorte de difformité donne oïdinairement de celui 
qui l'a reçue , l'idée d'une forte prééminence sur 
les autres. Ici la chose s'est trouvée justifiée , et 
pourtant il n'en faudrait rien conclure à l'avantage 
des grosses tètes ni au désavantage des petites. Qui 
a eu une plus petite tète que Voltaire ? Eh bien ! 
j'ai une armée de neveux et de nièces avec des tètes 
de Goliath sur des corps de pygmées ; cependant il 
n'en résulte pas autre chose qu'une grosse tête sur 
un petit corps. 

Ce qut Napoléon avait de charmant lorsqu'il 
devint ye««e homme, c'était son regard, et surtout 
l'expression douce qu'il savait lui donner dans un 
moment de bienveillance. A la vérité, l'orage était 
affreux ; et quelque aguerrie que je fusse, jamais 
je n'ai regardé cette physionomie admirable , même 
dans la colère, lorsqu'elle en était animée, sans 
éprouver un frisson ; son sourire était également 
captivant , comme le mouvement dédaigneux de 
sa bouche vous faisait tremblei-. Mais tout cela , 
mais le front qui devait porter les couronnes d'un 
monde ; ces mains dont la plus coquette des fem- 
mes se serait enorgueillie, et dont la peau blanche 
et douce recouvrait des muscles d'acier, des os de 
diamant ; tout cela ne se distinguait pas dans l'en- 
fant et ne se fit présumer que dans le jeune homme 
adolescent. Savéria me disait avec vérité que de 
tous les enfans de la signora Lc-çtitia , l'empereur 
était celui qui le dernier aurait donné l'idée d'une 
fortune inespérée. 



48 MÉMOIRES 

Savéria m'aimait assez. Je me sers de cette ex- 
pression parce qu'elle détestait, qu'elle eocécrait la 
France. Ces mots ont peut-être une apparente exa- 
géi'ation , inais ils sont justes. Savéria n'aimait pas 
la France; or, lorsqu'un Corse éprouve un sentiment 
de haine ou d'amour, ne mesurez pas ses affections 
d'après les affections ordinaires des autres hommes. 
Quelquefois j'ai vu Savéria pleurer à sanglots en 
m'entendant lui déclamer cette belle ode sur l'Italie 
où se trouvent ces vers : 

Italia ; Italia , 
sia men bella ; o al men plu forte ! 

Savéria avait connu ma mère ; mais ma mère 
était Grecque, elle n était pas Corse! c C'était une 
ennemie, disait -elle. — Mais, Savéria, ce sont 
ceux de Yico et de Niolo qui sont venus brûler nos 
champs et nos maisons !... — Vos maisons ! vos 
champs ! Et à qui les aviez-vous payés? — Au gou- 
vernement génois , qui les avait vendus à mon ar- 
rière-grand-père. — Et quel droit le gouvernement 
de Gènes avait -il de vous vendre ce qui était à 
nous? )> 

On voit que nous étions dans un cercle dont rien 
ne pouvait nous tirer. C'était toujours le même re- 
frain et la même attaque; cependant j'avais trouvé 
grâce aux yeux de Savéria. Je n'étais pas Fran- 
çaise , si je n'étais pas Corse ; je parlais italien en- 
suite : je n'étais pas une sauvage. Un jour, m'étant 



DE LA DUCHESSE D ABRAIVTÈS. 49 

rendue le matin de très-'oonne heure tout au bout 
du château, dans une giande galerie abandonnée, 
où se trouvait un piano , ou plutôt une mauvaise 
épinette que mademoiselle de Launay (i), lectrice de 
Madame mère , et moi , avions réparée de notre 
mieux ; me trouvant devant ce piano , tout mau- 
vais qu'il était , je me mis à répéter une petite 
chanson de chevrier qu'on chante dans les monta- 
gnes de la Corse , dans l'intention d'en faire un petit 
nocturne à deux voix pour le chanter à Madame. 
Savéria m'avait entendue et sanglota bientôt der- 
rièi'e moi. Je me retournai , et voulus la railler de 
sa sensibilité ; car dans la maison elle ne passait 
pas du tout pour une personne sensible. 

« Basta, basta, buon sangue non è buggiardo E! 
si vede signora mia benedetta , si vede die il vos- 
tro è rosso e caido , si vede ! E ! che non siete de 
questi cani di Francesi I Ki sentite voi, El n 

Et en appuyant foriement sur ces E ! locution 
fort usitée chez le peuple italien, elle remuait long- 
temps la tète de haut en bas , comme un Chinois 
de cheminée. 

Savéria était, après tout, une femme supérieure 

(l)C'était une aimable personne que mademoiselle de Lau- 
nay; possédant tous les talens à un dejyrésupérieur, avec 
toute la modestie que devrait avoir ri;jnorance. Depuis 
bien long-temps je l'ai perdue de vue. Mais quel que soit 
le lieu où elle se trouve , je désire que ce livre tombe 
entie ses mains , pour qu'elle ait la preuve que la vraie 
beauté ne s'oublie jamais. 

5 



50 MÉMOIRES 

à sa manière. Elle offrait le type original de ces 
Corses que les Romains redoutaient et refusaient 
d'acheter pour esclaves , mais qui donnaient leur 
vie pour sauver celle du maître qu'ils aimaient. Le 
caractère corse a été en général fort méconnu. 
Nous avons jugé les Corses comme nous avons 
jugé les Espagnols. Nous entrons en conquérans 
dans un pays ; nous le prenons , sans demander 
au\ habitans '..Cela vous plak-il? et puis nous 
crions au secours quand ils veulent se débarrasser 
de nous. Il ne nous manquerait plus que de dire 
que les Russes sont des misérables. En vérité, nous 
ressemblons quelquefois à ces voleurs qui, entrant 
dans la chambre du voyageur, et trouvant qu'il 
est parti avec son argent , s'écrient : « Ah ! le co- 
quin !... i> 

Les Corses ont trouvé une sorte de mauvaise foi 
dans la manière dont la France , après être venue 
pour un autre, est restée pour elle. Bien des Corses 
ont pensé que, dès le premier jour, les intentions 
de la France étaient de s'emparer d'eux. Le carac- 
tère de l'homme qui s'est mis à leur tête pour dé- 
fendre leur cause en dit toute la bonté ; Paoli est 
une grande figure de l'histoire. Qui oserait parler 
en mal du pays qui lui a donné naissance ? Savéria, 
qui raisonnait fort bien sur les affaires de Corse , 
ne pouvait pardonner à M. Bonaparte le père de 
s'être mis contre Paoli. — «Mais aussi celui-ci, 
disait-elle, pourquoi était-il avec ses Anglais !!! )> Et 
elle avait raison. C'est une tache dans la vie de Paoli. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 51 

Ma famille a la prétention , non pas de n'être 
pas corse , mais d'être grecque. C'est au fait un 
véritable enfantillage. Des gens qui sont depuis 
deux cent cinquante ans sur une terre sont les en- 
fans de cette terre , ou bien il n'y a plus de patrie. 
Au reste, cette prétention n'existait que dans la 
parole, et encore rien n'était plus curieux que d'en- 
tendre ma mère chanter des airs composés par le 
chevrier corse ou par le chasseur de la montagne , 
tandis que mon grand-oncle me racontait comment 
ils étaient lors de l'arrivée de la colonie , combien 
ils étaient malheureux dans de certaines juridic- 
tions : celle de Vico, par exemple, qui n'était peu- 
plée que par des pâtres presque sauvages , vêtus 
d'une saie de poil de chèvre ou de laine de mouton 
non préparée, qui leur servait à la fois de vêtement 
et d'abri , en formant une cahute pour les recevoir 
pendant la nuit ou pendant l'orage. Les iiifortimés 
ne se nourrissaient que de châtaignes et du lait de 
leurs tioupeaux. Quelques chaumières éparses cà 
et là se faisaient apercevoir dans cette contrée dé- 
solée. Telle était la condition de ceux de Vico et 
de Niolo. Cette profonde misère émut les Grecs ; 
ils tâchèrent de soulager les Vicolésiens. On sait 
quelle en fut la récompense. Mais ceux de Vico et 
de Niolo ne sont pas ce qu'on appelle le monta- 
gnard corse. <i Ne va pas t'y tromper, au moins! 
observait mon oncle Démos. — Non , non , i> disait 
ma mère avec vivacité , en faisant aller son petit 
rouet d'ébène avec son joli pied et sa petite main 



52 MEMOIRES 

blanche comme du lait qui cassait le coton au 
moins dix mille fois par heure. <; Non , je ne veux 
pas qu'elle le croie, n Et là dessus elle chantait 
d'une voix si harmonieuse la ballade du chasseur 
mêlée au chant guerrier des Grecs , et puis elle se 
mettait à pleurer. Il était bien rare qu'il en fût 
autrement. On pouvait facilement juger que ma 
mère, toute fière qu'elle était de son origine grec- 
que, était pourtant une fille de la Corse. Aussi lors- 
qu'elle parlait italien à Bonaparte , et qu'il affectait 
de répéter qu'il l'avait oublié , que d'ailleurs il 
était Français : — «Allons donc. Napoléon! ne 
dites pas ainsi des choses ridicules , d s'écriait-elle 
avec cette vivacité qui lui donnait un caractère si 
particulier et si charmant. — u Qu'entendez- vous 
par là : Je suis Français? — Qui vous dit que vous 
êtes Chinois ? Mais tout en étant Français , vous 
êtes né dans l'une des provinces de France qui 
s'appelle la Coi'se. Pour être Auvergnat, un homme 
en est-il moins Français? Qui donc ne s'honorerait 
pas aujourd'hui d'être le compatriote de Paoli ? Al- 
lons ! ne me dites plus de pareilles choses , ou je 
croirai que les honneurs de votre république vous 
ont tourné la tète. )• Ma mère lui parlait ainsi après 
le 18 vendémiaire. 

C'est en écoutant l'expression de l'opinion de ma 
mère sur la Corse que j'en ai pris moi-même une 
tout autre que celle qui est vulgairement répan- 
due. Que de fois , pendant notre sanglante révolu- 
tion , ai -je vu pleurer ma mère en pensant aux 



BE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 53 

montagnes de son île !... « C'est là qu'on est libre!» 
répétait-elle en me serrant dans ses bras et frémis- 
sant à chaque instant qu'ont ne vînt la chercher 
pour aller à l'échaf'aud. C'est ma mère qui m'a ap- 
pris à errer sans crainte par la pensée autour de 
ces chaumières où jamais on ne pardoriue , il est 
vrai , le meurtre d'un père , d'un frère ou d'un 
mari , mais où le criminel lui-même est sacré s'il 
invoque l'hospitalité , mais où l'on donne sa propre 
vie pour défendre celle de son hôte , s'il est attaqué 
sous son toit. Dans notre orgueil civilisé nous re- 
gardons ces hommes de bien haut ; nous les nom- 
noms même assassins, bandits!... et pourquoi? 
Parce qu'ils se vengent sans revêtir leur action 
d'une robe rouge et d'une formule légale. Le hi- 
deux spectacle de la vue du sang n'est pas dérobé, 
il est là dans toute sa laideur ; et voilà donc pour- 
quoi. Car enfin n'est-il au fait qu'une fiiçon d'as- 
sassiner? Le cœur n'offre-t-il qu'une voie pour par- 
venir aux sources de la vie? Non , non ! notre eoc- 
quise éducation nous a montré plusieurs chemins 
à suivre pour arriver à un but meurtrier. En rui- 
nant une existence quelquefois d'un mot ; en met- 
tant à mort le sort de toute une famille par les 
coups d'un stylet bien autrement aigu que celui de 
l'insulaire ; en frappant avec cette arme forgée par 
la calomnie et l'envie , la vieillesse , la jeunesse , 
les femmes et surtout le malheur , nous nous 
croyons en droit de repousser le nom à^assassin 
que nous donnons au montagnai'd sur qui nous 

5. 



n'avons cependant d'autre avantage que de donner 
la mort en souriant. Eh ! qu'importe à la jeune 
fille injustement déshonorée ; à l'homme de bien 
qui voit sa vertu ternie ; à la mère de famille , 
faible femme dont le bras ne peut venger une 
noble mémoire injustement attaquée , qui voit 
l'existence de ses oipheiins brisée et renversée ; 
que leur importe , à toutes ces victimes , que leur 
importe le sourire de la bouche calomniatrice qui 
a répandu le venin qui les tue !... C'est une offense 
de plus. 

«t Je suis ton ennemi , dit le Corse. Maintenant, 
tu le sais. Prends garde à toi !... » 

Me voilà encore dans mes courses vagabondes ; 
pour aller avec Savéria dans les longues galeries 
du château de Pont , pour errer avec les chevriers 
corses sur leurs montagnes , j'ai quitté ma mère et 
je l'ai laissée se rendant à Ajaccio : nous allons 
l'y retrouver toujours aussi gracieuse , aussi ai- 
mable , et avec deux enfans beaux comme elle. 

C'est pendant ce séjour que ma mère a revu son 
amie et f,es enfans : mais Napoléon était alors en 
France. Ma mère, en y retournant, promit tous 
ses bons offices pour le jeune Corse , s'il avait be- 
soin d'amis à une aussi grande distance de sa fa- 
mille. J'ignore ce qui avait produit un léger refroi- 
dissement entre M. Charles Bonaparte et la fa- 
mille de ma mère ; ceci est trop confus dans mes 
idées pour que je m'y arrête davantage : la chose 
est, d'ailleurs, de si peu d'importance que je ne 



DE l\ DUCHESSE d'aBRANTÈS. 55 

présume pas qu'on m'en veuille de ne la pas ap- 
profondir. 

La guérie d'Amérique étant terminée, mon père, 
revenu dans sa patrie et quoique bien jeune en- 
core , acheta une charge de receveur des finances. 
Les devoirs de cette charge le fixèrent momentané- 
ment à Montpellier ; un événement ordiiiaii'ement 
fort simple , mais auquel des circonstances mal- 
heureuses faillirent donner une issue sinistre, l'y 
retint avec ma mère bien au delà du terme qu'il 
s'était fixé. 

Ma mère était grosse de moi ; sa grossesse avait 
été des plus heureuses , et tout faisait présumer 
que cette couche, ([ui était sa cinquième, aurait le 
plus heureux terme. 

Le 6 novembre, ma mère, après avoir soupe 
chez madame de Moncan, femme du commandant 
en second de la province , rentre chez elle très- 
bien portante , elle avait bien soupe et était de la 
plus belle humeur; elle se couche ( il était une 
heure) : à deux heures elle était accouchée d'une 
grosse fille ; elle s'endort dans le calme le plus 
complet. Le lendemain ,7 novembre , à huit heures 
du matin , elle était entièrement perdue du côté 
droit et en partie du côté gauche. C'est en vain que 
la faculté de médecine de Montpellier , alors la ville 
de l'Europe la plus justement renommée pour sa 
science , entoure son lit de douleurs des soins les 
plus assidus : on ne peut ni soulager son mal ni 
même en deviner la cause. Pendant trois mois ma 



56 MÉMOIRES 

])auvre mère est à l'agonie , sa voix est éteinte à 
force de crier. Enfin elle est guérie.... et par qui? 
par quel moyen? Par le plus simple de tous ; et sa 
guérison n'en est que plus merveilleuse. 

Un paysan , qui apportait des fruits et des lé- 
gumes à l'hôtel, entend un jour des cris déchirans ; 
il voit des femmes qui pleurent , une consternation 
générale. Il s'informe; on lui dit l'état de ma pau- 
vre mère ; il demande à être conduit auprès de mon 
père. « Je ne veux aucune récompense , dit-il ; 
mais d'après ce que je sais de vos domestiques, je 
crois savoii" ce qu'a votre femme , et si vous le vou- 
lez , je la guéris en huit jours. )> 

Mon père, qui commençait à perdre toute espé- 
rance , à qui les médecins n'avaient pas dissimulé, 
le matin même, que ma mère était dans le plus 
grand danger , était en ce moment livré à un pro- 
fond désespoir. Tout ce qui pouvait, dans cette 
heure d'angoisse , lui offrir la plus faible chance 
favorable, il s'y cramponnait, pour ainsi dire , 
avec la force que donne le délire. 

ic Quel effet produit ton remède? » demanda-t- 
il au paysan. 

Le paysan s'explique, — u C'est un topique: ainsi 
nul danger pour les sources de la vie. i> Mais , d'a- 
près ce qu'il dit lui-même , les souffrances qu'il 
donnait étaient atroces. 

Mon père mande les médecins qui soignent in- 
fructueusement ma mère depuis trois mois. Tous 
ont du talent, tous sont pleins de raison et d'esprit. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 57 

« La nature est immense dans les bienfaits , dit 
M. Barthès. Que savons-nous de ce qu'elle réserve 
à la main de cet homme ? Laissons-le agir. )> 

On demande à ma pauvre mère si elle veut se ré- 
signer à un surcroît de supplice. Elle consent à 
tout ; elle avait fait le sacrifice de sa vie. 

Le paysan demande à retourner chez lui ; son 
village est voisin ; il promet d'être de retour le len- 
demain dans la matinée. Mon père frémit en ap- 
prenant que cet homme est de Saint-Gilles (i) ; 
mais il paraît sensé. Tous ses préparatifs se font 
avec une sorte de méthode; il pétrit cinq pains ronds; 
la pâte est composée par lui : voilà son secret , il 
est simple. Ce sont des herbes qu'il cueille lui-mê- 
me , qu'il fait bouillir, et avec cette décoction qu'il 
augmente avec beaucoup de bière forte , de la fa- 
rine de maïs , il fait une pâte sans levain , fait cuire 
ses pains , les sort du four, et , sans les laisser re- 
froidir , il les coupe en deux et les applique sur la 
partie malade. Ma mère m'a dit souvent que l'on 
pouvait , par le pouvoir de la parole , faire partager 
une sensation, n Mais ici, disait-elle, c'est impos- 
sible ; )> et je la voyais pâlir à ce seul souvenir. 
Combien elle avait dû souffrir ! 

Pendant huit jours cette horrible question fut re- 
nouvelée ; au bout de ce temps, les douleurs avaient 



(l) Village près de Montpellier, célèbre en ce que la 
folie y est, pour ainsi dire, indigène : dans la plupart des 
maisons il y a la chambx'e du fou. 



58 MÉMOIRES 

cessé ; les membres avaient repris leur mouve- 
ment, leur élasticité ; et un mois après l'entrée du 
bon paysan dans notre maison , ma mère était sur 
son balcon , appuyée sur le bras de mon père , re- 
gardant autour d'elle avec cette joie pure qu'on res- 
sent toujours après un nouveau bail passé avec la 
vie, quelque peu qu'elle vaille et qu'on la prise. 

Une particularité singulière, c'est l'oubli total 
dans lequel elle était tombée de sa grossesse et de 
sonaccoucbement. Mon père l'avait remarqué avec 
douleur , sans en pénétrer la cause véritable. Il 
croyait que les douleurs horribles produites par cette 
couche avaient inspiré à ma mère de l'aversion pour 
l'enfant dont elle était accouchée. Cet enfant , c'é- 
tait moi. Dès que mon père crut s'apercevoir que 
ma mère par son silence absolu m'exilait d'auprès 
d'elle , il donna les ordres les plus rigoureux pour 
que la nourrice se tînt à l'autre extrémité de Ihôtel. 
C'était sa tendresse pour toutes deux qui lui dictait 
cette conduite. Ma mère était trop malade encore 
pour qu'il l'irritât en la raisonnant sur une aber- 
ration d'esprit , et il me ménageait un retour près 
d'elle. I! Pauvre petite ! disait-il en m'embrassant 
avec tendresse et avec larmes ; pauvre petite ! » 

Il y avait quatre mois que ma mère était accou- 
chée. On était aux premiers jours de mars. L'air 
était embaumé de ces profusions de parfums cau- 
sés par les émanations des plantes printanières , 
qui dans le Midi ont une odeur plus enivrante. Ma 
mère était sur son balcon , respirant la vie et jouis- 



DE LA DUCHESSE D ABRAÎVTES. 59 

sant doublement d'y rentrer à cette délicieuse épo- 
que de l'année. Sa vue se portait au loin, puis re- 
venait ; elle fixait tous les objets , elle regardait 
doucement , elle parlait doucement , elle trouvait 
une sorte de volupté à exercer sa vie et ses facultés ; 
à demi couchée sur l'épaule de mon père qui la sou- 
tenait dans ses bras , elle l'écoutait lui dire à demi- 
voix tous les projets qu'il formait pour qu'elle pas- 
sât un été qui la dédommageât de tout ce qu'elle 
venait de souffrir. Ils devaient aller à Bagnères. 
Tout à coup il la sent trembler violemment, elle 
pousse un cri , et d'une main saisissant le bras de 
de mon père , de l'autre elle lui montre un enfant 
qu'une nourrice porte sur ses bras ; elle ne le con- 
naît pas , elle ne sait pas si c'est le sien : mais toute 
son âme a été frappée , ellene peut que dire: n Char- 
les ! mon enfmt ! j'ai un enfant, n'est-ce pas? où 
est-il ! où est mon enfant ? est-ce lui ? )> et elle mon- 
trait d'une main tremblante la nourrice inconnue 
qui s'éloignait. 

Mon frère m'a souvent raconté cette scène. Il 
avait seize ans alors , il était mon parrain , et me 
portait déjà cette tendresse active qui a fait retrouver 
en lui un père à l'orpheline. Il me disait que rien 
ne peut peindre le délire de joie de ma mère en 
embrassant un bel enfmt de cinq mois , frais , bien 
portant, plein de vie , la regardant avec un œil de 
feu et lui faisant seulement le chagrin de la repous- 
ser et de tendre les bras à son père. Comme le cœur 
est insatiable ! Il n'y avait pas une heure que ma 



mère avait retrouvé sa fille , et déjà elle pleurait à 
sanglots de ce que je la repoussais pour aller avec 
mon père. Elle ne raisonnait pas ce mouvement tout 
naturel en moi ; elle était la plus tendre , la plus pas- 
sionnée des mères ; accoutumée à donner ses soins à 
ses enfans , à recevoir leurs caresses , son cœur res- 
sentait avec amertume le contre-coup du petit bras 
blanc et potelé qui la tapait très-fortement pour aller 
s'accrocher aux jabots , aux manchettes de dentelle 
de mon frère et de mon père. Mais la connaissance 
fut bientôt faite. Mon berceau fut établi à côté du lit 
de ma mère ; la nourrice coucha dans un cabinet 
voisin ; et ma mère , me serrant dans ses bras , lors- 
que je m'éveillais tous les matins, me disait : uO mon 
enfant , comme je dois t'aimer pour réparer ces cinq 
mois d'exil du cœur maternel ! » Bonne mère ! elle a 
bien tenu parole ! 

Ce n'est pas une chose fort rare , m'a-t-on dit , 
que cet oubli d'une couche qui n'avait duré que 
vingt-cinq minutes , et à laquelle avait succédé une 
souffrance frénétique. Baudeloque , à qui j'en ai 
parlé , a été témoin de faits plus étonnans encore. 
Il a vu des femmes accouchant en quelques minu- 
tes et le lait leur monter à la tête à l'instant, pas- 
ser ainsi une éponge sur ce moment de maternité , 
mais à un tel point que le raisonnement seul a 
rendu la mère à son enfant. D'autres exemples sont • 
plus terribles ; on a vu l'injustice subsister après 
la guérison , et la femme ne pas pardonner les dou- 
leurs de la mère. 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 



CHAPITRE IV. 



Le salon de ma mère. — Le comte de Péiin^ord. — La 
duchesse de Mailly et le prince de Chalais. — Louis XV 
et la comtesse de Périgord. — La duchesse de Mailly 
et la princesse de Lamijalle. — Bonaparte nouveau dé- 
bar({ué. — Projet de mémoire, par Bonaparte à l'école 
militaire. — Caractère de Bonaparte jeune homme. — 
Le premier logement de Bonaparte à Paris. — Portrait 
de ma lante. 



Nous vînmes à Paris en 1785. Ma mère ne pou- 
vait s'accoutumer à la vie (Je province , quelque 
agréable qu'elle fut ; mon père désiiait également 
revoir Paris. Depuis long-temps il voulait acheter 
une charge de fermier-général. M. Rougeau se dis- 
posait di*jà à cette époque à vendre la sienne ; des 
amis communs entamèrent la négociation , et mon 
père se détermina à venir la suivre lui-même. Ces 
différentes considérations déterminèrent notre 
voyage , qui eut lieu au plus tôt. 

Mon père voulut recevoir , et prit un jour dans 
la semaine pour donner à dîner , comme cela se 
faisait à cette époque. Ma mère avait tout ce qu'il 
fallait pour faire une agréable maîtresse de mai- 

6 



C2 MÉMOIRES 

son ; on l'aimait parce qu'elle était bonne et fran- 
che , et elle plaisait parce qu'elle joignait à une 
rare beauté de la grâce , de la finesse , et un esprit 
naturel an-dessus de toutes choses ; cependant son 
ignorance était extrême relie disait encore, la der- 
nière année de sa vie , qu'elle n'avait jamais Ju 
qu'un seul livre; c'était Télémaque. Eh bien! il 
était impossible de quitter sans regret la conversa- 
tion qu'on avait avec elle. J'ai vu des poètes, des 
hommes de lettres distingués , demeurer sous le 
charme , non pas de sa figure , mais de son ama- 
bilité ! Elle racontait surtout avec la plus piquante 
originalité. Mon frère et moi nous nous surpre- 
nions quelquefois à l'écouter jusqu'à trois heures 
du matin. Mais ce qu'elle possédait éminemment, 
c'était l'art si difficile de tenir son salon (i) ; c'était 
en elle une chose indépendante de ses autres agré- 
mens. Elle l'eût fait de même étant vieille et laide. 
Nai-je pas vu ce salon lempli de monde à une 
époque où les souffrances qu'elle éprouvait auraient 
éloigné de touteautre ? Beaucoup de femmes croient 
que pour recevoir, il ne s'agit que d'arranger un 
appartement d'une façon bien élégante , de faire la 
révérence en souriant à chaque personne qui entre 
ou qui sort , et de donner le coup de cloche pour 
le genre de conversation qui dominera dans la soi- 
rée ; ce n'est pas cela du tout. De cette manière on 

(l) Ce mot tenir son salon vient de l'empereur. Il ne 
disait jamais autrement. 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 63 

recevra , on aura peut-être du monde ; mais on 
aura une maison ennuyeuse à mourir. Il faut , 
pour en avoir une agréable , que la dame du logis 
soit la prêtresse , mais la prêtresse invisible du 
temple; qu'elle établisse chez elle une entière li- 
berté, et que jamais cette liberté ne dégénère en 
licence. Il faut que chacun fasse ce que bon lui 
semble, et pour qu'il n'en résulte aucun incon~ 
vénient , elle ne doit admettre chez elle que des 
personnes qu'elle sait incapables d'en abuser. Mais 
un écuell qu'une maîtresse de maison doit éviter 
comme un fléau maudit ,. comme le symbole de 
tout épouvantail , c'est de faire de son salon un bu- 
reau d'esprit. J'en ai vu des effets elfrayans : c'est 
le mot. 

Parmi les amis que ma mère avait faits à Mont- 
pellier, il en était un qu'elle retrouvait à Paris , 
ainsi que sa fmiille , avec un vrai bonheur; c'était 
le comte de Périgord , oncle de M. de Talleyrand 
et frère de l'archevêque de Reims. 11 était gouver- 
neur des états de Languedoc, cordon bleu, aussi 
grand seigneur qu'on pouvait l'être , et avec cela 
le plus vertueux, le plus digne des hommes. Mes 
parens l'avaient connu à ftlontpellier pendant sa 
présidence des états , et l'amitié qui se forma entre 
eux et lui n'a eu de terme que la vie. Ses cnfans , 
la duchesse de Mailly et le prince de Chalais , par- 
tageaient ce sentiment , et en donnèrent des preu- 
ves à ma mère après la mort de leur père comme 
pendant sa vie. 



64 MÉMOIRES 

J'ai gardé le plus vivant souvenir de M. le comte 
de Périgoi d : il était si excellent pour moi ! les en- 
fans sont reconnaissans de l'attention dont on les 
honore. Le comte de Périgord m'apportait quelque- 
fois de très-riclies joujous dont j'ignorais le prix , 
et qui ne me l'auraient pas fait aimer davantage 
que beaucoup de commensaux de notre maison , 
qui se croyaient obligés de me faire les mêmes 
offrandes ; aussi n'était-ce pas cela qui me le faisait 
aimer. C'était cette occupation de moi , ce soin de 
relever ce que je disais de bien , de m'épargner 
une réprimande ; enfin il était bon pour moi , et je 
l'aimais. Son souvenir m'est aussi présent , j'en suis 
sûre, qu'il peut l'être à son fils. Je crois le voir 
lorsqu'il entrait dans ce vaste et long salon de 
l'hôtel que nous occupions quai Conti. Avec la dé- 
marche douteuse que lui donnait son pied-bot , il 
s'avançait lentement en me tenant par la main ; 
car à peine le valet de chambre avait-il prononcé 
son nom que j'étais à ses côtés. Rien ne l'impatien- 
tait de moi ; au contraire , il provoquait ma jaserie, 
me faisait répéter mes fables , me montrait de l'a- 
mitié enfin : aussi , je le répète , je l'aimais et je l'ai 
vivement regretté. 

Sa femme , madame la comtesse de Périgord , 
avait été distinguée par Louis XV. Ce honteux 
honneur ne pouvait convenir à un cœur vertueux 
et à une âme élevée qui ne voyait dans cette dis- 
tinction qu'une insulte. Elle s'éloigna doucement 
de la cour avant que le roi lui eût fait l'affront de 



DE LA. DL'CHESSE D AERANTES. 65 

lanommersa favorite. Quand elle y revint, Louis XV 
avait fait un autre choix , et la vertu de madame 
de Périgord était le seul souvenir qui lui en restât; 
tant il est vrai que la vertu impose toujours au 
vice. Son ascendant n'est pas illusoire ; il ne l'est 
pas plus qu'elle-même. 

Ce souvenir fut si puissant sur le roi qu'il donna 
à la comtesse de Périgord un crédit que nul autre 
ne balança jamais. C'est elle qui fit la fortune de sa 
famille. 

Sa fille , madame la duchesse de Mailly , qui 
avaîl été dame d'atours , mais bien plus encore 
l'amie de Marie-Antoinette , mourut jeune. L'atta- 
chement de la reine pour elle était extrêmement 
tendre; elle ne l'appelait que ma grande (i). Ce- 
pendant , malgré ce grand attachement , madame 
de Mailly fut blessée et assez vivement dans sa 
propre affection. C'était l'aurore de la faveur de 
la princesse de Lamballe. Plusieurs circonstances 
allèrent droit au cœur de madame de Mailly. Une 
souveraine n'est pas une amie comme une autre ; 
elle doit avon- la main bien légère et la parole 
bien mesurée pour manier un cœur qui l'aime 
et frapper son oreille. Madame la duchesse de 
Mailly était d'ailleurs soulFrante ; elle donna sa dé- 
mission. 



(l) La duchesse de Mailly était en cfFet de la plus grande 
taille : elle avait , je crois , cinq pieds quatre pouces , sans 
talon. 



66 MÉJIOIRES 

Son frère , le prince de Chalais , père de celui 
d'aujourd'hui, long-temps connu sous le nom 
d'Élie de Périgord , était un grand seigneur dans 
l'acception la plus littérale du mot. C'était un de 
ces hommes à vertu rigide , exact observateur de 
tout ce qui tenait à son rang. Milgré sa jeunesse , 
on le remarquait à la cour de Louis XVI pour ce 
que je viens de signder. A son retour de l'émigra- 
tion , lorsque je le vis chez ma mère , je cherchai 
d'abord si ce que j'en avais entendu dire était vi-ai; 
je fus quelque temps à le reconnaître , mais à 
travers la simplicité de manières que comman- 
daient les circonstances , je retrouvai bientôt tout 
ce qu'on m'avait signalé. Cet excès de considéra- 
tion , au reste , dont il voulait entourer le gentil- 
homme français , n'avait qu'une noble source et 
un noble but , et il l'atteignait pleinement : c'était 
d'inspirer une considération générale. 

Le comte Ad...t, le plus jeune des enfans du 
comte de Périgord , avait une étrange manie qui 
mettait son père au désespoir , lui le plus simple , 
le plus naturel des hommes. Dans un voyage en 
Angleterre , il avait pris une telle passion pour tout 
ce qui était anglais , jque , revenu en France , il fut 
impossible de le déterminer à ^ servir d'une voi- 
ture , d'un cheval, d'une selle, d'une bride, d'une 
cravache , si tout cela ne venait pas d'Angleterre. 
C'était au point qu'il ne voulait autour de lui que 
des domestiques anglais , et le soir , eu sortant du 
spectacle où tout le monde le connaissait pour le 



DE LA DtCHESSE D ABRAMÈS. 67 

fils du comte de Périgord , il criait en mauvais an- 
glais à ses gens : Perigord-house. 

Le comte de Péiigord prévit de bonne heure les 
malheurs du roi , et conséquemment ceux de la 
France. Il n'était pas partisan de l'émigration , et 
disait que la place des gens de sa sorte étaient tou- 
jours près du trône ; en temps de paix pour l'ho- 
norer , en temps de troubles pour le défendie. 
Aussi la mode de Worms et de Coblentz ne le sé- 
duisit-elle pas. Le malheureux faillit à être victime 
de sa résolution. 

En arrivant à Paris , le premier soin de ma mère 
fut de s'informer de Napoléon Bonaparte. Il était 
alors à l'École militaire de Paris, ayant quitté celle 
de Brienne depuis le mois de septembre de l'année 
précédente. Mon oncle Démétrius lui en parla ; il 
l'avait rencontré le jour de son arrivée au moment 
où il venait de sortir du coche. « Et en vérité , dit 
mon oncle , il avait bien l'air d'un nouveau débar- 
qué. Je le rencontrai au Palais-Royal , où il bayait 
aux corneilles , regaidant de tous cotés, le nez en 
l'air-, et bien de la tournure de ceux que les filous 
dévalisent sur la mine s'il avait eu quelque chose à 
prendre. » Mon oncle lui demanda où il dînait, et, 
comme il n'avait pas d'engagement, il l'emmena 
dîner chez lui ; car , bien que mon oncle fût en- 
core garçon à cette époque , il ne serait pas entré 
chez un tiaiteur ( tel était alors le nom qu'ils avaient ; 
celui de restaurateur n'est venu que plusieurs an- 
nées après ). Il dit à ma mère qu'elle trouverait Na- 



68 MEMOIRES 



poléon assez morose. «; Je crains , ajouta mon on- 
cle , que ce jeune homme n'ait plus de vanité qu'il 
ne lui convient d'en avoir dans la position où il est. 
Lorsqu'il vient me voir , 11 déclame fortement con- 
tre le luxe des jeunes gens de l'École militaire. Il 
est venu, il y a quelque temps, me parler de Mania, 
de l'éducation actuelle des jeunes Maniotes; du rap- 
port qu'elle a avec l'ancienne éducation Spartiate , 
et tout cela pour mettre, m'a-t-il dit, dans un mé- 
moire qu'il veut faire pour le présenter au ministre 
de la guerre. Tout cela ne sei'vira qu'à le foire 
prendre en grippe par ses camarades , et peut-être 
même à lui valoir quelque coup d'épée. n 

Peu de jours après , ma mère vit Napoléon , et 
cette disposition à l'humeur était en effet des plus 
fortes. Il souffrait peu d'observations , même dans 
son intérêt , et je suis persuadée que c'est à cette 
excessive irritabilité qu'il ne pouvait contraindre 
qu'il doit la réputation , qu'il a conservée long- 
temps , d'une enfance et d'une jeunesse sombres et 
atrabilaires. 

Mon père , qui connaissait une grande partie de 
ses chefs , le fît sortir quelquefois pour le distraire. 
On prit pour prétexte un accident, une entorse 
( je ne me rappelle plus trop bien le motif que l'on 
donna ) , et Napoléon passa toute une semaine dans 
notre maison. Lorsque, encore aujourd'hui, je passe 
sur le quai Conti , je ne puis m'empécher de re- 
gai'der une mansarde , à l'angle gauche de la mai- 
son , au troisième étage. C'est là que logeait Napo- 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 69 

léon toutes les fois qu'il venait chez mes parens. 
Cette petite chambre était fort jolie. A côté se trou- 
vait celle de mon frère. 

Les deux jeunes gens étaient presque du môme 
âge ; mon frèi'e avait peut-être un an ou quinze mois 
de plus. Ma mère lui avait recommandé de se lier 
avec le jeune Bonaparte ; mais après plusieurs ten- 
tatives , mon frère témoigna combien il lui était pé- 
nible de ne trouver qu'une stérile politesse là où 
devait être de l'affection , et cette répulsion lui était 
presque offensante. Elle devait surtout l'être pour 
mon frère , qui était non-seulement aimé pour la 
douceur de son caractère, l'aménité, la bonne grâce 
de ses manières , mais recherché dans les sociétés 
les plus distinguées de Paris pour ses talens et son 
esprit. Il s'était même aperçu d'une sorte d'àcreté , 
d'ironie amère . dont il avait long-temps cherché 
la cause. « Je crois , dit un jour Albertàma mère, 
que le pauvre enfant sent vivement sa position dé- 
pendante. » 

— Mais elle ne l'est pas du tout , s'écria ma mère ; 
j'espère bien que tu ne lui as pas fait sentir qu'il 
n'était pas chez lui. 

— Albert n'a aucun tort dans cette affaire , dit 
mon père, qui se trouvait présent: Napoléon souffre 
parce qu'il a de l'orgueil ; et je ne puis l'en blâmer. 
11 te connaît ; il sait que ta famille et la sienne sont 
en Corse dans une égale position de fortune; il est 
le fils de Lœtitia Bonaparte , comme Albert est le 
tien : je crois même que vous êtes parens ; tout cela 



70 MEMOIRES 

ne s'arrange pas dans sa tète , avec cette immense 
différence dans l'éducation qu'il reçoit comme 
boursier, isolé, loin des siens, privé de ces soins 
qu'il voit ici prodiguer à nos enfans. 

— Mais c'est de l'envie , ce que tu dépeins là , 
dit aussilôt ma mère. 

— Non , il y a loin de l'envie à ce que je crois 
qu'éprouve ce jeune homme ; mais j'ai trop l'habi- 
tude du cœur humain pour me méprendre à ce qui 
est dans le sien. 11 souffre, et dans ta maison peut- 
être plus qu'ailleurs. Tu es bonne , et tu ne com- 
prends pas que quelquefois la bonté mal placée peut 
n'être pas un lemêde curatif. Lorsque tu voulus em- 
ployer le crédit de M. de Falgueyreytes (i) pour 

aire sortir le jeune Napoléon pour plus d'un jour 
ou deux, je te dis que tu faisais mal ; tu ne voulus 
pas me croire ; et , dans le zèle de ton amitié pour 
la mère , tu mis le fils sans cesse en présence d'une 
position qui ne peut que lui être pénible , parce 
qu'il se dit : Pourquoi ma famille n'est- elle pas 
ainsi? 

— Tu m'impatientes , répondit ma mère ; s'il di- 
sait cela , il seiait un sot et méchant enfant. 

— Il ne serait ni plus sot ni plus méchant que 
les autres : il serait homme. Pourquoi est- il dans 

(l) Frère de M. de Rebourgfuilles, premier valet de cham- 
bre de Monsieur. M. de Falgueyreytes était lieutenant-co- 
lonel au régiment de Poitou et notre ami intiuie ; il était 
fort aimable , et vivait encore il y a quelques années ; il 
était àçré de 86 ans lors de sa mort. 



DE LA DDCHESSE d'aBRANTÈS. 71 

un état permanent de colère depuis son arrivée à 
Paris ? pourquoi crie-t-il du haut de sa tète contre 
le luxe indécent ( ce sont ses paroles ) de tous ses 
camarades de l'école? Parce que leur position 
blesse à chaque instant la sienne. Il trouve ridicule 
que ces jeunes gens aient un domestique , parce 
qu'il n'en a pas ; il trouve mauvais que l'on mange 
à deux services , parce que , lorsqu'il y a des pique- 
niques en fraude, il ne peut pas y contribuei". L'au- 
tre jour j'ai su par Dumarsay , le père de l'un de 
ses camarades , qu'il devait y avoir un déjeuné 
donné à l'un des maîtres , et chaque élève devait 
contribuer pour une somme vraiment trop forte 
pour ces enfans : en cela Napoléon a raison. Eref, 
je fus le voir , et je le trouvai encore plus triste 
que de coutume. Je. me doutai pourquoi, et j'abor- 
dai le sujet en lui proposant la petite somme qu'il 
lui fallait : il devint aussitôt très-rouge , puis sa fi- 
gure reprit cette teinte d'un jaune [làle qu'il a tou- 
jours , et il me refusa. 

— C'est que tu t'y seras mal pris ! s'écria ma 
mère. Les hommes sont toujours maladroits. 

— Quand je vis que le cœur du jeune homme 
était aussi élevé, dit mon père sans se laisser dé- 
concerter [)ar la vivacité de ma mère à laquelle il 
était habitué , je fis un mensonge, et Dieu me le 
pardonnera sans doute. Je lui dis que , lorsque son 
père était moi t dans nos bras à Montpellier , il 
m'avait remis une petite somme pour lui être don- 
née de cette manière dans un cas pressant pour sa 



convenance personnelle. Il me legarda fixement, 
ajouta mon père , avec un œil si scrutateur qu'il 
m'intimida presque. — Puisque cet argent vient de 
mon père. Monsieur , me dit-il, je l'accepte ; mais 
si c'eût été à titre de prêt , je n'aurais pu le rece- 
voir. Ma mère n'a déjà que trop de charges ; je ne 
dois pas les augmenter par des dépenses , surtout 
lorsqu'elles me sont imposées par la folie stupide de 
mes camarades. - — Tu le vois donc bien , poursui- 
vit mon père , si son orgueil est aussi facilement 
blessé à son école par des éti'angers , que ne doit-il 
pas souffrir ici, quelque tendresse que nous lui 
montrions ? Albert n'en doit pas moins continuer 
ses prévenances et ses bons procédés ; mais je doute 
qu'ils produisent pour résultat une liaison intime. ;> 

Un événement important eut lieu cette même 
année dans notre famille. Ce fut le mariage de mon 
oncle le prince de Comnène. Il épousa une riche 
héritière de Tourraine , fille unique de M. le comte 
de Boucherville , oftlcier de la marine royale. 

La présentation eut lieu avec toutes les formes 
voulues par l'étiquette et l'élégance du temps. Les 
révérences furent enseignées par Vestris ; la coif- 
fure fut faite par Léonard, Ihabit par Mademoiselle 
Bertin , et les diamans montés par Bapst et Mesnier. 

Ma tante eut un grand succès. Elle était fort 
agréable de sa personne , et , quoique petite , elle 
avait la tournure extrêmement noble et impo- 
sante , en même temps que son maintien et tout 
en elle étaient remplis de grâces. On voyait qu'elle 



I)E LA DCCHESSE d'aBRANTÈS. 73 

n'oubliait jamais qu'elle était femme. Elle i tou- 
jours cette même coquetterie , si l'on peut donner 
ce nom à un désir d'être agréable à chacun ; mais 
c'est en solide et non pas en misères : et elle a pour 
cela un talent fait exprès. C'est une extrême dou- 
ceur, un esprit fin, naturel et cultivé tout ensem- 
ble , ayant la rare qualité de se proportionner à 
tout. C'est une bonté , une vertu inaltérables. C'est 
une indulgence sans bornes pour les fautes ; c'est 
une piété angélique que nulle impiété n'ose atta- 
quer, parce qu'elle ne blesse jamais , qu'elle est 
toujours égale , toujours facile. Mais le talent dans 
lequel elle excelle , c'est dans celui de supporter ses 
souffrances ! Depuis vingt ans , si elle donnait l'es- 
sor à sa plainte, en n'entendrait d'elle qu'un cri 
continuel de douleur (i\ Depuis vingt ans, son 
bon et noble cœur a été déchiré, abreuvé d'amer- 
tume , et l'enveloppe si frêle qui le contient acca- 
blée sous les coups réitérés de maladies qui n'avaient 
entre elles de différence qu'un surcroît de douleurs. 
Eh bien ! jamais un murmure, même intérieur. On 
le voit à l'expression admirable du regard de ses 
beaux yeux noirs lorsqu'ils se lèvent vers le ciel. 
On voit que , résignée à tout , jamais elle ne dé- 
tournera la tête, quelque abondante que soit la 

(l) Dans ce moment surtout elle est convalescente d'une 
maladie de cinq mois de souffrances les plus aiguës et les 
plus insupportables. Jamais il ne lui est échappé un mot 
d'une impatience au delà de celle que des souffrances mor- 
telles peuvent donner. 



74 MÉMOIRES 

part que Dieu ait mise dans son calice pour la lui 
faire partager. C'est une confiance intime et fidèle 
basée sur un amour entièrement accordé à Dieu et 
à l'Église. C'est une route frayée, une marche dans 
cette route qu'aucun accident , rien enfin ne peut 
entraver ni même déranger. Sans cesse frappée , 
sa tête s'est enfin courbée , mais c'est devant la 
croix. Chaque jour c'était l'offrande d'une nouvelle 
douleur. Elle vit d'abord la tombe s'ouvrir pour sa 
fille unique ; elle lui ferma les yeux quand elle n'a- 
vait pas encore dix-huit ans. Belle, charmante, 
élevée par une telle mère , elle avait répondu à tous 
ses soins. Elle mourut. Ce coup était bien fort pour 
le premier! La plaie a cessé de saigner , mais jamais 
elle ne s'est cicatrisée. 

Le cercle de famille fut plus resserré lorsque la 
place d'Irène fut vide. Les parens de ma tante l'ai- 
maient comme elle doit être aimée ; aussi ne la 
quittèrent-ils pas, et lorsque mon oncle rentra en 
France en 1800, monsieur et madame de Boucher- 
ville vinrent se fixer à Paris dans la même maison 
que leur fille. 

La vieillesse , lorsqu'elle n'est pas égoïste , souf- 
fre beaucoup , quand elle souffre; et alors le cha- 
grin la tue. M. de Boucherville fut frappé au cœur 
de la mort de sa petite-fille (i). Ma tante , vaincue 

( 1 ) Je ne connaissais pas assez le caractère intime de 
M. de Boucherville, pour décider s'il est mort des suites du 
chagrin qu'il éprouva de la mort de ma cousine. Ce que je 



DE LA DUCHESSE d'aBRAIÎTÈS. 75 

par cette première violence de la douleur et la fati- 
gue de vingt nuits passées au chevet de son enfant 
mourante , attirait en ce moment l'attention de son 
mari , dont elle était adorée , et celle de sa mère , 
qui elle-même , petite et délicate comme une enfant 
de six ans , avait à peine la force de supporter sa 
douleur : et il fallait qu'elle consolât tout autour 
d'elle. En voyant ce deuil général , le vieillard ne 
voulut pas l'accroître par l'effusion de son chagrin. 
Il mourut peu de temps après. C'était un marin dis- 
tingué , à l'écorce rude , à la figure sévère , mais 
rempli de bonté , d'honneur et de loyauté. 

Sa mort renouvela des douleurs non pas oubliées, 
mais seulement assoupies. Encore une place vide 
au repas de famille ! On sait ce que produit une 
pareille vue dans un intérieur uni. Ce qui faisait 
le charme de quelques heures de la journée devient 
un supplice qu'on ne peut éviter. Le repas du matin, 
celui du soir, la réunion, en hiver, autour du 
foyer, tout devient souvenir, et souvenir déchirant! 

Ma tante eut la douloureuse distraction d'avoir sa 
mère à consoler. La tâche était facile, caria piété, 
l'inaltérable douceur de madame de Boucherville 
la rendait étrangère à ce monde. Quant à mon oncle, 
il avait une santé parfaite; il s'occupait d'un ouvrage 

sais , c'est que l'un de nos parens a dit à mon frère qu'il 
était convaincu que cette mort et l'état où il avait ensuite vu 
ma tante , qui , à dater de ce moment , fut frappée de ce 
sceau de souffrance sous lequel elle gémit, avait porté un 
coup mortel à M. de Boucherville. 



76 MÉMOIRES 

remarquable sur le Bas-Empire , travaillait beau- 
coup , et , malgré ses soixante-douze ans , son es- 
prit toujours vif, toujours actif, le mettait en état 
de donner ses soins à son ouvrage et à la littérature 
courante dont il s'occupait avec autant de talent que 
déplaisir. 

J'habitais alors Versailles (septembre 1821). Je 
viens un jour à Paris ; je dîne chec mon oncle et je 
le laisse en parfaite santé. Je reviens quelques jours 
après ; il était au lit et fort malade. Je retourne le 
soir à Versailles, pour pour que ma famille ne soit 
pas inquiète de moi. Je reviens le leaùemain, à neuf 
heures du matin. Mon oncle était mort à cinq heures. 

Il est des douleurs qu'on ne peut peindre. Celle 
que j'éprouvai , en entrant ce même jour-là dans 
l'appartement de ma tante , est de ce genre. 

Ma tante , demeurée seule avec sr mère , de ce 
cercle composé d'êtres si chéris , ne pat supporter 
plus long-temps le séjour de Paris. Sa mèi'e l'ap- 
prouva. Elle acheta une terre à Mennecy , près de 
Corbeil et d'Essonne , et elles s'y retirèrent toutes 
deux. 

Là , ma tante se consacra tout entière aux soins 
qu'exigeait la santé de sa mère. La piété de madame 
de Boucherville l'empêchait de murmurer , mais 
non pas de souffrir , et tous les coups que la mort 
avait frappés l'avaient atteinte. Le silence envelop- 
pait sa peine et ne la rendait que plus amère. Elle 
le sentait ; elle sentait le ravage intérieur qu'avaient 
produit tant de larmes refoulées à leur source ! Elle 



DE LA DUCHESSE d'aBRAKTÈS. 77 

aurait voulu vivre. Elle regardait avec effroi dans 
l'avenir , et l'isolement de sa fille la pénétrait. En- 
fin elle mourut, et ma tante resta seule. 

Je l'ai vue quelque temps après cet affreux mal- 
heur, après ce brisement du dernier lien qui l'at- 
tachait au monde ; sa douleur était immense. Elle 
ne pleurait pas, car elle ne pouvait plus pleurer. 
Ses grands et beaux yeux étaient bien plus élo- 
quens dans leur rougeur brûlante que s'ils eussent 
été mouillés de larmes. Elle parlait peu de sa mère 
alors et s'occupait même de différens détails ordi- 
naires de la vie. Eh bien ! jamais douleur ne me 
parut plus profonde, plus vraie et plus sacrée. 
Dans ce temps-là , elle était atteinte d'un mal aigu 
qui la saisissait spontanément au cœur. Elle deve- 
nait pâle comme une statue de marbre. Le pouls 
cessait de battre ; on l'aurait crue morte. Au bout 
de quelques instans , la crispation nerveuse cessait , 
ou telle autre affection qui avait saisi le cœur 5 la 
circulation reprenait son cours , et la vie revenait. 
Elle n'osait pas murmurer , mais que ce retour 
lui était amer ! 

Jusqu'à présent j'ai toujours dit que ma tante 
était demeurée seule en ce monde. Je n'ai pas parlé 
d'un cœur qui l'aime avec une tendresse de fille, 
de mère et d'amie. C'est que je pense que, quelle 
que soit cette tendresse , elle ne peut lui faire ou- 
blier un seul instant tout ce qu'elle a perdu ; et ce- 
pendant , lorsque je descends dans mon âme et que 
je l'interroge sur l'affection que j'ai pour ma tante, 

7. 



je me dis que la personne la plus ambitieuse d'être 
aimée ne peut en obtenir une plus entière , une 
plus tendre. Si ma tante n'avait pas été ma pa- 
rente , j'aurais fait de grands efforts pour être son 
amie. J'ai obtenu ce titre ; j'en suis plus heureuse 
et plus fièrequed ous ceux que j'ai jamais portés. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 



CHAPITRE V. 



Mort du père de Bonaparte dans la maison de ma mère. 
— Joseph Bonaparte et M. Fesch. — Ma famille venant 
s'établir à Paris. — Montpellier , détails et portraits. — 
Les amis de mon père. — M. de Saint-Priest et M. Sé- 
guier. — M. Diividal de Montferrier et M™"^ de La Mar- 
lière. — Une parente de madame de Provence. — Un 
repas de noces chez Robespierre. — La reine à la Con- 
ciergerie et madame Richard. — M. d'Aigrefeuille et 
Cambacérès. 

Après avoir , comme j'espère qu'on me le par- 
donnera , anticipé un peu sur les événemens , je 
reviens à des détails antérieurs relatifs à notre sé- 
jour à Montpellier. En rentrant un jour chez lui , 
mon père annonça à ma mère une assez singulière 
nouvelle. Il venait d'apprendre que , dans une pe- 
tite auberge qu'il lui nonmia , auberge assez misé- 
rable , étaient descendus trois Corses dont l'un était 
fort malade. — Qui cela peut-il être? demanda mon 
père. — Il faut aller t'en informer, dit aussitôt ma 
mère avec sa vivacité ordinaire ; comment peuv-tu 
venir m'annoncer qu'il y a dans Montpellier un de 
mes compatriotes malade et à l'auberge ! Charles ! 
je ne te reconnais pas. 



80 nÉlilOIRES 

En parlant ainsi , ma mère remettait le chapeau 
de mon père sur sa tète et le poussait par les épau- 
les pour qu'il marchât plus vite. A son retour , 
quel fut l'étonnement triste et joyeux à la fois de 
ma mère, en apprenant que ce compatriote ma- 
lade, auquel elle portait intérêt sans le connaître, 
était le mari de Lœtitia Ramolino ! — u II est fort 
malade , lui dit mon père , et je ne ci'ois pas qu'il 
soit bien dans la maison où il est ; il faudrait le 
faire transporter dans une maison particulière. ■ — 
Mon ami, lui dit ma mère , rappelle-toi combien 
tu as souffert , lorsque tu es tombé malade à Phi- 
ladelphie , et que tu n'avais près de toi , pour te 
soigner , qu'un enfant de neuf ans et des domesti- 
ques. Nous devons épargner de telles inquiétudes 
à nos amis. » 

Mon père n'aimait pas les Corses : il voulait bien 
avoir pour messieurs Bonaparte toutes les atten- 
tions que demandait la situation du malade ; mais 
l'admettre dans sa maison , au milieu de sa jeune 
farailUe, cela ne lui convenait pas. Il fallut tout le 
crédit de ma mère sur lui pour le faire changer 
d'avis. 

J'ai entendu bien souvent raconter , non pas par 
ma mère , ni par aucun de mes parens , mais , par 
les nombreux amis que nous avions alors à Mont- 
pellier, et dont une grande partie existe encore au- 
jourd'hui à Paris , la conduite de ma mère à cette 
époque. Elle était jeune , belle et riche, entourée 
d'hommages : eh bien ! le lit du pauvre étranger 



DE Ifi. DCCHESSE d'aBRANTÈS. 81 

malade était le lieu où elle passait le temps qu'elle 
ne donnait pas à ses enfans. Tout ce que la fortune 
peut procurer de ressources dans une position déses- 
pérée , pour alléger au moins les souffrances d'une 
longue agonie , fut employé par mes parens avec 
une délicatesse de soins tellement exquise que le 
moribond et ses parens ne se doutaient jamais de 
la difficulté qu'il y avait bien souvent à satisfaire 
les fantaisies que lui donnait la volonté fantasque 
d'un mourant. Je ne parle certes pas des sacrifices 
pécuniaires : qui aérait capable d'exiger de la re- 
connaissance pour de pareils services ? non ; mais 
j'entends ces soins du cœur que rien ne peut ba- 
lancer. 

Ma mère reçut le dernier soupir de M. Bona- 
parte , et comme un ange envoj é pour lui en 
adoucir l'amertume. Il lui recommanda fortement 
son jeune fils qui venait de sortir de l'Ecole mili- 
taire de Brieune pour entrer à l'École militaire de 
Paris (i). 

Ma mère ne borna pas là son pieux office. Joseph 
Bonaparte et son oncle Fesch, devenus nos com- 
mensaux , reçurent d'elle et de mon père tous les 
secours, toutes les consolations qu'une âme souf- 
frante peut attendre de l'amitié ; et lorsqu'enfin 
vint le moment de leur départ pour la Corse , tout 
ce qui put non-seulement faciliter , mais embellir 
leur voyage , fut prévu par mon père. 

(l)NapoléGn est sorti de Brienne le 14 octobre 1784. 



82 MÉMOIRES 

Depuis cette époque, j'airevubien des fois Joseph 
Bonaparte ; jamais il n'a manqué de rappeler les 
obligations infinies qu'il avait à ma famille. Bon 
et excellent homme! Le roi Joseph est pour moi 
un être à part , pour l'amitié que je lui ai vouée. 
On est encore injuste pour celui-là comme pour 
d'autres membres de sa famille , parce qu'on a eu 
à lui reprocher quelques circonstances qui ne sont 
même pas des fautes ; des choses qui auraient passé 
inaperçues sous le règne chevaleresquement liber- 
tin de Louis XIV, qui auraient été applaudies sous 
le règne avili de Louis XV, et tolérées sous le rè- 
gne débile de Louis XVL Mais il s'est vu mettre 
au ban de l'opinion; et dans quel lieu? en Espa- 
gne ; et par qui? et pourquoi ? peut-être parce qu'il 
avait pris la maîtresse du grand inquisiteur. Jo- 
seph Bonaparte partit avec son oncle , qui , je 
pense , était de son âge , si même il n'était pas plus 
jeune que lui. 

Mes parens quittèrent le Languedoc pour venir 
à Paris et s'y fixer. Ils abandonnèrent Montpellier 
avec regret , car ils y laissaient des amis qu'ils ai- 
maient chèrement. Cependant la mort venait d'en 
frapper plusieurs dans la même année. Leur âge 
avancé ne fut pas une raison de consolation, comme 
on le voit souvent chez ceux qui veulent se dispen- 
ser des regrets. Deux d'entre eux étaient extrême- 
ment âgés. L'un était M. de Saint-Pi'iest , intendant 
du Languedoc , l'homme le plus vertueux et le plus 
estimable qui ait peut-êti'e rempli cette place , et 



DE l\ DBCHESSE d'aBRAIVTÈS. 83 

l'autre M. Séguier. Dans les circonstances les plus 
difficiles , M. de Saint-Priest sut se faire aimer de 
ses adminisli'és (i). J'ai entendu avec attendrisse- 
ment ma mère me parler de l'intérieur de la famille 
de M. de Saint-Priest , des fêtes de famille que l'on 
y donnait. Des sentimens que l'on ne connaît plus 
aujourd'hui les animaient tous. Malgré son grand 
âge , M. de Saint-Priest était gai , aimable , et cau- 
sait à merveille. Madame de Saint-Priest (2) , aussi 
bonne , aussi aimable que son mari , contribuait 
aussi à rendre leur maison charmante. Toujours 
entouré d'une nombreuse famille , M. de Saint- 
Priest, disait mon père, ressemble aux patriarches 
de la Bible , mais seulement dans ce qu'ils ont de 
bien. 11 mourut hydropique, à soixante-quatorze 
ans , regretté de toute la province dont il fut le 
père , pendant les treute-quatre années que dura 
son administration. 



( 1 ) Les états du Lannfuetloc avaient été supprimés, la pro- 
vince en souffrait beaucoup ; ce furent les sollicitations de 
M. de Saint-Priest qui obtinrent leur rappel. 

(2) Mademoiselle de Barrai; elle était aimable, pieuse et 
bonne. Leur famille était fort nombreuse; ils avaient quatre 
filles et trois garçons : le comte de Saint-Priest, Tainé de ses 
frères ; le comte de Saint-Priest, qui fut ambassadeur à 
Constantinople; et le troisième fils était chevalier de Malte ; 
la marquise d'Axe, la marquise de Bocaud, la marquise de 
Laurac et la comtesse d'Entragues. On sait que M. de Saint- 
Priest n'était pas du Languedoc ; mais , voulant exercer sa 
charge consciencieusement , il se naturalisa pour ainsi dire 
avec nous. 



84 UÉMOIRES 

Une autre perte fut profondément sentie par mon 
père ; ce fut celle de M. Séguier , de Nîmes. Mon 
père , dans l'une de ces courses journalières qu'il 
faisait , soit à Narbonne , soit dans les environs de 
Montpellier , avait une fois rencontré M. Séguief , 
tandis qu'il herborisait autour des ruines du temple 
de Diane. Mon pèie aimait passionnément cette 
partie de nos sciences ; M. Séguier et lui se lièrent 
malgré la différence d'âge immense qu'il y avait 
entre eux (i). IMais combien elle était comblée par 
l'esprit actif et toujours jeune du vieillard, et le dé- 
sir d'apprendre qu'on ne voit que dans la jeunesse. 
Mon père lui parlait souvent des montagnes de la 
Corse , sur lesquelles il s'était si souvent perdu en 
herborisant. Il lui racontait tous les trésors en plan- 
tes curieuses qu'on ne ti'ouve que là. Il voulait y 
aller ; mon père écrivit à un de ses cousins qui était 
demeuré dans l'administration , et qui , comme lui 
était botaniste. Les plantes arrivèrent fraîches en- 
core. Tous ces petits services attachèrent mon père 
et M. Séguier l'un à l'autre. Mon père faisait fré- 
quemment le chemin de Montpellier à Nîmes , et 
toujours il trouvait M. Séguier occupé de ses an- 
tiquités. A quatre-vingts ans , il eut le courage de 
monter sur le toit de la maison carrée pour diriger 
les travaux qu'on y faisait. Enfin cette vie si active 
et si remplie par la culture de arts et l'amour de 

(i) Mon père n'avait pas quarante ans , et II. Séguier en 
avait alors quatre-vingt-cinq. 



DE tA DUCHESSE d'abrANTÈS. 85 

l'humanité fut terminée d'une manière terrible. 
M. Séguier fut frappé d'apoplexie , et enlevé à sa fa- 
milleet à ses nombreux amis le 1'^'' septembre 178-4. 
Ses dernières paroles , dit mon savant et excellent 
ami (i) , furent un souhait pour sa patrie. Mon père 
reçut de lui , comme souvenir, deux exemplaires de 
ses deux beaux ouvrages , émargés de sa main, ainsi 
qu'un petit herbier que j'ai eu long-temps en ma 
possession , sans en connaître tout le prix ; et ce- 
pendant ces deux ouvrages suffisent seuls pour as- 
surer un premier rang à M. Séguier dans le monde 
savant. 

L'anijée suivante , la province de Languedoc eut 
à regretter son syndic-général , M. le marquis de 
Montferrier ; les sciences et les arts le pleurèrent 
également. M. de Montferrier était un de ces hom- 
mes qui deviennent plus rares de génération en 
génération. Ces belles figures-là ne s'aperçoivent 
plus que dans l'ombre des temps passés ; ce n'est 
plus qu'une tradition. M. de Montferrier s'occupait 
non-seulement du bien-étie de ses administrés , 
mais de tout ce qui pouvait embellir la province. 
C'est à lui que l'on doit la construction du nouveau 
pont du Gard. M. de Montferrier jugea qu'il était 

(l) Cet ami, aussi bon qu'il est savant et spirituel, et 
dont je suis heureuse de citer le nom, est le baron Despe- 
nettes. L'ouvrage de lui que je cite est celui qui traite des 
académiciens de Montpellier. Dans le cours de ces Mémoi- 
res, le baron Desgenettes sera souvent rappelé par un sou- 
venir du cœur. 



86 MEMOIRES 

convenable de le placer à côté de l'un des plus 
beaux monmnens de la magnificence romaine. 
C'est également à lui que le Languedoc doit l'éta- 
blissement des moulins à la Vaucanson. Il mourut 
fort souffrant , accablé d'infirmités et forcé par son 
état de donner sa démission de syndic-général de 
la province. Il fut universellement regretté. 

J'ai parlé de trois hommes auxquels mes parens 
accordaient une estime particulière , et qui , étant 
mes compatriotes , avaient droit à c^jue leur mé- 
moire fût rappelée par moi dans un ouvrage où 
mes souvenirs sont les seules annales où je vais 
puiser. On est si heureux lorsqu'on interroge le 
passé , et qu'il vous répond en vous présemta^ de 
belles et nobles figures qu'on s'honore d'avoir eues 
pour amies. Mais on est plus heureux encore , loi-s- 
que le passé se rattache au présent , lorsqu'on peut 
évoquer tout à la fois ce qui tient à des parens 
qu'on aimait et des souvenirs qui vous sont per- 
sonnels. 

Avez-vous vu à Saint-Roch , au troisième pilier 
de la chapelle de la Vierge , à gauche en arrivant 
par le grand portail , une dame vêtue de noir ou 
d'une étoffe de couleur sombre , portant toujours 
une grande capotte de gros de Naples noir , sur 
laquelle est un voile vert ? Les enfans l'appellent la 
dame au voile vert ; les pauvres la nomment la 
bonne dame. Lorsqu'elle arrive , on voit que la 
maison de Dieu lui est funilière ; le bedeau, la 
loueuse de chaises , le sacristain , tout cela la salue 



DE LA DUCHESSE D ABRA.NTES, 87 

avec respect. Autrefois elle avait devant elle une 
quantité de livres dans lesquels elle lisait les offices; 
maintenant elle prie sans lire , car elle n'y voit plus; 
mais elle n'en prie qu'avec plus de ferveur. Souvent 
sa voix s'élève , alors la personne placée près d'elle 
entend une voix fraîche , argentine , une voix de 
jeune fille, chantant les louanges du seigneur, 
malgré les plus cruelles souiFiances. La passe avan- 
cée de sa capotte empêche de voir la figure de celle 
qui chante ainsi , mais deux petites mains blanches 
comme du lait , qui parcourent ensuite les grains 
d'un rosaire , indiquent à la personne curieuse que 
celle qui prie est d'une classe élevée. Lorsqu'elle 
se lève ou qu'elle s'assied , il se répand autour d'elle 
un parfum suave et doux qui révèle la femme élé- 
gante. <i Qui est-elle ?i) se demandera sa voisine en 
considérant attentivement la dame au voile vert ; 
<i est- elle jeune? est-elle vieille? » 

Enfin elle se lève pour partir. Sa tête , jusqu'a- 
lors inclinée , salue encore une fois le tabernacle. 
Alors , sous cette grande capotte noire , on voit un 
visage qui a dû être beau , car il y reste des traces 
frappantes de beauté ; malgré soixante - quatorze 
ans et des années de peines cruelles , son regard 
est calme et résigné ; on voit que son espoir n'est 
plus dans ce monde. Je l'appelle maman , car elle 
m'a vue naître ; elle m'aime tendrement, moi j'ai 
pour elle une tendresse de fille. Elle ne me répète 
pas qu'elle a pour moi un grand attachement , elle 
me le prouve chaque jour , elle me l'a prouvé de- 



puis quinze ans en rendant continuellement témoi- 
gnage de son affection avec le courage de l'amitié. 
Quels que soient les malheurs qui m'ont frappée , 
je leur ai l'obligation de m'avoir fait connaître du 
moins des cœurs fidèles ; c'est presque une raison 
pour ne pas les marquer d'un sceau funeste. 

Ma bonne maman a maintenant soixante-qua- 
torze ans. Il est impossible de rencontrer dans une 
personne de cet âge autant de fraîcheur dans le 
souvenir , de mordant et de fin dans la narration. 
Ce qu'elle a vu ne peut se comprendre. Dame pour 
accompagner Madame de Provence , dont elle était 
elle-même parente (i), ainsi que de madame la com- 
tesse d'Artois , madame lacomtesse de La Marlière 
a vu, entendu de près, de très-près même, une 
foule d'anecdotes , d'histoires , de mots qui nous 
sont inconnus , qu'elle raconte avec une grâce 
charmante , et qui sont d'autant plus précieux que 
chaque jour voit s'éteindre ces traditions vivantes 
par lesquelles nous sommes transportés au milieu 
d'un monde qui bientôt nous paraîtra fabuleux. 

Lorsque Madame quitta la France , ma bonne 
maman ne put la suivre. Elle l'aurait bien voulu , 
mais elle était mère d'une fille en bas âge , elle 

(l) Madame la comtesse d'Olympie , mère de madame la 
comtesse de La Marlière, était une Caii[fnan. Madamk , à 
qui madame de La Marlièi-e était attachée, avait pour elle 
une tendre amitié , et , dans leur correspondance familière, 
elle lui donnait le titre de cousine , auquel elle avait droit 
en effet. 



DE LA DUCHESSE D ABRAÎITES. 89 

avait un mari.... En6n elle ne put faire ce que sou 
cœui' et sa reconnaissance lui dictaient. Demeurée 
en France , l'infortunée a souffert toutes les tor- 
tures qu'on peut infliger à une faible femme. Elle 
vit son mari enlevé à la tète de son armée , jeté 
dans un cachot , condamné à mort , et conduit au 
supplice dans le fatal tombereau. Je l'ai entendue 
quelquefois parler de ces heures d'angoisses! Alors 
cette voix . qui raconte si bien des aventures plai- 
santes qui provoquent le rire, devient tout-à-coup 
déchirante ! elle a eu le courage d'aller implorer la 
pitié de celui qui n'en connaissait pas ; elle a été se 
jeter aux pieds de Robespierre. La relation de cette 
scène fait véritablement mal. Madame de La Mar- 
lière était encore une femme jeune, si elle n'était 
plus une jeune femme à cette époque , et elle était 
éblouissante d'une blancheur de neige rosée ; elle 
joignait à cet avantage de superbes cheveux blonds 
cendrés , de jolis yeux , des dents admirables et une 
foule de détails agréables dans toute sa personne. 
Cette enveloppe qui recelait une àme au désespoir 
se prosterna vainement devant le dictateur; d'une 
voix brisée par les sanglots , elle lui demandait la 
vie du père de son enfant. Il tenait la hache : il la 
laissa retomber , et au milieu des joies d'un festin 
nuptial (i) il prononça la sentence qui faisait une 
veuve et une orpheline. 

( 1 ) Il mariait ce jour-là une fille ou une sœur , je crois , 
de Duplay. menuisier chez qui il demeurait, rue St-Honoré. 
C'est ce Duplay, bote de Robespierre, qui présidait le 



90 MÉMOIRES 

Pendant l'instruction de son procès; de M. La 
Marlière fut enfermé à Ja Conciergerie. La reine 
y était dt^jà. Madame de La Marlière , ayant la per- 
mission d'entrer dans la prison pourvoir son mari, 
et lui porter de ces choses qui adoucissent la cap- 
tivité , en profita pour faire parvenir à la reine dif- 
férens objets qui ne pouvaient que lui être agréa- 
bles. La femme du concierge (i) , qui ne voyait 
dans ces envois que des objets sans nulle consé- 
quence , se prêtait à cet innocent manège avec 
toute l'humanité d'un bon cœur- 



jury, au juj'jement de la reine. Ma pauvre amie vint avant 
l'hein-e fixée ; elle fut obligée crattéudre dans un coin de 
la salle à manger où se faisaitle repas de noce. Qu'on juge 
de sa position. Cependant elle n'avait gai-de de s'en aller. 
Elle devait la faveur singulière d'avoir été introduite dans 
ce sanctuaire à la femme elle-même du menuisier, et, je 
crois, à Barrère. Lorsqu'elle fut partie, Robespierre dit : 
Sais-tu qu'elle est jolie, cette femme-là? mais très-jolie, 
et il accompagna cette remarque de réflexions qui glacent 
et font frémir tout à la fois. 

(l) Madame Richard, femme du premier concierge ; elle 
était très-bonne pour la reine. Lors de l'aventure de l'œil- 
let que le marquis de Rougeville , accompagné du muni- 
cipal Micliouis , laissa tomber aux pieds de la reine et qui 
renfermait un billet, toute la famille de Richard ainsi que 
lui furent jetés dans les cachots de la Force , et rempla- 
cés par le beau concierge de la Force. Il y avait aussi à la 
Conciergerie luie jeune fille , nommée Rosalie, que madame 
de La Marlière a beaucoup connue, et qui lui a donné des 
détails du plus haut intérêt sur la reine , détails que ma- 
dame de La Marlière m'a communiqués. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 91 

tt La reine l'a-t-elle su ? demandai-je un jour à 
madame de LaMarlière. — Non, me répondit-elle; 
pourquoi le lui aurais-je fait savoir ? — Mais pour 
recevoir le prix de votre généreuse conduite , pour 
avoir un mot de reconnaissance de cette malheu- 
reuse princesse. — Oui , vous avez raison : mais 
j'étais si malheureuse moi-même alors , qu'en vé- 
rité nulle autre idée que celle qui me faisait agir 
n'avait d'action sur moi. Au reste , ajouta-t-elle 
avec un profond soupir , la reine l'a appris , et m'a 
fait adresser quelques mots de souvenir. Ce sujet 
a été bien souvent abordé par moi , et jamais je 
n'ai osé aller plus loin ; ma pauvre amie était pour 
moi comme une personne blessée grièvement, dont 
on n'ose presque pas toucher la plaie , même pour 
la panser. 

Parmi les personnes que mes parens laissaient 
et regrettaient , en quittant Montpellier, on distin- 
guaient , M. d'Aigrefeuille , dont le nom seul suffit 
pour en rappeler le souvenir. M. D'Aigrefeuille , 
président à la cour des comptes , aides et finances 
de Montpellier , était un homme parfaitement ai- 
mable. La plupart des personnes qui ne le virent 
qu'en passant chez l'archi-chancelier n'ont pu sa- 
voir tout ce qu'il valait. Il avait un esprit fin et 
malin ; racontait à merveille , et s'entendait à toute 
autre chose qu'à ordonner et manger un bon dîner. 
Je le redoutais comme la peste. Il s'était trouvé à 
table , à coté de ma mère , le soir où elle soupa 
chez madame de Moncan , avant d'accoucher de 



92 MÉMOIRES 

fnoi. Aussi il ne me faisait nulle grâce de cette 

connaissance vraiment contrariante pour une 

"emme ; et lorsque je dînais chez l'archi-chance- 

lier , ou que j'allais y faire une visite , dès que le 

falet de chambre avait prononcé mon nom , 

VI. d'Aigrefeuille était aussitôt près de moi pour 

ne donner la main et me conduire à la meilleure 

•lace du salon. Mais sa politesse était toujours ac- 

•ompagnée de la phrase obligée : Mil sept cent 

niatre-vingt-quatre , le six novembre. Oh l vous 

le poui'ez pas nie cacher votre âge, à moi.' 

Comme à cette époque j'étais une jeune femme et 

même un enfant , ce mémorandum ne m'effrayait 

guère. 

La famille de M. d'Aigrefeuille est une bonne 
et ancienne fiimille de robe. Sa mère était égale- 
ment d'une très-bonne naissance (i) , et une femme 
d'une haute vertu. Son père , homme profondé- 
ment savant, était de l'Académie des sciences. 

Il me reste à parler d'un homme qui a joué de- 
puis un grand rôle sur la scène du monde; c'est 
Cambacérès. 11 était , à cette époque , conseiller à 
la cour des aides de Montpellier. Il n'était pas l'ami 
de mes parens ; ce n'était alors qu'une simple con- 
naissance : mais il était devenu le mien et celui de 
Junot. Jamais je n'ai requis son secours pour un 
service, quel qu'il fût, que je ne l'aie toujours 

(l) Pauline Darcussia. Celte famille était établie en 
Provence , où elle était venue de Naples. 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 93 

trouvé prêt à agir; ou bien, si c'était une chose 
impossible, il me le disait, et me donnait un moyen 
pour réussir , que lui n'aurait pas pu mettre en 
œuvre , soit par sa position , soit par la nature de 
la demande. Je l'ai entendu quelquefois dire à des 
personnes de Montpellier , qu'il accueillait toujours 
à merveille , mais dont il ne pouvait pas servir tous 
les intérêts : ic Je ne puis demander cette place pour 
vous ; je l'ai demandée pour un autre. » Jamais il 
ne donnait de ces promesses trompeuses , dont les 
hommes sont si prodigues. Il avait pour cela une 
probité rigide. Mais j'ai tort de faire une exception : 
Cambacérès était un honnête homme. L'esprit de 
parti a voulu, mais vainement, mordre sur lui. 11 
avait de l'honneur , de la droiture , et une grande 
bienveillance dans les manières , ce qui le faisait 
généi-alement aimer. Je lui portais , pour mon 
compte , une véritable amitié qui ne s'est jamais 
démentie. 

Cambacérès avait de l'aisance , mais il n'était 
pas riche , lorsqu'il habitait Montpellier. Parent du 
marquis de Montferrier , il était accueilli avec in- 
térêt dans cette maison , et il ne l'oublia pas , non 
plus que d'Aigrefeuille , lorsqu'il fut au pouvoir. 
Quant à sa vie politique, j'en parlerai plus tard et 
en son lieu. 



94 MÉMOIRES 



CHAPITRE VI. 



Mon père et ma mère conduisant Bonaparte à Saint-Cyr. — 
Visite à Marianne Bonaparte. — Vifs reproches adressés 
par mon oncle à Napoléon en revenant à Paris. — Or- 
gueil humilié. — Si j'étais le maItre!.. — Bonaparte nom- 
mé sous-lieutenant. — Le premier jour Bonaparte en uni- 
forme. — Les petites jambes et les g:i-andes bottes. — Ma 
sœur et Bonaparte Chat-Botte. — Singulier présent de 
Bonaparte à ma sœur. ■ — Souvenir postérieur , et scène 
avec Bonaparte à la Malmaison. — La comtesse d'Escar- 
bagnas et le marquis de Carabas. 

Joseph Bonaparte avait adressé à mon oncle Dé- 
métrius , une lettre dans laquelle il le remerciait 
de vouloir bien aller voir Marianne Bonaparte , qui 
était élève de Saint-Louis , à l'établissement de 
Saint-Cyr. C'était ma mère qui se chargeait de ce 
soin. Elle le l'emplissait avec une grande bienveil- 
lance, et pendant le long temps que Marianne passa 
à Saint-Cyr , ma mère fut pour elle une amie bonne 
et tendre. 

Un jour que Napoléon était venu avec mon on- 
cle, qui l'avait fait sortir , on fut à Saint-Cyr exprès 
pour lui. Marianne vint au parloir fort triste , fort 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 95 

abattue, et le cœur tellement gros qu'au premier 
mot qu'on lui dit pour lui demander ce qu'elle 
avait , elle fondit en larmes. Ma mèi'e l'embrassa , 
la consola , sans savoir ce qu'elle avait d'abord ; ce 
qu'elle ne pa4-vint à tirer d'elle qu'avec beaucoup 
de peine, car elle avait bien pleuré parce que la 
nature l'avait vaincue , mais ici la vanité s'en mê- 
lait , et elle ne voulait pas desserrer les dents. En- 
fin , ma mère apprit que , mademoiselle de Mont- 
luc, je crois, sortant dans huit jours , les élèves 
de sa classe devaient donner un goûter d'adieu; 
chacune contribuait , et Marianne ne pouvait don- 
ner , parce que sa pension était à sa fin , et qu'il 
ne lui restait que siv francs. 

<! Si je les donne, disait-elle, je n'aurai plus rien, 
et ma pension ne me sera payée que dans six se- 
maines ; et puis , d'ailleurs , ce n'est pas assez. » 

Le premier mouvement de Napoléon , m'a dit 
ma mère en me contant cette anecdote , avait été 
de porter la main à sa poche ; mais comme la ré- 
flexion lui dit qu'il ne trouverait pas ce qu'il y 
cherchait , il s'arrêta et rougit en frappant du pied. 
Quant à ma mère , elle ne put s'empêcher de rire 
en pensant au rapport singulier qu'il y avait entre 
le goûter de Saint-Cyr et le déjeuner de l'Ecole 
militaire de Paris , et elle le dit en grec à mon on- 
cle. Au fait, la chose était toute simple ; le frère 
et la sœur étaient tous deux boursiers dans des 
écoles où se trouvaient en même temps des enfins 
de nobles et riches familles. Ce qu'ils souffraient 



9C MÉMOIRES 

aurait été inaperçu par eux-mêmes s'ils eussent été 
dans une position seulement aisée ; or la famille 
Bonaparte , loin d'être riche , pouvait être regardée 
comme pauvre. M. Bonaparte le père en convenait 
hautement lui-même lorsqu'il écrivait au ministre 
de la guerre pour lui demander de placer Lucien 
à Brienne. Je ne sais pourquoi on a voulu parler 
du luxe de M. Bonaparte le père; luxe qui avait , 
dit-on, dérangé ses affaires, que l'oncle le chanoine, 
comme l'appelait Madame , avait remises en ordre : 
et à propos de cela suit un long article sur les ri- 
chesses de l'oncle le chanoine. Tout ce qui est dit 
à cet égard est vraiment ridicule. Qu'importait à 
la grandeur de la famille de Napoléon , lorsque 
chacun de ses frères occupait un trône , lorsque 
Madame mèi'e était altesse impériale, et qu'elle 
habitait un palais somptueux où elle représentait 
fort dignement comme mère du plus grand homme 
qui ait jamais existé , comme mère de l'empereur , 
ce qu'elle faisait fort convenablement , quoi que la 
haine et la méchanceté puissent dire aujourd'hui ; 
qu'importe , mon Dieu ! qu'avant d'entrer dans 
cette nouvelle vie de merveilles, ils aient été plus 
ou moins heureux? Cela fait-il un point d'appui 
pour le départ? Cela fîiit-il un point de comparai- 
son ? Eh ! non , sans doute. Le seul effet d'aussi 
misérables i-eproches , c'est de prêter à rire de ceux 
qui les font. 

Pour en revenir à la pauvre affligée , ma mère 
lui demanda ce qu'il lui fallait pour calmer son 



DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 97 

chagrin; la somme n'était pas énorme, il s'agissait 
de dix à douze francs (i); ma mère les lui donna , et 
fit la remarque qu'elle ne s'en mit pas autant en 
peine que son frère à la proposition de mon père. 

Lorsqu'on fut remonté en voiture , Napoléon , 
qui s'était contenu devant sa sœur, éclata en invec- 
tives contre la détestable administration des mai- 
sons comme Saint-Cyr et les Écoles militaires. On 
voyait que l'humiliation de sa sœur lui avait fait 
mal. Mon oncle , qui était extrêmement vif, s'im- 
patienta à la fin du ton d'amertume tranchant qu'il 
mettait dans son discours et le lui dit assez sèche- 
ment. Napoléon se tut aussitôt , parce qu'alors la 
jeunesse était élevée un peu plus dans l'observance 
des bonnes manières envers les personnes plus 
âgées. Mais son cœur était trop plein ; il ramena 
bientôt la conversation sur le même sujet, et enfin 
ses expressions devinrent tellement offensantes que 
mon oncle lui dit : u Tais-toi ! il ne t'appartient 
pas , étant élevé par la charité du roi , de parler 
ainsi que tu le fais. )> 

Ma mère m'a dit qu'elle avait craint que Napo- 
léon n'étouffât. En un moment il devint blême et 
cramoisi. 

« Je ne suis pas élève du roi, dit -il d'une voix 
tremblante d'émotion ; je suis élève de l'état. » 



(l) La somme est modique en elle-même, mais au fait elle 
est énorme pour un piquenique d'élèves , dans un lieu où 
elles sont censées peu riches. 

g 



98 MÉMOIRES 

<c Voilà une belle distinction que tu as trouvée 
là ! répondit mon oncle. Mais que tu sois élève du 
roi ou de l'état , il n'importe. Le roi n'est-il pas 
l'état, d'ailleurs? et puis je neveux pas que tu par- 
les ainsi de ton bienfaiteur devant moi. » 

II Je ne dirai rien qui vous déplaise . monsieur 
de Comnène , dit le jeune homme; permettez-moi 
seulement d'ajouter que , si j'étais le maître de ré- 
diger les réjjlemens , ils le seraient autrement et 
pour le bien de tous, n 

Je n'ai rapporté cette petite scène que pour faire 
remarquer ces mots ; si J'étais le maître l... Il l'est 
devenu , et l'on sait comment il avait monté toute 
l'administration de ses Écoles militaires. Je suis con- 
vaincue qu'il a gardé long -temps le souvenir pé- 
nible des humiliations qu'il a été obligé de suppor- 
ter à l'Ecole militaire de Paris. Sans doute , il y 
avait à cette Ecole des jeunes gens qui , comme 
lui, n'étaient pas riches ; mais ils avaient au moins 
des parens , des correspondans , des moyens de 
distraction que Napoléon n'avait pas. Ce ne fut 
qu'à l'arrivée de ma mère qu'il eut en6n quelqu'un 
qui prît intérêt pour lui ; mais il y avait déjà un an 
qu'il était à l'Ecole militaire de Paris , seul et pres- 
que continuellement humilié et blessé. Il n'y était 
pas aimé. Plusieurs chefs qui étaient de la connais- 
sance de mon père lui dirent alors que le jeune 
Napoléon Bonaparte avait un caractère impossible 
à rendre môme sociable. Il frondait tout , blâmait 
hautement et avec un ton tranchant qui ne pouvait 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 99 

être admis par toutes ces vieilles tètes qui ne voyaient 
en lui qu'un jeune humoriste. Le résultat de sa 
conduite fut de faire avancer le moment de sa sor- 
tie ; ce fut un concours unanime pour la deman- 
der (i). C'est alors qu'il fut pourvu d'une sous-lieu- 
tenance dans un régiment d'artillerie , et qu'il fut 
à Grenoble, Valence, Auxone,etc., etc., avant de 
revenir à Paris. Lors de l'époque de son départ , il 
vint passer quelque temps avec nous. Ma sœur était 
alors au couvent , mais elle sortait fréquemment 
et vint chez nos parens tandis que Napoléon y était. 
Je me rappelle que le jour où il endossa l'uniforme, 
il était joyeux comme tous les jeunes gens le sont 
à pareil jour; mais il avait dans son habillement 
une chose qui lui donnait une apparence fort ridi- 
cule , c'était ses bottes : elles étaient d'une dimen- 
sion si singulièrement grandes que ses petites jam- 
bes , alors fort grêles , disparaissaient dans leur 
ampleur. On sait que rien ne saisit le ridicule comme 
l'enfance; aussitôt que ma sœur et moi nous le vî- 
mes entrer dans le salon avec ses deux jambes af- 
fublées de la sorte , nous ne pûmes nous contenir, 
et des rires fous s'ensuivirent. Alors, comme plus 
tard, il n'entendait pas la plaisanterie ; dès qu'il se 
vit l'objet de notre hilarité , il se fâcha. Ma sœur, 
qui était plus grande que moi et beaucoup plus 
âgée (elle était ma marraine), lui répondit, tou- 

(l) C'est-à-dire, pour le faire entrerdaris un régiment. Il 
n'est pas question d'une autre manière de sortir. 



100 MÉMOIRES 

jours en riant, que, puisqu'il ceignait l'épée , il 
devait être le chevalier des dames , et qu'il était 
bien heureux qu'elles plaisantassent avec lui. 

u On voit bien que vous n'êtes qu'une petite 
pensionnaire , » dit alors Napoléon d'un air dédai- 
gneux. 

Ma sœur avait alors douze à treize ans : on peut 
penser combien ce mot la blessa. Elle était fort 
douce : mais nous ne le sommes plus, nous autres 
femmes , quels que soient et notre âge et notre ca- 
ractère habituel , lorsque notre vanité s'en mMe. 
Celle de Cécile fut blessée au vif de l'épithète de 
petite pensionnaire. 

« Et vous , l'épondit-elle à Bonaparte , vous n'ê- 
tes qu'un CHAT BOTTÉ. M 

Tout le monde se mit à rire; le coup avait porté. 
Je peindrais difficilement la colère où il mit Napo- 
léon. 11 ne répondit rien, et il fit bien. Ma mère 
trouva elle-même l'épithète de chat botté si ^ustG 
et si plaisante qu'elle en rit de bon cœur. Napo- 
léon , bien qu'alors il manquât d'usage du monde, 
avait un esprit trop fin , trop instinctif pour ne pas 
comprendre qu'il devait se taire dès qu'il y avait 
des personnalités , et que son adversaire était une 
femme; quel que fût son âge , il devait la respecter. 
Du moins tel était alors le code de politesse des 
gens qui mangeaient à table. Maintenant, que l'on 
réduit tout à l'acception la plus positive , on trouve 
de l'abus dans l'emploi du temps destiné à accom- 
plir des devoirs , faire des politesses , en un mot 



DE LA DUCHESSE D ABKA!STÈS. 101 

porter dans le monde son contingent de sociabilité. 
Il n'y a que les visites qui ne soient pas frappées 
d'anathèrae , parce qu'elles sont bonnes à quelque 
chose ; car je parle de visites utiles faites à des au- 
torités ou à des personnes en relation avec elles ou 
avec le haut pouvoir : et tout cela se fait avec une 
impudeur naïve , qui serait en vérité bien amu- 
sante s'il n'y avait pour cette manière d'être un 
nom qui arrête le rii'e sur les lèvres les plus joyeu- 
ses pour faire place à une expression tout opposée. 
Bonaparte, quoiqu'il fût piqué vivement du mal- 
heureux sobriquet que ma sœur lui avait donné , 
affecta de n'y plus penser si ce n'est pour en rire 
avec les autres ; et pour prouver qu'il n'en avait 
aucune rancune , il fît faire un petit joujou , qu'il 
m'apporta , et qui représentait un chat botté cou- 
rant devant le carrosse de monsieur le marquis de 
Carabas. Ce joujou était fort joli et lui avait sûre- 
ment coûté cher, ce qui n'allait pas avec l'état de 
ses finances. Il y avait joint une charmante petite 
édition du conte du Chat botté pour ma sœur, en 
lui disant que c'était un souvenir qu'il la priait de 
conserver, te Le conte est de trop , Napoléon , lui 
dit ma mère ; s'il n'y avait eu que le joujou de 
Loulou, à la bonne heure : mais le conte pour 
Cécile montre que vous êtes piqué contre elle, d II 
répondit qu'il donnait sa parole du contraire. Mais 
je pense , comme ina mère , qu'il était piqué et 
fortement encore. Toute cette histoire me serait 
bien sûrement sortie de la tête, si ma mère et 



103 MÉMOIRES 

mon frère , en la répétant devant moi depuis , ne 
me l'avaient rendue familière. Elle me fut utile 
depuis et d'une étrange façon. 

Bonaparte n'avait pas toujours la main légère 
pour manier l'arme de la raillerie ; et les person- 
nes qu'il aimait le mieux avaient souvent à souffrir 
de la douleur àw. coup. Quoique Junot fût très- 
aimé de lui , sous le consulat et pendant les pre- 
mières années de l'empire , il le choisissait quel- 
quefois pour but de quelque grosse plaisanterie , 
qu'il accompagnait d'une oreille pincée jusqu'au 
sang , et la faveur était complète. 

Junot, qui avait pour lui un sentiment d'atta- 
chement abnégatif qui faisait tout disparaître , ex- 
cepté le rapport aimant qui le liait à Napoléon, 
en riait le premier, en riait de bonne foi , et il n'y 
pensait plus ; mais quelquefois un de ceux qui 
étaient présens recueillait la mauvaise plaisanterie 
et trouvait admirable de la répéter. Junot n'y fai- 
sait aucune attention ; mais j'avais l'oreille plus 
fine , et il ai'riva qu'une fois la chose me donna de 
l'humeur. 

Le premier consul était un jour d'une grande 
gaîté. On était à la Malmaison ; on dînait sous les 
grands arbres qui couronnent le petit monticule à 
gauche de la prairie devant le château. Madame 
Bonaparte avait essayé le même jour de mettre de 
la poudre , ce qui lui allait fort bien. Mais le pre- 
mier consul n'en fit que rire , et lui dit qu'elle 
pouvait jouer la comtesse d' E scarbagnas . La plai- 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 103 

santerie ne lui plut pas apparemment , car elle fit 
une petite moue, dont le premier consul s'aperçut. 
<i Eh bien ! qu'est-ce ? dit-il ; crains-tu de manquer 
de cavalier? Voilà M. le marquis deGarabas(et 
il montrait Junot) qui te donnera le bras. » 

Or, il faut savoir que le premier consul avait 
déjà nommé ainsi quelquefois Junot et Marmont , 
mais tout-à-fait en bonne et gracieuse humeur. 
«c C'était , disait - il , à cause de leur goût pour la 
représentation, n Tous deux n'en faisaient que rire, 
et dans le fait la chose n'était que plaisante. Ma- 
dame Bonaparte ne la prit pas ainsi , et montra un 
air chagrin. Ce n'était pas le moyen de plaire à 
Bonaparte , dont le front se rida à l'instant même. 
Il prit son verre, et regardant sa femme , il s'in- 
clina en buvant , et dit : « A la santé de madame 
la comtesse d'Escarbagnas. » La continuité de cette 
plaisanterie fit venir les larmes aux yeux de ma- 
dame Bonaparte. Napoléon le vit , et comme il 
l'aimait , il fut , je crois , fâché d'avoir été si loin. 
Pour arranger l'affaire, il reprit son verre, et s'in- 
clinantde mon côté, en me faisant un clignotement 
de l'oeil, il me dit : " A la santé de madame la mar- 
quise de Carabas. » Nous nous mîmes tous à rire, 
madame Bonaparte comme les autres ; mais elle 
avait le cœur gros. Je n'avais que seize ans , et 
elle en avait quarante. 

Jusque-là l'histoire ne paraît pas me regarder ; 
mais en voici la suite : Parmi les camarades de Ju- 
not , et ceux qui entouraient alors le premier con- 



104 MEMOIRES 

sul , il y avait bien des variétés dans l'espèce. La 
bravoure était la seule vertu commune. Quant au 
reste , c'était , comme dit M. Bonard , une autre 
chose. Or , parmi cette troupe de bons et vaillans 
enfans de la France , il y en avait qui n'étaient pas 
forts sur la compréhension. L'un de ceux-ci trouva 
admirable de répéter la plaisanterie du premier 
consul. Oh ! cela était trop fort! et puis l'imitation 
ne lui allait pas. Il était le meilleur des humains , 
mais la raillerie lui était de peu d'usage. 

Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse. 
Ne saurait passer pour rjalant. 

Ensuite Junot aurait pu l'entendre , et de ridicule 
la chose serait devenue tragique. Je ne voulus donc 
pas laisser continuer la représentation imitative , 
et désirant m'en mêler seule , je consultai ma mère. 
Elle m'écouta attentivement, puis me donna mes 
instructions, et je retournai à la Malmaison, où 
nous étions à cette époque pour plusieurs jours. 

Le lendemain , Junot , qui était alors comman- 
dant de Paris et ne pouvait pas venir tous les jours , 
ne se trouva pas à dîner ; mais il vint le jour d'a- 
près , et le marquis de Carabas ne fiiillit pas en son 
lieu. On était alors sur le pont qui mène au jardin ; 
le premier consul était assis sur le bord du para- 
pet : u Mon ami , dis-je à Junot , la première fois 
que nous irons dans tes terres , il ne faudra pas 
oublier une chose tout-à-fait de rigueur dans ton 
train , ou je ne vais pas avec toi , je t'en avertis ; 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 105 

et je suis sûre que le général m'approuvera. — 
Qu'est-ce donc? demanda le premier consul. — 
C'est un chat botté pour coureur, i» 

Tout le monde se mit à rire en se récriant. Mais je 
n'oublierai jamais la figure du premier consul : 
elle était à peindre. Je poursuiAMS d'un grand sé- 
rieux ; n J'ai conservé un joujou que l'on m'a 
donné étant petite enfant; si tu le veux pour modèle , 
je te le donnerai. » 

On rit beauconp, et la chose n'alla pas plus loin ce 
jour-là. Mais mon grain avait été jeté en bon terrain j 
il devait porter fruit. Quelques jours après , nous 
étions, après-dîner, dans la galerie qui est à côté 
du salon , et qui alors était beaucoup plus petite 
que maintenant : Yimitateiir , avec un bon et franc 
rire , se mit à parler du niarquisat. Je ne fis que re- 
garder le premier consul : il se tourna vers son 
Sosie , et lui dit assez sèchement : c Lorsque vous 
yonàvGzJaire et dire comme moi , choisissez mieux 
vos sujets. Il me semble que l'on peut m'imiter en 
autre chose.» 

Un quart d'heure après , il s'approcha de moi , 
me prit le nez , me le pinça à me faire crier , et me 
dit : « Vous avez de l'esprit , petite peste ; mais vous 
êtes méchante. Ne le soyez pas. Une femme n'a ja- 
mais de charmes lorsqu'elle se fait craindre, d 

Le résultat de tout cela fut que je n'entendis plus 
parler du marquisat , d'autant qu'on portait alors 
des bottes à l'écuyère avec des manchettes , et que 
le chat bottéserait venu là à miracle. Ma mère , qui 



106 MÉMOIRES 

me demanda des nouvelles de mon expédition , et 
qui bien certainement y avait mis plus de malice que 
moi, rit beaucoup de l'effet que j'avais produit. 
«1 J'en étais sûre , » me dit-elle. 



DB LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 107 



CHAPITRE TH. 



Les parlemens en 1787. — Troubles de Rennes à l'occasion 
de redit du timbre. — Mon frère à Rennes. — Bellecon- 
duite de M. de Nouainville. — Refus de faire tirer ses 
soldats sur le peuple. — Projet de rarcbevcque de Tou- 
louse. — M. de Loménie renvoyé du ministère. — Le 
mannequin brûlé en cérémonie. — Troubles de Paris. — 
Le commandant du guet. — Menace de brûler les hôtels 
des ministres. — Le peuple menacé dans la rue St-Domi- 
nique , la rue Mcslay et place de Grève. — Les gardes- 
françaises. — Cadavres jetés dans la rivière. — Louis XVI , 
la reine et la famille royale. 



A l'époque où ma famille vint s'établir à Paris , 
la popularité du parlement était immense, il pou- 
vait en user pour le bien et le bonheur de tous en 
s'emparant du mouvement. La France, quoiqu'elle 
renfermât en elle tous les élémens de troubles qui se 
développèrent peu après , n'avait pas encore avoué 
son état de révolution ; mais tout faisait pressentir 
une révolution , et les plaies étaient assez visibles 
pour que l'on connût où il fallait porter remède. 
Nous vîmes alors ce qui s'est vu depuis , ce que 
nous voyons , ce que nous verrons toujours ; les in- 



108 «ÉnOIRES 

térêts privés succédant à de beaux élans patrioti- 
ques ; le désir de briller dans une longue haran- 
gue remplie de traits d'érudition , qui rappelaient 
Charles V ou Philippe- Auguste , sans qu'il y eût 
place pour la défense d'un pauvre petit village dont 
l'orateur était mandataire , et cela après la conduite 
la plus héroïque. C'est ainsi que Despréménil , 
après avoir eu le courage de déjouer les projets de 
l'archevêque de Toulouse (i) , et s'être montré dans 
cette affaire en vrai tribun du peuple, apparut en- 
suite sous l'apparence d'un illuminé ou plutôt d'un 
fou en répondant à M. de Malesherbes , au sujet 
de l'état civil des protestans. 

Despréménil s'était procuré , à force d'or , une 
épreuve des édits ministériels: lorsqu'il les lut aux 
chambres réunies , la plus profonde indignation , 
un désir de vengeance allumèrent une guerre fu- 
neste entre la cour et le parlement. Blessé dans 
tous ses intérêts , il devenait un ennemi , et un en- 
nemi dangereux. La lutte s'engageait chaque jour 

(l) Il voulait frapper le parlement de nullité en lui ôtant 
le droit de remontrance, et ne lui laissant qxie ses fonctions 
de judicature. Pour y parvenir , il créait une co;/r plentère, 
composée de grands seigneurs laïques et ecclésiastiques. 
Ensuite il faisait six grands bailliages ; tout ce plan pouvait 
être bon théoriquement, mais le moment était' siu-tout fatal 
pour une aussi grande innovation dans la monarchie j il en 
résultait qu'on détruisait sans reconstruire. M. de Loménie 
voulait imiter la constitution anglaise, il oubliait la cham- 
bre des communes que les grands bailliages étaient bien 
loin de remplacer. 



DE LA DUCHESSE D ABRAIVTÈS. 109 

davantage. Le ministre, furieux de la divulgation 
de ses projets , répondit par l'arrestation arbitraire 
de Despréménil aux clameurs du parlement. Paris 
grondait sourdement ; partout régnait une fermen- 
tation du plus sinistre augure. Dans cette occur- 
rence , M. de Brienne , qui ne savait céder ni sévir 
à propos , fait déclarer tous les parlemens du 
royaume en vacances. Ce fut un second appel à 
l'msurrection. Il semblait en vérité qu'elle ne vînt 
pas asesz vite. A cette époque , mon frère , qui 
était alors au service , alla rejoindre son régiment, 
alors en garnison à Saint- Brieux. Comme il avait 
beaucoup de lettres de recommandation pour Ren- 
nes , il y passa ce qui lui restait de temps disponi- 
ble , avant de gagner sa garnison. Rennes était , à 
cette époque , dans un état de fermentation et d'irri- 
tabilitéqui devait amener un éclat. La magistrature 
et la noblesse s'étaient réunies pour protester d'a- 
vance contre toute atteinte portée à leurs droits. La 
noblesse fut plus loin , elle déclara infâmes ceux 
qui accepteraient un des nouveaux emplois , et elle 
envoya cette protestation par des députés qui furent 
arrêtés en chemin par ordre des ministres. 

Un matin, mon frère est réveillé par un grand 
tumulte. Il apprend que Bertrand de Molleville et 
le comte de Thiars (]) , ayant voulu faire enregis- 
trer lesédits , courent le plus grand danger. Ils'ha- 

(l) I/tin , intendant; Tautre , commandant de la pro- 
vince. 

TOME I. 10 



110 MÉMOIRES 

bille , prend son épée , ses plsfolets , et court aussi- 
tôt du côté des casernes du régiment de Rohan- 
Chabot , qui était alors en garnison à Rennes ; il y 
avait plusieurs amis, et craignait pour leur sû- 
reté , quoiqu'il connût la noble manière de penser 
de la plupart d'entre eux. 

L'effervescence était au comble lorsqu'il arriva 
sur le lieu du tumulte. Les soldats eux-mêmes, ir- 
rités des injures du peuple , perdaient aussi pa- 
tience , et la scène allait peut-être devenir sanglante 
lorsqu'un bomme , dont le nom n'est pas assez 
connu , s'immortalisa dans cette journée par sa belle 
conduite. Le peuple s'avançait avec des dispositions 
qui faisaient tout craindre de lui. Les soldats n'at- 
tendaient que l'ordre de tirer lorsque M. Blondel 
de Nouainville , capitaine dans Pioban-Clhabot , est 
commandé pour diriger la triste expédition de la 
force contre le peuple; il se précipite au milieu de 
la foule en jetant ses armes , et s'écrie : n Mes amis, 

)> qu'allez -vous faire? Ne vous égorgez pas Ne 

)> sommes-nous pas tous frères? Soldats , halte!... » 

Quel est le cœur français qui n'entendrait pas un 
tel cri? La troupe et le peuple s'arrêtèrent au même 
instant; mais ils se réunissent aussitôt pour entou- 
rer M. de Nouainville , le prendre , le porter en 
-triompbe, montrant ainsi que tout appel fait par 
une voix généreuse est toujours entendu et compris 
par un peuple comme le nôtre. 

Mon père , que des relations de confiance met- 
taient en rapport avec M. Necker , lui mena mon 



CE LA DCCHESSE d'aBRANTÈS. 111 

frère pour qu'il entendît de sa bouche le récit des 
événemens de Ptennes , lorsqu'on 89 on envoya le 
maréchal de Stainville en Bretagne à la tète d'un 
corps de quinze mille hommes. L'opinion de mon 
père était que, dans une province commme la Bre- 
tagne , c'était envoyer des matières à incendie au 
lieu de moyens de répression. Mon frère avait alors 
vingt-deux ans , et son jugement, mûri par de 
longs voyages , une éducation parfaite dirigée par 
un père habile, le mettait en état, malgré sa jeu- 
nesse , non-seulement d'observer , mais de tirer de 
ses observations d'utiles inductions. M. Necker s'en 
aperçut en l'écoutant , et le dit à mon père. 

Hélas ! il eût été à désirer que M. Necker , dont 
l'esprit avait tant de rectitude , eût écouté ce que 
lui disait mon père , et qu'il eût usé de son influence 
sur la reine qui pouvait tout , pour empêcher cette 
funeste démarche de nommer pour aller, comme 
elle le disait, imprudemment traiter e/?/?/i la Breta- 
gne en province conquise. Combien de sang français 
devait encore rougir le sol breton ! Et cependant 
la révolution , je le répète , n'était pas commecée. 
Combien de gens ne la font dater que de la prise 
de la Bastille ! 

Mais je n'ai pas encore fini avec M. de Loménie; 
son burlesque et tragique ministère était encore de- 
bout pour nous présenter des fautes et des folies. Tan- 
dis qu'à Rennes, le dévouement d'un vrai citoyen 
arrête le sang prêt à couler, (ïrenoble en est inondé. 
Une adresse admirable porte au pied du trône 



112 MÉMOIRES 

l'expression de la douleur des Dauphinois. La ré- 
ponse est une insulte , que le délire du ministre dicte 
à la faiblesse de Louis XVI ; les fautes succèdent aux 
fautes sans moyen de les réparer. Enfin après avoir 
employé jiis(]ii"à l'user, la dangereuse ressource des 
coups cVc'tat^ épuisé tous les genres de patience 
de la nation , rarclievéque arrive à la fatale pro- 
messe des états-généraux (i). 

Ainsi les choses sont relatives selon les temps ; 
cet appel aux trois corps de letat pour qu'ils vins- 
sent se ranger autour du trône, afin d'éclairer, 
d'aider le souverain dans ce qu'il convenait de faire 
pour adoucir les maux du peuple , eût été une no- 
ble et utile mesure à une époque simplement mal- 
heureuse; mais ici où toutes les haines étaient pro- 
voquées ainsi que les ressentimens, c'était à la fois 
tenter le sort et défier la tempête. 

Si quelqu'un , ayant la confiance intime de M. de 
Loménie, ne me l'avait affirmé, je ne pourrais croire 
ce qui est cependant la vérité. 

Il est positif que l'espoir de l'archevêque de Sens, 
dans la détresse où l'avaient jeté ses imprudences 
et ses folies , reposait sur le fragile édifice d'une con- 
ception innchiaveliqiie , à ce qu'il croyait , mais que 
l'habile Italien n'aurait certes pas avouée en pareille 
circonstance. 

Monsieur de Loménie voulait brouiller les deux 
ordres privilégiés, les faire raccommoder par le roi , 

(l) Le roi les promit pour le 1'='^ mai 1789. 



DE L\ DUCHESSE D ABRANTÈS. 113 

et le tiers-état devait, après tout ce beau manège, 
détruire l'influence des deux ordres. Ce que j'avance 
est de la plus exacte vérité Quel homme! et 
c'est à une telle cervelle que les destinées d'un 
grand peuple ontété soumises pendant quinze mois ! 
Vraiment on ne sait quel est le plus absurde, ou 
de lui, ou de nous de l'avoir supporté. 

Mais la patience devait avoir un terme ; le trésor 
était épuisé, la famine, la banqueroute nous me- 
naçaient ; tout était anéanti autour de nous , et pas 
de ressources ! L'indignation publique chassa enfin 
M. de Loménie , et il quitta le ministère maudit 
de tous. Le jour où finit son administration , une 
jeunesse folle alla demander au lieutenant de po- 
lice la permission de passer une joyeuse soirée , 
disaient-ils. L'ayant obtenue , ils procédèrent avec 
ordre , prirent un mannequin grand comme un 
homme, lui mirent une mître d'archevêque, une 
robe de satin violet , dont les troix cinquièmes avec 
une grande réguliarité étaient de satin et les deux 
autres de papier, faisant ainsi allusion à l'arrêt du 
16 août précédent ; puis après avoir ainsi paré leur 
mannequin , ils allèrent le biùler en grande céré- 
monie sur la place Dauphine , dansant autour 
avec les démonstations de la joie la plus folle. 

Il y avait alors à Paris un chevalier Dubois , qui 
commandait le guet ; le guet, c'était les gendarmes 
du temps; pas de plaisir sans lui, comme aujour- 
d'hui pas de plaisir sans gendarmes. La joie de cette 
folle jeunesse déplut au chevalier Dubois , et lors- 

10. 



114 MÉMOIRES 

que le lendemain elle voulut recommencer , il se 
présenta en personne pour défendre la récidh'e. 
Les jeunes gens l'envoient promener ; il insiste , 
on lui rit au nez ; le misérable ordonne à sa troupe 
de se servir de ses armes, on frappe indistinctement. 
Le valet de chambre de ma mère revenant de voir 
sa femme, qui demeurait rue Saint-Honoré, et qui 
était accouchée depuis deux jours , reçoit en pas- 
sant un coup de sabre qui lui fait une blessure 
très-grave à la tête. A la vue des morts et des bles- 
sés , Je peuple furieux se précipite sur le guet et le 
met en fuite ; on force le corps -de -garde au pied 
de la statue de Henri IV, on chasse les soldats, et 
l'on prend leurs armes. 

On bi'ùle des corps-de-gardes ; bientôt le désoi-- 
dre s'accroît par le désordre ; on se porte à l'Hotel- 
de-Yille, il était nuit ; un détachement des gardes- 
françaises cachées sous l'arcade Saint-Jean et dans 
la rue du Martrois, tire sur la foule et en tue une 
grande partie ; les cadavres sont jetés dans la Seine; 
le calme se rétablit : mais à la retraite du garde- 
des-sceaux , aussi détesté que l'archevêque de Tou- 
louse, la joie du peuple se manifeste de nouveau ; 
il veut brûler les hôtels des ministres ; chargée de 
fascines, de torches, de matières combustibles, 
la foule se porte rue Saint-Dominique , pour incen- 
dier l'hôtel du ministre de la guerre , et rue Mes- 
lay pour saccager la maison du commandant du 
guet. Mais des soldats entrent dans la rue Saint-Do- 
minique par les deux extrémités, ayant la baion- 



DE LA DUCHESSE D ABRAHTÈS. 115 

nette au bout du fusil ; ils chargent tout ce qui est 
devant eux indistinctement et égorgent des mal- 
heureux sans doute coupables, mais égarés et sans 
défense , car ils n'avaient presque pas d'armes, et 
à genou , étendant les mains , ils demandaient grâce 
et la vie. On massacrait en même temps rue Meslay, 
et le sang qui coulait était répandu par des mains 
françaises ! 

Le parlement appela devant lui le chevalier Du- 
bois (i) et le maréchal de Biron, gouverneur de Pa- 
ris. Le commandant du guet comparut , mais le 
maréchal s'excusa sur l'état de sa santé. Il était 
vieux et infirme , et mourut peu de temps après 
de la peine que lui causa cette malheureuse aflliiie. 

M. Necker est rappelé au contrôle-général, et 
tout reprend un aspect heureux. Le trésor, qui 
était vide (2) , se remplit parce que la confiance est 
revenue avec l'homme de bien. La Bastille rend ses 
prisonniers. Le projet de l'archevêque pour les 
bailliages est abandonné , et le parlement rappelé. 
Tout présageait un retour stable et heureux ; mais 
la proposition deDespréménil (3), non-seulement 



(l)Il produisit, pour sejusiiner, un ordre supérieur ; il 
fut acquitté : mais le peuple le haïssait tellement , cpie peu 
de temps après il dut s'enfuir de Paris. 

(2) Lorsque, en 88, M. Nccter fut nommé contrôleur- 
général , il y avait 250,000 fr. au trésor. 

(3) Il mettait pour condition à Tenregistrement d'obser- 
ver, pour la convocation des états-généraux, la forme sui- 
vie aux derniers, en 1614. 



116 MÉMOIRES 

ramène les troubles . mais donne naissance à des 
désordres plus fâcheux encore. (]et homme sem- 
blait être destiné à devenir le génie malfaisant de 
sa patrie et de son roi. Sans doute, la double le- 
présentafion du tiers était le vœu de tout homme 
juste et raisonnable, il le fallait adopter; mais la 
proposition était intempestive; tout était maladroit. 

La Bretagne et le Dauphiné se disputent l'hon- 
neur d'avoir été la première province proclamant 
sa liberté. La Bretagne , comme le Dauphiné a 
scellé son témoignage du sang de ses concitoyens ; 
chacune d'elles a été une vraie fille de la France ; 
et à cette époque , l'adresse qui fut faite au roi par 
les états du Dauphiné rassemblés à Romans , eut 
une grande influence sur l'opinion lorsqu'elle fut 
publiée. 

«Sire, disait -on au roi , le jour qui vit enlever 
à la patrie la libre expression de son vœu , au sou- 
verain ses véritables conseillers , au peuple ses re- 
présentans , ce jour vit couronner un grand at- 
tentat. i> 

Bientôt après parurent tous ces écrits admira- 
blement faits , forts de logique, de raison , et ap- 
puyés par toute la partie importante de la nation. 
Tels étaient : Y Essai sur les prii'iléges ; Réponse à 
un ministre ; Etat de la France. Mais avant tout, la 
brochure intitulée : Qu'est-ce que le tiers-e'tat? 
Ce dernier ouvrage eut une influence immense, 
directe et immédiate : l'effervescence fut générale , 
parce que la vérité pénétrait de toute part. M. Nec- 



DE LA DUCnESSE D ABRAWTÈS. 117 

ker , dont le cœur vertueux comprenait et parta- 
geait tous les nobles élans , sentit cependant que 
l'impression était trop vive; il voulut la modifier, 
et peut ètie fit- il une faute en appelant les nota- 
bles. Son but dans cette mesure était, comme tout 
ce qu'il se proposait , louable et philantropique ; 
mais il fallait peut-être alors marcher avec le temps 
plus qu'avec les choses ; il fallait considérer l'état 
comme une personne malade à qui tel médicament 
sera salutaire à un paroxisme de sa fièvre , et mor- 
tel dans un autre. Quoi qu'il en soit, le 27 décembre 
1788 , à un conseil du roi , auquel assistait la reine, 
la détermination fut prise d'accorder la double re- 
représentalion du tiers (i). Qui pourra peindre le 
bonheur délirant de la France à cette nouvelle? 
Mais si elle était forte de puissance et d'action , elle 
était malheureusement encore trop faible de raison 
dans quelque-unes de ses parties, pour supporter l'é- 
clat éblouissant de cette belle liberté qui lui ap- 
paraissait enfin. 

Nous envoyons une triste preuve dans ce qui se 
passa à Rennes , en apprenant la déclaration du 
roi. Le peuple la i-eçut avec transport. Les états 
étaient assemblés. Les deux ordres privilégiés té- 
moignèrent un grand mécontentement de l'allé- 
gresse publique. Le tiers -état se vit insulté et 

(l) Ce qui faisait monter à six cents le nombre des dé- 
putés du tiers-état. Les deux autres ordres n'étaient que 
de trois cents, ainsi la totalité des députés aux états-jéné- 
raux était de douze cents. 



lis MÉMOIRES 

quitta le lieu des délibérations , laissant le clergé 
et la noblesse , qui se déclarèrent en permanence ; 
le parlement intervint dans l'affaire , et ne fit qu'ai- 
grir les partis. Des pamplilets sont écrits de part 
et d'autre dans les trois dialectes usités en Breta- 
gne, et jetés par milliers dans les diverses paroisses. 
Enfin l'orage éclate. Un rassemblement a lieu au 
champ de Montmorin ; il est composé en grande 
partie de domestiques , et de domestiques placés. 
Celui qui les conduit est un nommé Stélandais. lia 
une sorte d'apparence factieuse qui peut imposer et 
faire croire que le mouvement a une cause natu- 
relle. Il monte sur un aibre, harangue cette mul- 
titude ivre et disposée à tout oser. La cherté du 
pain est le prétexte des cris que poussent ces misé- 
rables qui prétendent représenter le tiers. Ils se 
précipitent dans les rues avec de gros bâtons noueux 
dont ils frappent tous les étudians qu'ils rencon- 
trent. L'un d'eux tombe en fuyant ; il est assommé 
à l'instant. 'Un ouvrier est grièvement blessé ; un 
boucher est tué en traversant la place et vaquant 
à ses affaires. Alors le peuple se soulève; le maga- 
sin d'armes est enfoncé, le tocsin sonne sans relâ- 
che , et la ville allait devenir le théâtre d'une scène 
de carnage , sans la noble conduite de M. de Thiars , 
qui se dévoua pour sauver des hommes qui avaient 
provoque le danger qui les entourait. Au son sinis- 
tre du tocsin , la jeunesse des environs était accou- 
rue au secours de celle de Rennes. C'est alors que 
s'est formée la fédération bretonne. Tous les jeunes 



DE LA DCCnESSE D AERANTES. 119 

gens de la province en faisaient partie , et juraient, 
en y entrant, de défendre les opprimés. Dans un 
arrêté expressément fiiit , les mères, les sœurs et les 
femmes s'unissaient aux fds , aux frères , aux ma- 
ris pour faire le même serment. Mon frère était 
alors en Bretagne avec son régiment ; sa garnison 
était à Saint-Brieux. Il courut des dangers dans 
cette même ville à son retour de Bennes , où il 
avait été pour s'informer de quelques amis , et où 
il était arrivé précisément au milieu du trouble. De 
retour à Saint-Brieux , il trouva la ville dans un 
état de fermentation qui pouvait donner de l'in- 
quiétude. Les privilégiés s'y étaient réunis et pro- 
testaient contre les états- généraux dans la forme 
accordée par le roi. C'était une nouvelle faute com- 
mise. Hélas ! on ne marchait qu'en aveugles ou en 
insensés. On n'entendait parler dans une province 
que des querelles futiles du parlement et des états 
de cette province , lorsqu'un accord unanime pou- 
vait seul sauver le roi et sa dynastie ; car il ne fal- 
lait pas songer seulement au jour où l'on vivait. La 
noblesse , plus coupable que les autres , ne son- 
geait qu'à régulariser son opposition. Cette oppo- 
sition avait le caractère de chaque province; mais 
quoique différente de forme , elle était unanime de 
fuit. Le roi , personnellement l'homme le plus hon- 
nête de son royaume , ne voulait que le bien , mais 
ne savait comment l'opérer , et pour y parvenir ap- 
pelait à son aide toutes les expériences , n'en écou- 
tait aucune, et cependant, faible par caractère. 



120 MÉMOIRES 

obéissait à des impulsions différentes. C'était au- 
jourd'hui un appel fait par la noblesse du Dauphiné, 
le jour d'après pai- celle de Bretagne, et puis par 
celle de la Franche-Comté; et remarquez bien que 
jamais, dans ces diverses adresses, un intérêt géné- 
ral n'était invoqué. Il semblait que la France fût 
contenue dans le Dauphiné , dans la Bretagne ou 
dans la Franche - Comté. C'était toujours les an- 
ciens droits , c'était toujours d'anciennes préroga- 
tives que l'on voulait faire revivre. De là ces que- 
relles perpétuelles entre les états et les parlemens 
et le conseil du roi. Par exemple , en Fz'anche- 
Comté , trente-deux membres de la noblesse pro- 
testent contre l'arrêté de la majorité des états; le 
parlement casse la protestation, le conseil du roi 
casse à son tour l'arrêt du parlement. Il semblait 
que ce fût un défi. Louis XVI était capable de gou- 
verner dans des temps ordinaires; mais si des 
vertus ornent un trône paisible , au jour des 
orages un mâle et grand caractère peut seul les 
conjurer. 

La crise était même si forte , que je ne sais si elle 
eût été maîtrisée par un R^ichelieu ou un Napoléon ; 
l'habileté , le talent de l'un , la fermeté despotique 
de l'autre, auraient également fléchi sous cette vo- 
lonté immense de force par son unité qui se pré- 
sentait pour combattre ces vieilles prétentions arbi- 
traires qui tombaient de vétusté. Cependant il y 
avait un moyen, non pas de prévenir une révolu- 
tion, elle était inévitable; mais d'empêcher les excès 



DE LA DUCHESSE d'aBRATÏTÈS. 121 

qui en ont été la déviation et non la suite. C'était de 
s'emparer du mouvement d'impulsion donné, et 
de le diriger en se mettant à sa tète. Je sais que 
M. Necker comprenait toute la grandeur d'un tel 
projet; Louis XVI l'aurait adopté peut-être, mais 
il avait près de lui un ennemi perfide; c'était son 
conseil secret. La reine , qui avait aussi sur lui une 
grande influence , était le plus dangereux des gui- 
des en ce qu'elle-même n'avait rien d'arrêté. Elle 
était emportée , remplie de préventions , et sacrifiait 
tout pour se venger lorsque ses intérêts privés 
étaient froissés. Sesmallicurs et ceux du roi posent 
un voile sacré sur leurs fautes. Il est défendu de 
le soulever ; d'aussi grandes infortunes ont un 
caractère solennel qu'on n'attaque qu'à sa propre 
honte. 

Quanta la famille royale, elle était divisée de 
manière à n'offrir aucun point de ralliement. Les 
tantes du roi , dont l'une avait exercé jadis un grand 
empire sur le jeune couple royal , avaient vu pâlir 
son crédit devant celui de plusieurs flivoiites. Ma- 
dame Victoire n'en avait aucun; madame Elisabeth, 
bonne , douce , pieuse, ne s'occupait de ce qui l'en- 
tourait que pour prier Dieu de le préserver de mal- 
heurs. 

Monsieur avait établi ou jouait une opposition 
bien autrement dangereuse qu'on Angleterre, où 
il est de règle que l'héritier du trône la dirige. La 
sienne était sournoise et moqueuse. Il a fait beau- 
coup de mal à son frère , peut-être sans en avoir 

11 



122 MÉMOIRES 

rintention (i), et Madame encore plus. Quant à 
M. le comte d'Artois, homme aimable, gracieux , 
bon , il eût été nul , quoique placé sur les marches 
du trône, s'il n'eût regardé comme point d'honneur 
inattaquable , de ne pas admettre d'autre loi poli- 
tique que l'antique autorité de la couronné. 

Tel était à peu près l'état de la France et de la 
famille royale en 1789, au moment de l'ouverture 
des états-généraux. 

(i) On peut mettre au rang de ses fautes les plus graves, 
celles qiril commit en prenant en 1791 le titre de réoent. 
Louis XYI le sentit vivement. Aussi écrivit-il à l'instant 
même au baron de Breteuil , qui était alors à Vienne , de 
désavouer, non-seulement piès de l'empereur d'Autriche, 
mais de toutes les puissances, l'existence légalement auto- 
risée de cette régence intempestivement établie. « Cette 
« démarche peut m'ètre funeste , disait le mallieureux mo- 
» narque, et ne fera qu'iiriter mon peuple contre moi. Je 
» suis libre et maître de mes actions.» 

La reine avait ajouté quelques lignes à cette lettre. 
M. le Baron de Breteuil l'a montrée <à plusieurs personnes 
qui m'en ont parlé; entre autres, l'abbé Junot et le car- 
dinal Maury. Je sais que l'abbé dcBévy l'a également vue. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 123 



CHAPITRE V5IÏ. 



Ouveiture des états-généraux. — Ma mère à Versailles et 
opinion de mon père. — Conversation avec M. Necker. 
— Mot de M. Necker. — Les caliiers des baillia.fjes et les 
cahiers du duc d'Orléans. — Retraite du tiei-s au jeu de 
paume. — Opinion de Bonaparte sur cet événement. — 
Convci-sation de Napoléon avec le comte Louis de Nar- 
bonne. — Le baron de Breteuil. — Lti reine, le gouver- 
nement occulte et opinion de M. de Narbonne. — La reine 
à l'Opéra. 

Ce fut l(î3 mai (i) de l'année 1789 que se fit l'ou- 
verture des états-généraux. J'étais trop jeune alors 
pour bien sentir la grandeur imposante du specta- 
cle qu'offraient les états , se rendant en masse à 
Saint-Louis de Versailles, pour y entendre la messe, 
la veille de l'ouverture de leurs séances. INIais je vois 
encore cette foule immense et joyeuse qui encom- 
brait les trois avenues et bordait la route que sui- 
vaient les députés. Je vois ces femmes si bien pa- 
rées, agitant leurs mouchoirs, toute une population 

(l) C'est un jour fastique pour la France; c'est aussi un 
cinq mai que Napoléon est mort sur le roc aride où la tra- 
hison lui avait préparé une si longue et si amère agonie. 



124 MÉMOIRES 

animée d'un même sentiment et dans l'ivresse de 
la joie et de l'espérance. Ma mère , ayant beaucoup 
d'amis dans les trois ordres , avait voulu être té- 
moin de cette première démarche , faite par eux sur 
le terrain qu'ils venaient de ^arc/er, disait- elle. 
Mon père , n'ayant pas voulu l'accompagner, elle 
m'avait pris avec elle , ainsi que mon frère ; et 
M. de Falgueyreytes, major du régiment de Poitou , 
lui donnait le bras. 

Ma mère avait , à cette époque , la même ma- 
nière de voir que beaucoup de personnes dans sa 
position : elle était fille de qualité , mariée à un 
homme de finances. Il lui arrivait tous les jours 
des choses qui auraient été inaperçues par tout 
autre, mais qui , pour elle, lui paraissaient vexa- 
toires ; et son désir était de voir un nivellement qui 
ne permît d'autre distinction que celle du mérite. 

Le curieux était que mon père, qui était, lui, 
autant roturier qu'on peut l'être , n'avait pas la 
même manière de voir ; il semblait que chacun 
d'eux eût le rôle de l'autre ; aussi mon père avait- 
il refusé d'aller à Versailles. Son opinion n'était 
pas pour la mesure qu'on prenait , non qu'il refu- 
sât à la nation le droit imprescriptible de consentir 
seule les impots , mais il croyait , avec raison , que 
le moment était inopportun pour tenter une pareille 
mesure. Particulièrement aimé de Washington , 
avec lequel il avait eu de fréquens rapports pen- 
dant la guerre d'Amérique , ce n'était pas à sem- 
blable école qu'il avait pu prendre un esprit d'op- 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 125 

position à tout ce qu'on pourrait tenter pour unir 
entre elles les différentes parties de l'état trop long- 
temps divisées. Mais , je le répète, il ne croyait pas 
que le moment fût venu. 

Il eut à cette époque (i) et plus tard, beaucoup 
de conférences avec M. Necker , dont il respectait 
et honorait le beau caractère, mais auquel, peut- 
être, il aurait voulu une autre direction. Il osa 
le lui dire dans l'une de leurs entrevues. M. Necker, 
qui était un hoimête homme et agissait de bonne 
foi , répondit à mon père et entreprit de le dissua- 
der ; bientôt leui's rapports devinrent assez intimes 
pour que mon péie, méritant la confiance de 
M. Necker, fût chargé par lui de deux missions fi- 
nancières fort délicates : l'une en Hollande, l'autre 
en Angleterre. Mon père avait de grandes vues 
qu'il communiqua au ministre; il voulait aller en 
Amérique. Louis XVI y était aimé , ainsi que la 
France ; il répondait d'y trouver et pour elle et pour 
lui de grandes ressources. Mais il fallait qu'un 
homme entendu fût sur les lieux même. Les rela- 
tions personnelles de mon père le mettaient à cet 
égard dan.s une position parfaite. M. Necker ne le 

(l) Mon père offrit à M. Necker une somme qu'il avait 
mise eu réserve depuis bien des années , pour le premier 
paiement de sa charge de fermier-général. « Le l'oi et ma- 
» dame Elisabeth sont mes bienfaiteurs , disait mon père , je 
» leur dois le fruit de mon labeur. » M. Necker le refusa, 
mais sa belle âme était bien faite pour apprécier une telle 
conduite. 



126 MÉMOIRES 

voulut pas ; il avait dans ce même moment d'autres 
vues , qu'il communiqua à mon père ; il l'employa 
autrement ; d'autres tentatives furent faites , et ne 
réussirent pas. Mon père a vivement regretté que 
l'offre de ses sei'vices n'ait pas été acceptée à cette 
époque. M. Necker voulut le faire partir plus tard ; 
mon père ne le pouvait plus alors. 

Mon père vit le ministre le lendemain même de 
l'ouverture des états. Il fut interrogé par lui sur 
ce qu'il pensait de son discours. M. Necker était 
un homme qui pouvait entendre la vérité ; M. de 
Permon la lui dit. Il n'avait pas été content de ce 
discours, non -seulement à cause du style , mais 
pour sa contexture. Il le trouvait offensant pour les 
trois ordres, et inquiétant pour le roi , en ce qu'il 
semblait indiquer une longue suite de jours consa- 
crés à des travaux purement financiers. Il fallait le 
faii'e , pensait mon père , sans le dire aussi ouverte- 
ment. <i Et je crois, poursuivait- il en faisant ces 
observations à M. Necker, qu'à cet égard les états 
vous offriront, monsieur , peu d'aide et de ressour- 
ces. C'est en vous-même, dans votre propre talent, 
que nous devons espérer de trouver la guérison de 
la plaie financière; vous connaissez les hommes, 
monsieur ; mais je crois que vous ne connaissez pas 
assez les Français. Vous allez en faire un tiiste ap- 
prentissage -, le besoin de parler, de faire de l'effet , 
l'emportera , je le crains , sur tout. Vous aurez la 
douleur de voir discuter sans raison un plan, dont 
la conception parfaitement bonne vous aura coûté 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 127 

des jours et des nuits , peut-être des mois de tra- 
vail , et tout cela pour servir de texte à des discours. 
Rappelez-vous les notables : à la vérité vous avez 
six cents voix de plus ; mais aussi que d'opposition 
elles trouveront dans cette jeune noblesse active , 
ambitieuse , qui veut faire une opposition à elle , 
qui veut parler contre les abus saris arriver à la 
plaie véritable, qui attaquera les privilèges en vou- 
lant demeurer privilégiée, et qui, formant un camp 
à part dans les états, jettera le gant au pouvoir 
souverain comme au pouvoir populaire! » 

M. Necker se promenait dans son cabinet en 
écoutant mon père. 

u En vérité , lui dit-il, vous parlez des états-gé- 
néraux, comme si vous en aviez déjà vu- Quelle est 
donc la penséequi provoque votre opinon à cet égard. 

— )) C'est que j'ai entendu celle de beaucoup de 
députés de la noblesse, répondit mon père; je con- 
nais leurs projets; ils sont très-déterminés, ne ca- 
chent nullement leurs intentions , et mon fils , qui 
a accompagné sa mère à Versailles , m'a dit que 
l'expression de la figure des députés du tiers était 
entièrement hostile. 

)> Ah! Monsieur! quelle foute on a commise, 
en convoquant cette assemblée dans un moment 
d'orage comme celui où nous sommes ! 

— 1) Je n'en suis pas coupable, répondit M. Nec- 
ker , et j'en suis responsable (i). )> 

(l) Je trouve ce mot de M. Ncckcr vraiment très-beau. 



128 MÉMOIRES 

Il continuait de marcher , et disait en se parlant 
à lui-même : n Je n'aurais pas dû revenir aux af- 
faires ; je suis solidaire pour les fautes des autres !... 
J'en ai accepté les conséquences ! Sa figure prit 
une expression de tristesse sévère; son front , qui 
était très-grand , se plissa par un mouvement de 
contraction générale. Mais un moment après , il se 
remit et dit : — J'ai tort ; je ne dois avoir aucun 
regret. Le roi a mis sa confiance en moi ; je ne la 
tromperai pas. Tout ce qu'un homme peut donner 
de soins , employer de forces , je le mettrai en œuvre 
pour amener à bien la tâche qui m'est confiée. i> 
Cette conversation que mon père , enchanté de 
M. Necker , répéta à mon frère et à ma mère, à 
son retour chez lui , était devenue traditionnelle 
dans la famille. Si quelqu'un doit sauver l'Etat: 
disait mon père , c'est M. Necker! Et il devait en 
effet le penser ; car M. Necker aimait le roi , et 
avait en même temps des principes constitution- 
nels. Les autres n'étaient pas à son niveau ; il trouva 
même de la résistance. Là , au contraire, où le 
même besoin de support devait lui fiire trouver 
un appui , tout fut malheur autour de lui , et il en 
est de même de tout ministre arrivant aux affaires 
dans des temps dilîiciles. Il trouve d'abord en tête 
toute la masse qui toujours voudrait être déliviée 
de ses inquiétudes à l'instant même ; si elles se pro- 
longent , elle en accuse le ministre arrivant , comme 
si ces inquiétudes et les efïets qui les produisent 
avaient été causés par lui ! et puis les mécontens 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 129 

qu'il fait ! car dès qu'une place est accordée , elle 
enfante mille ennemis , et presque toujours celui 
qui l'a donnée ne fait qu'un ingrat. 

Mon père pensa qu'à cette époque M. Necker 
fit une faute grave : il devait répugner, à un 
homme vertueux , de flatter un parti qui persé- 
cutait les gens de bien. Mais il fallait marcher sou- 
vent avec les inconvéniens que l'on ne pouvait en- 
core détruire. 

Cependant les états avaient commencé leurs 
travaux. Les cahiers des bailliages étaient ouverts , 
et une chose remarquable , c'est que les instruc- 
tions données par le duc d'Orléans à ses repré- 
sentans , ont servi de modèle dans la plupart des 
assemblées. 

Si l'accord eût été général entre toutes les par- 
ties de ce grand ensemble, cet admirable ouvrage 
serait venu à bien. Malheureusement cet accord 
non-seulement manquait, mais il n'y avait pas même 
intention de l'établir. 

Le tiers finit par se lasser de n'être pas écouté, 
et surtout de ne recevoir pour réponse que des 
demandes faites par le clergé et la noblesse avec 
un ton d'autorité qui ne convenait plus aux cir- 
constances. Enfin arriva la séparation du tiers d'avec 
les deux ordres privilégiés. Dès lors tout fut con- 
sommé ; la lutte se soutenait encore entre quel- 
ques orateurs faisant assaut d'élo([uence , mais le 
grand procès entre le trône et la nation venait d'être 



130 MÉMOIRES 

La retraite du tiers-état dans la salle du jeu de 
paume produisit un effet que des années n'auraient 
pas amené. Les députés, en se reconnaissant comme 
représentans d'une grande nation , se grandissaient 
avec elle. La nation le sentit : à son tour elle me- 
sura sa force ; et elle comprit qu'elle pouvait beau- 
coup oser pour accomplir le grand œuvre de sa dé- 
livrance. 

Napoléon disait qu'une des grandes fautes de 
cette époque avait été d'entreprendre sans s'être 
assuré de rien. On tremblait à la cour en pensant 
aux états -généraux , et nulle mesure n'était prise 
pour s'opposer à ce torrent. 11 fallait remettre l'ou- 
verture des états, disait -il. Le mouvement que 
cette mesure aurait produit devenait toujours moins 
à craindre. M. Necker lui-même , le plus sage des 
liommes , ferait peut-être voir ici , que , n'ayant 
pas demandé les états-généraux , il n'était pas fàcbé 
d'avoir à combattre et à détruire des obstacles qu'il 
croyait sans doute voir céder à son génie. Le fait 
réel est qu'il est difficile de comprendre l'esprit de 
vertige qui s'emparait de ceux qui arrivaient au 
pouvoir ; et l'usage ridiculement inutile qu'ils en 
faisaient. 

Une des causes qui perdit aussi la couronne , à 
cette désastreuse époque , fut le gouvernement 
occulte. Un jour Napoléon , parlant de la révo- 
lution avec le comte Louis de Narbonne , lui dit ; 
t( Mais vous en étiez bien aussi , vous !... — M. de 
Narbonne lui prouva que rien n'était plus faux. 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 131 

Ses opinions constitutionnelles l'éloignaient d'une 
pareille manière de diriger ou même de combattre 
la révolution , quand son esprit ne lui en aurait 
d'ailleurs pas démontré les dangers. — C'est sur- 
tout la reine , poursuivit M. de Narbonne , qui te- 
nait à cette double représentation du pouvoir royal , 
mais sans nulle disposition hostile contre la France, 
que je puis certifier qu'elle aimait , comme on 
aime le pays qui est devenu notre seconde patrie 
et où doivent se fermer nos yeux. Que d'absurdités 
ont été dites là-dessus ! Cela devait être ; après les 
torts qu'on avait envers les Bourbons , il fallait 
bien s'appuyer sur un point de départ , quel qu'il 
fût. Par exemple , quoi de plus sot que d'accuser 
une femme de mieux aimer son frère que son mari, 
ses enfans , elle-même et la couronne qu'elle 
porte !... et tout cela pour prouver... rien du tout. 
Je crois , disait toujours M. de Narbonne , qu'en 
1792 la reine était tellement irritée par tout ce 
qu'elle avait supporté depuis trois ans que ses sen- 
timens étaient alors fort changés ; mais c'était par 
les mêmes raisons qui lui faisaient avant chérir la 
France. La mère , l'épouse , la reine , tout avait 
souffert , tout avait été blessé , et tout craignait. 
Aussi ses fidèles serviteurs lui ont-ils pardonné de 
les avoir méconnus au jour du danger, son noble 
cœur n'admettait plus de sentimens de recon- 
naissance ni d'attachement. Il avait été trompé 
d'une si cruelle manière! les plaies avaient été faites 
par des mains si chères ! des mains qui n'avaient 



132 MÉMOIRES 

pas encore déposé les somptueux présens dont 
elle comblait ceux qui l'abandonnaient à l'heure 
du péril. 

n Quant au gouvernement occulte , poursuivit 
le comte Louis , M. le baron de Ereteuil (i) est 
celui qui a le plus de reproches à se faire ; tout en 
affectant d'aimer et de vouloir instituer en France 
la constitution anglaise , il aurait établi celle de 
Constantinople , s'il y en a une. C'est un homme 
qui a fait bien du mal à la France , avec sa grosse 
voix et ses petites idées, n 

M. de Naibonne avait raison , la reine aimait la 
France. Eh ! comment n'aurait-elle pas aimé une 
nation qui l'entourait de vœux , d'adorations et d'a- 
mour ? Comment n'aurait-elle pas donné son cœur 
à un peuple qui voyait en elle une souveraine 
charmante , gracieuse , mère de celui qui devait 
être son roi , et qui lui donnait tout ce qu'il avait 
d'aimant dans le cœur pour reconnaître toutes ces 
qualités ? 

(i) Je rencontrais souvent à la cour la betite-fille de 
M. de Breteuil , madame de 3Iontmoi-encj : je crus que le 
ffrand-pcre aurait quelque chose de ce qui m'agréait tant 
dans la petile-fillc, dont l'espiit me plaisait fort, mais je 
fus bien détrompée. Le baron de Breteuil avait donblé en 
lourdeur, en ennui et en façons rudes. Lorsque le cardi- 
nal Maury disputait avec lui , et qu'il sortait de sa sou- 
tane rouge cette énorme voix dont le diapason était celui 
des plus fortes contre-basses , lorsque ce tonnerre se 
mariait à celui de M. de Breteuil, il fallait déserter la 
chambre. 



DE LA DICUESSE D AERANTES. 133 

Ma mère citait une fois devant moi l'enthou- 
siasme délirant qu'inspirait la reine , lorsqu'elle 
paraissait en public dans les premières années de 
son règne. Un jour , à l'Opéra , elle arriva assez 
tard ; on donnait Iphigénie en Aidide. On venait 
de dire : u Chaulons , célébrons notre reine l ...-^ Le 
parterre, les loges, la salie entière redemanda le 
chœur, et tout se mit à répéter : u Chantons, cé- 
)i lébrons notre reine , x avec cet accent d'amour qui 
vient de l'àme , avec une telle ardeur que la reine 
fondit en larmes. Hélas ! l'infortunée princesse au- 
rait-elle pu penser, dans ce moment d'iviesse, 
qu'un jour ces larmes délicieuses se changeraient 
en larmes de sang! Pourquoi ce changement a-t-il 
été si prompt et si grand? Voici un des faits qui 
ont pu l'amener. 

Tandis que M. de Vergennes était aux affaires 
étrangères , la reine , un jour , le fît appeler pour 
lui faire une confidence assez singulière. L'empe- 
reur, son frère, lui avait demandé de faire faire 
pour lui un emprunt de douze millions. Il devait 
le rendre , bien entendu ; mais dans le commence- 
ment d'agitation qui existait déjà , il fallait que l'em- 
prunt et le prêt fussent également secrets. La chose 
se compliquait alors beaucoup, parce que , d'après 
les propres paroles de la reine , le roi s'y opposait 
entièrement. Le résumé de son long discours à 
M. de Vergennes fut de lui dire qu'elle l'avait fait 
appeler , pour qu'il avisât au moyen de faire trou- 
ver l'argent, et surtout de déterminer le roi. 

12 



134 MËMOIRES 

» Avec tout le respect que je dois à Votre Ma- 
jesté , répondit le ministre , je suis obligé d'avoir 
le malheur de lui désobéir. Les coffres de l'état sont 
vides ; nous touchons à une crise terrible , et je 
me croirais très -coupable , si je pouvais , par mes 
avis , entraîner le joi dans une démarche qui ne 
peut être que funeste à Votre Majesté elle-même , 
et surtout à la France. 

— i> Monsieur , dit la reine avec hauteur , lors- 
que je vous ai fait appeler pour demander votre 
intervention , ce n'était pas pour recevoir des con- 
seils ; je saurai bien , sans vous, déterminer le roi 
à faire une chose qui forme un lien de plus entre 
la France et l'Autriche* occupez-vous seulement 
de faire trouver les fonds. J'engagerai , s'il le faut, 
ma signature : la reine de France peut aimer sa 
nouvelle patrie sans oublier qu'elle est archidu- 
chesse d'Autriche. Je ne demande pas de nouveaux 
impôts ; je ne veux même pas que le contrôle géné- 
ral se mêle de cette affaire ; mais un emprunt peut 
se faire : qu'il se fasse. i> 

M. de Veigennes , ainsi congédié , rentra chez 
lui le cœur navré. La résolution de la reine parais- 
sait positive , et le ministre voyait trop bien que 
le roi céderait aux instances d'une femme qu'il ai- 
mait. Cependant son cœur français s'indignait si 
fortement de voir commettre une telle action, qu'il 
ne s'occupa nullement de trouver l'argent. Le soir 
même, le roi le fit appeler , et , d'un air assez ena- 
barrassé , lui fit part de la parole que lui avait en- 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 135 

fia arrachée la reine , et de sa volonté que cet em- 
prunt se fît, ou tout au moins la moitié. 

M. de Vergennes fut au moment de donner 
sa démission ; mais une pensée s'offrit à lui , et il 
resta. 

Il n'était pas facile , à cette époque , de trouver 
de l'argent pour le gouvernement, et il fallait une 
grande adresse pour parvenir à un résultat heureux 
dans une telle affaire. 

11 y avait alors à Paris un banquier immensé- 
ment riche , nommé Durhuet. Il fut chargé par 
M. de Vergennes de faire cet emprunt. Après 
beaucoup de démarches , de soins , de voyages 
même , on le trouve enfin ; M. Durhuet avait en- 
gagé la plus forte partie de sa propre fortune. Le 
jour où cette affaire fut conclue , une de mes amies 
intime, madame la comtesse de La Marlière , qui 
existe encore à Paris en ce moment , dînait chez 
M. Durhuet. Elle était également sa plus intime 
amie. Elle le trouva malheureux et tourmenté de 
cette affaire , dont il lui raconta tous les détails. En 
voici la fin : 

Le courrier qui devait porter à Vienne la nou- 
velle que le roi consentait enfin à prêter cette 
somme de douze millions , lorsque la France man- 
quait de pain , était prêt. M. de Vergennes lui 
donne ses dépêches , et en même temps des in- 
structions secrètes. Le courrier part ; à vingt lieues 
de Paris , il est atteint d'un mal subit et oblige de 
suspendre son voyage pendant (juaranle -huit 



136 MEMOIRES 

heures. Elles furent bien employées par le minis- 
tre. II se jeta aux pieds du roi , le supplia avec tant 
de force , de ne pas exécuter une chose qui pou- 
vait être funeste dans ses suites, que Louis XVI, 
qui avait vraiment de, l'honneur et de la bonté, 
consentit au rappel du courrier. M. de Yergennes 
savait bien que la chose serait aisée , et n'était pas 
en peine de savoir où prendre son homme. L'ar- 
gent fut rendu , et le refus partit au lieu du con- 
sentement. 

Peu de jours après , M. de Yergennes fut invité 
à prendre sa part d'une collation chez les enfans 
de France. Sa mort , qui suivit de près cette épo- 
que , fut une triste récompense que la providence 
réservait au ministre fidèle , au sujet loyal , au pa- 
triote dévoué. 

Tous les détails de cette histoire sont parfaite- 
ment authentiques. Le malheureux Durhuet est 
mort sur l'échafaud. 



DE LA. DICHESSE U ABRAJiTES. 



CHAPITRE IX. 



Mirabeau. — Son portrait. — Arrivée aux états -généraux. 
— Réponse de Mirabeau au comte de Reb... —Avances de 
la cour. — Fait peu connu. — Refus d'argent, — Ambi- 
tion d'un ministère. — Colère de la reine. — Mirabeau 
étudiant le duc d'Orléans. — Avis écrit par Mirabeau à 
Bonnecarère. — Comparaison avec le duc d'Orléans. — 
Hasard malheureux. — Erreur de'M™'' de Staël dans son 
opinion sur son père. — Les agens de Mirabeau. — Ques- 
tion que me fait Bonaparte sur M. Necker. ■ — Mot de Napo- 
léon et le diner interrompu. — Prise de la Bastille. 

Après la séparation du tiers des deux ordres pri- 
vilégiés , il restait peu de moyens conciliatoires ; 
mais, dans les premiers momens, il y en avait une 
foule parmi lesipiels se montrait, au premier rang , 
l'acquisition de Mirabeau. 

Cet homme étonnant est sans doute la plus 
grande figure politique de notre révolution. Cette 
figure a été crayonnée , peinte dans toutes les at- 
titudes , sous tous les jours possibles , et cependant 
on a peu cherche à étudier plus profondément l'in- 
térieur de cet homme dont on pense avoir tout dit , 
en répétant , avec des milliers de voix : C'était un 

12. 



138 MÉMOIRES 

admirable talent ! c'était un homme bien spirituel ! 
Mais quelle immoralité ! nulle vertu ! etc. Je suis 
loin de vouloir le représenter comme un caractère 
qu'il faut estimer, Mirabeau s'est joué toute sa vie 
de la morale; il faut qu'il en subisse la peine dans 
Je jugement que la postérité porte aujourd'hui de 
lui. Mais il me semble pourtant qu'à mesure que 
l'époque où il vivait s'éloigne de nous , cet incon- 
vénient , tiès-remarquablement influent sur des re- 
lations particulières de son temps, peut-être même 
sur la génération d'alors, à cause de l'exemple, 
s'éteint chaque jour en proportion des pas que nous 
faisons en avant. Les effets de ce talent colossal 
dont l'avait doué la nature demeurent seuls pour 
être admirés et faire pardonner les ombres qui obs- 
curcissent un si beau tableau. Alcibiade^avait peut- 
être , autant qu'on peut le conjecturer, d'après ce 
qui nous reste de lui , bien autrement de ces incon- 
véniens dont Mirabeau était doué par une méchante 
fée. Eh bien ! ce n'est pas sous ce jour qu'on le place 
aujourd'hui pour esquisser sa gigantesque figure. 
Il serait absurde à moi de chercher à l'épandre 
sur celle de Mirabeau une teinte qui même la ren- 
drait peut-être moins ressemblante; mais je dis 
seulement qu'en parlant de lui on devrait cesser 
de prendre d'abord comme préface cette longue 
série de tout ce qu'on reproche à son caractère. 
Que nous importe que la vieille perruque magis- 
trale de M. le président Le Monnier ait été com- 
promise dans les tribunaux? que nous importent 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 139 

les querelles matrimoniales de M. et de M"»^ de 
Mirabeau? Que nous importent les intérêts des 
créanciers de M. de Mirabeau? — Mais la morale ! 
dira-t-on. — Voilà qui est plus positif. Il est hors 
de doute que , proclamer le talent de cet homme 
aux dépens de la cause que l'on doit toujours 
maintenir dans la société , celle des liens de fa- 
mille, des intérêts sociaux, serait se donner un 
tort immense : et moi personnellement , comme 
femme , en le faisant je prendrais un rôle absurde. 
Mais je voudrais que , à présent que le temps a dû 
adoucir les aspérités qu'offrait le caractère de Mi- 
rabeau , on s'occupât un peu moins de sa vie privée 
et un peu plus de sa vie politique , isolée de la pre- 
mière. 

Mirabeau ne m'est pas apparu comme tous ceux 
qui ont figuré dans la révolution ; je l'ai connu plus 
particulièrement peut-être que si je l'eusse vu fré- 
quemment à l'époque de sa brillante existence. Les 
relations sont entourées alors de beaucoup d'in- 
fluences directes et indirectes qui nécessairement 
impriment presque toujours un caractère relatif à 
l'affection dirigeante , et quand ce ne sei-ait que 
celle de votre enfant âgé de dix ans , vous en avez 
une. Le fait est que j'ai vu , pendant sept années 
de ma vie , régulièrement, tous les jours , les deux 
hommes qui pouvaient le mieux établir et fixer 
mon opinion sur Mirabeau. L'un était son ami le 
plus tendre , l'homme dont il a été le plus aimé , 
et qui avait conservé de lui un souvenir qui tenait 



du culte. Cet homme , qui avait marché dans la 
route politique de Mirabeau , et qui par suite de 
cette intimité et de celle ensuite assez forte qu'il 
eut avec Dumouriez, parvint aune sorte d'influence 
dans le gouvernement , était Bonnecarère. Il habi- 
tait Versailles en même temps que moi. L'autre 
était le cardinal Maury , qui , comme abbé Maury, 
avait lutté avec Mirabeau pour en être toujours 
battu. De ces deux opinions , des documens mis à 
ma disposition , j'ai tiré mes inductions. J'ai porté 
un jugement dégagé de toute prévention , et je m'y 
tiendrai , parce que je le crois juste. 

Ainsi , comme je le disais tout à l'heure , je suis 
loin de déverser sur le nom de Mirabeau un blâme 
que la plupart des blâmans dispensent sans savoir 
eux-mêmes quelle en est la cause première. 

Repoussé d'un rang que lui donnait sa naissance, 
Mirabeau jura de le leconquérir, quel que fût le 
prix que lui en demandât le sort ; dùt-il l'escala- 
der , comme Satan , chassé du ciel , voulut y ren- 
trer à la tête des légions infernales. Méprisé, re- 
jeté par l'ordre noble de sa province , dans lequel 
cependant se trouvaient des réputations au moins 
aussi douteuses que la sienne (i), Mirabeau s'en vit 
exclu avec rage , et jura vengeance à ceux qui lui 
déclaraient la guerre. C'est avec ce levain de toutes 
les passions haineuses que Mirabeau vint s'asseoir 



(l) Barras ne valait certes pas mieux que lui comme 
moralité, et était loin d'en approcher comme talent. 



DE LA DCCHESSE d'aBRANTÈS. 141 

sur les bancs de l'assemblée des états -généraux. 

Le jour même de l'ouverture , en entrant dans 
la salle , il fixa d'un œil perçant et audacieux ces 
rangs dont on lui défendait d'approcher. Un rire 
amer glissa sur ses lèvres habituellement contrac- 
tées par une expression moqueuse et dédaigneuse. 
Il traversa ensuite la salle, et fut siégec sur ces 
bancs d'où devait partir la foudre qui frappa le trône. 

Un homme fort attaché à la cour, mais ami de 
Mirabeau, le comte de Reb... , ayant remarqué le 
regard empreint de fiel qu'il avait lancé circulaire- 
nient lorsqu'il avait été assis , lui en parla le jour 
même , en lui faisant observer que sa position dans 
le monde lui fermait les portes de tous les sa- 
lons. — Songez , lui dit-il , que la société veut qu'on 
fasse pour elle ce qu'elle ne fait jamais ; elle est 
difficilement ramenée, une fois blessée. Tu as des 
torts envers elle ; et si tu veux qu'on te pardonne, 
tu dois ne rien braver, et plutôt demander grâce. 

Tandis que le comte parlait, Mirabeau l'écoutait 
avec impatience; mais au mot grâce il éclata. Il se 
leva , frappa du pied avec violence. Son immense 
chevelure parut se hérisser ; ses petits yeux lancè- 
rent des éclairs , et ses lèvres devinrent blanches 
et tremblantes ; ce qui lui arrivait toujours lors- 
qu'il était fortement ému , sans que cela nuisît au- 
cunement à la clarté de son organe. 

— Je suis venu , s'écria-t-il d'une voix tonnante , 
je suis venu ici pour faire demander grâce , et non 
pour la demander moi-même. 



142 MÉMOIRES 

Le mot fut redit le soir même à la reine. Elle 
avait des reiiseignemens sur les députés dont les 
talens devaient attirer son attention. On doit penser 
que Mirabeau occupait la tèle de la colonne des 
noms à l'encre ronge , et un mot y était joint en 
gros caractère- 
Mirabeau était corruptible , on le savait. C'était 
une route veloutée à parcourir pour arriver jusqu'à 
l'hoinme qu'on voulait s'attacher. Mais elle était 
délicate ; néanmoins l'intrigue fut ourdie avec fi- 
nesse , habileté même , et donna quelque espoir 
de réussite dans un moment où les craintes deve- 
naient de plus en plus vives et fondées ; mais qui peut 
espérer avec certitude lorsqu'on est né malheureux. 
La question de fiitalilé , si long - temps débattue 
et toujours aussi obscure , devrait pourtant rece- 
voir une grande clarté de ces malheurs constans 
que rien ne peut déjouer ! Quoi qu'on fasse , quoi 
qu'on entreprenne , le sceau de l'infortune est ap- 
posé sur une destinée , rien ne le peut enlever. Il 
est là attaché au diplôme par le malhenr, écrit 
par sa plume de fer. C'est en vain qu'on oppose à 
cet arrêt toutes les combinaisons que peut faii-e 
naître dans l'esprit de l'homme le désir d'être heu- 
reux ! Heureux ! que ne ferait-on pas pour être 
heureux ! Quelles entreprises paraîtront impossi- 
bles pour atteindre ce but ? Il est à croire que tou- 
tes ont été tentées. Et pourtant quel est le premier 
mot de la foule , en voyant devant elle un être 
malheureux qui réclame son intérêt? 



DE l.\ DTJCnESSE D ABRANTES. 143 

— On ne peut pas le plaindre ! Il a fait son mal- 
heur! C'est un fou! un imbécile! Et l'infortuné 
est bien souvent même appelé criminel ! 

Je dis cela pour les Bourbons particulièrement ; 
car il est impossible de suivre une étoile plus mal- 
heureusement placée que celle de cette famille de- 
puis le milieu du dernier siècle. Il est des contrées 
où la pitié aurait entouré leur infortune ; ici le 
blâme le plus amer accueillit toujotns la moindre 
de leurs actions; et jamais fautes ne furent plus 
constatées pour se donner le droit de ne pas plain- 
dre le malheur qui en était la suite. 

Une preuve de la fatalité qui pesait sur cette 
famille infortunée se trouve dans une particularité 
peu connue et d'une haute importance. 

Dès le 7 mai 1789, la reine fut avertie des in- 
tentions hostiles de Mirabeau (i). M. Necker fut 
consulté ; son opinion était que Mirabeau avait un 
talent fort remarquable , mais qu'il était dépourvu 
de raisonnement , et, selon M. Necker, cela devait 
le rendre peu redoutable. M. Necker commençait 
à ne plus conclure de son côté avec le talent qu'il 
avait eu antérieurement, et ce qu'il disait là n'avait 
ni base ni raison. Il devait assez connaître notre 
nation pour savoir quel mal on peut produire avec 



(l) C'est-à-dire que Ton eut la certitude, aroiiée jmrlui- 
tnême j de ce qu'il voulait faii'e et de ce qu'il demandait 
pour faire le contraire. Les pièces de celte affaire ont été 
dans mes mains, et existent encore aujourd'hui. 



144 MEMOIRES 

une parole brillante et une éloquence nourrie par 
des faits. Car cette cause que venait défendre Mi- 
rabeau était par elle-même la plus juste des causes, 
et M. INecker le savait mieux que personne. Quoi 
qu'il en fût , il refusa de prendre part à la négo- 
ciation , et dit seulement à la reine qu'il tiendrait 
à sa disposition une somme d'argent pour servir à 
l'exécution de ses desseins. 

Muni de ses instructions et d'un portefeuille bien 

garni, le comte de E-éb 1 se rendit un matin 

chez Mirabeau ; il s'y piit avec beaucoup d'art , et 
lui fit enfin des offres qu'il se croyait sûr de voir 
accepter. 

Mais par suite de ce malheur inhérent à tout ce 
que pouvaient tenter les Bourbons, il faut qu'un 
homme qui jamais n'avait d'argent , qui, toujours 
avide , toujours tourmenté par une foule de créan- 
ciers , n'avait jamais assez, même du superflu, il 
faut que cet homme ait de l'argent , qu'il soit as- 
suré d'en avoir ou qu'il en ait du moins l'espoir. 

Le fait est qu'il refusa le comte de Pieb 1, en 

lui demandant pour qui il le prenait. L'autre n'osa 
pas le lui dire et se contenta de lui renouveler ses 
offres ; Mirabeau le congédia avec la dignité de 
l'aîné des Gracques , en lui disant que des olfres 
d'argent ne pouvaient être écoutées par lui. 

Le comte , qui savait à quoi s'en tenir à cet 
égard , ne répondit rien. Il s'en fut très-mécontent 
de sa déconvenue en espérant tout du temps ; il 
connaissait assez Mirabeau pour être sûr que l'at- 
tente ne serait pas longue. 



DE LA DUCHESSE D ABUANTÈS. 145 

Le soir même il vit arriver chez lui un homme 
qui servait de Pacolet à 'Mirabeau. Cet homme , 
nommé Joulevet , faisait beaucoup de métiers au- 
près du tribun du peuple. Il avait été compromis 
dans son procès de madame Lemonnier, et depuis 
ce temps -là, il avait suivi, quoique de loin, un 
patron dangereux , mais qu'il aimait. Cet homme 
était intrigant. La réunion des états - généraux 
l'attii-a à Paris , parce qu'il présuma avec raison 
que ses talens trouveraient de l'occupation. Il revit 
son ancien patron auprès duquel il parvint , par le 
moyen de M. de Bonnecarère , de qui je tiens ce 
détail ; il fut utile à Mirabeau, et lorsque plus tard 
on sentit enfin la nécessité de se l'attacher, cet 
homme, tout obscur qu'il était, fut d'un grand 
secours : j'en ai vu des preuves écrites. 

Joulevet dit au comte delléb 1 que Mii-abeau 

consentait à mettre tous ses moyens à la disposition 
de la cour, mais qu'il fallait pour cela un traité 
honorable et non pas un marché {i)'^ qu'il ne vou- 
lait pas déplacer M. Necker, qu'il respectait son 
talent ( ce qui n'était pas vrai , il en faisait des rail- 

(l) Le temps a rendu pour moi deux souvenirs dou- 
teux; l'un est la quotité de la somme; je crois que c'est 
100,000 fr., mais je n'en suis pas certaine; l'autre, que 
la somme vint de la fortune personnelle de M. Necker: 
j'en suis presque sure, et la noble conduite de M. Necker 
envers nous doit le faiie présumer; mais, dans mon in- 
certitude , je n'ose pas le dire autrement que dans cette 
note. 



UG MÉMOIRES 

leries continuelles) (i) ; mais que tout autre ministère 
lui convenait , et qu'à ce prix il serait tout dévoué 
à la cour. Le comte de Réb 1, honnête et bonne 

(l) J'ai vu, depuis que ceci est écrit, un ouvrafj-e de 
M""^ de Staël , dans lequel elle dit que Mirabeau estimait beau- 
coup M. Necker , et qu'il en donnait des preuves dans l'in- 
timité ; elle est tout-à-fait dans l'erreur. Blirabeau devait 
involontairement i-endre h la vertu de M. Necker l'hom- 
magc que tout être , dans la nature , rend à la vertu elle- 
même ; mais il est de fait que , dans l'intérieur de son 
intimité , il se moquait de M. Necker. J'ai là-dessus dix 
témoignages concordans. Sans doute , lorsque dans une 
réunion où se trouvait un ami de M. Necker, ainsi que 
Mirabeau , s'il y avait un mot à dire sur le ministre , Mi- 
rabeau saisissait cette occasion pour réparer le mal que 
faisait à la tribune l'amertume de ses paroles : c'était une 
poignée de bons grains jetés tout au travers du champ; 
cela germait ou non. Quoi qu'il en advint, Mirabeau n'avait 
rien à redouter : la vertu de M. Necker était estimée de 
tous les parfis ; et quant à lui-même , il avait assez de va- 
nité pour croire à la certitude de l'estime de Mirabeau. Je 
ne prétends nullement ici dire une chose injurieuse pour 
M. Necker : on a pu voir que je le vénère , et que mon père 
m'a inspiré pour lui une véritable admiration ; mais on ne 
peut se refuser à trouver en lui ime vanité qui va vrai- 
ment bien loin quelquefois. Sa fille porte aussi à ses lu- 
nettes politiques des verres qui voient dans ce sens , s'ils 
ne sont même encore plus forts de quelques numéros. 
Mais elle se trompe à l'égard de l'opinion de Mirabeau sur 
son père. Il l'appelait un niais ^ un Cassandrc j^olitiqiio ^ 
et dans des soupers qu'il faisait à la suite des séances pro- 
lonp^ées de l'assemblée , il se donnait carrière et parlait à 
cœur ouvert sur toutes les j)ersonnes qui manpiaient alors. 
J'ai vu plusieurs bulletins de ses conversations ; j'en ai vu 
où il n'était nullement question de M. Necker; mais dans 



DE L\ DUCHESSE d'aBHANTÈS. 147 

créature , crut l'homme changé par l'ambition. Il 
pensa que cette passion avait élevé une ame qui 
jusque-là avait rarement sacrifié son intérêt à celui 
des autres ; et dans sa manière de voir, comme un 
ministère eût été pour lui le plus grand des épou- 
vantails , il tomba dans une profonde admiration 
devant Mirabeau. Il alla chez lui le lendemain ma- 
tin ; en reçut le meilleur accueil ; entendit , écouta 
toutes les raisons qu'il donnait pour se sacrifier en 
prenant un ministère dans un tel moment, et con- 
clut en disant qu'il fallait se décider. Le même soir, 
le comte fut chez la personne qui devait parler à 
la reine , et qui , au premier mot de la reddition 
de Mirabeau (car, en vérité, c'était une vraie place 
forte), le voulut mener elle-même chez la reine. 
Cette personne entra d'abord et annonça l'heureuse 
nouvelle. Le comte attendit , mais peu de temps. 
Lorsqu'il entra dans le cabinet de la reine , sa ma- 
jesté s'avança vers lui avec un visage riant et une 
expression de bonheur. Hélas ! déjà la soumission 
d'un sujet, qui devait être un devoir, était regardée 
comme une faveur !.... 

« Le roi sera bien touché de votre zèle, monsieur 

toutes celles où était son nom, il y est cité ilans le sens 
que j'ai sin;ualé plus haut. Il est permis Je se laisser aller 
au charme {de déifier un père ou une mère chéris ; mais je 
trouve que M™"= de Staël porte cet excès ti'op loin: il est 
même défavorable à celui qu'elle aime , car elle le place 
quelquefois dans une position ridicule, on le dirait dans 
une gloii'e d'opéra. 



148 MEMOIRES 

le comte, dit -elle au plénipotentiaire. Eh bien ! 
avez -vous eu bon marché de cet homme? nous 
coûte-t-il bien cher? x 

Le comte de Réb 1 lui dit alors que Mira- 
beau, dans un accès de grandeur d'ame qui lui fai- 
sait repousser toute proposition pécuniaire , présen- 
tait lui-même les siennes , et il parla du ministère. 

A peine ce mot fut -il lâché que la reine devint 
cramoisie et puis pâle comme la mort. Elle ferma 
les yeux , et appuya sa main sur son front en le 
serrant avec force. 

«Un ministère, s'écria - t-elle !.... un ministère 
à Ricjuetti Mirabeau!.... Jamais !.... jamais je ne 
permettrai que le seuil du conseil du roi soit sali 
par les pas d'un tel homme, n Elle était tremblante 
de colère. — u Donnez-lui de l'argent.... tout l'ar- 
gent qu'il voudra.... Mais un ministère! —(La 
reine oubliait M. de Galonné. ) — Et ce sont mes 
amis qui me conseillent une telle infamie? :> Elle 
se promenait à grands pas en répétant toujours : 

ti Un ministère! un ministère! » — La fin de 

cette histoire ne laisse pas que d'êti'e curieuse. La 
somme proposée à Mirabeau était assez forte et 
pouvait passer pour considérable à cette époque , 
où l'argent, donné dans toutes les directions, était 
une marchandise peu commune à Versailles , et 
cette somme trouvait très-facilement son emploi. 
Aussi lorsque Mirabeau eut refusé trois fois , la 
reine la fit demander un jour à la personne qui 
était chargée de la négociation , pour la placer pro- 



DE LA DUCHESSE d'aBRAIVTÈS. 149 

bablement autre part. Cette personne partit pour 
l'Allemagne par ordre de Monsieur : pendant son 
absence, on apprit que Mirabeau, pressé d'argent, 
en cherchait de tous côtés ; mais le lien de com- 
munication n'était plus là , l'occasion était man- 
quée ; il y avait alors trop de gens intéressés à sui- 
vre les événemens pour perdre Mirabeau de vue 
un seul instant. Et quand cette personne revint , il 
était trop tard. Mii'abeau , tout-à-fait dans la lice , 
avait jeté le gant , et maintenant voulait argent et 
ministère. L'affaire du jeu de paume arriva quel- 
ques jours api-ès ; dès lors tout fut fini. 

Une particularité fort remarquable , c'est que 
Mirabeau a beaucoup insisté pour une entrevue 
particulière avec la reine. Dès qu'il abordait ce su- 
jet , il devenait à l'instant plus affectueux , et don- 
nait l'espoir de tout accorder ; mais la reine ne 
voulut jamais y consentir, à moins que ce ne fût 

en présence de M. de E.éb 1 ou de Monsieur : 

Mirabeau ne voulut pas à son tour l'accorder. J'ai 
tenu dans mes mains un billet écrit de la main de 
Mirabeau , que possédait M. de Bonnecarère , et 
qu'il m'a affirmé avoir rapport à cette affaii'e. Ce 
billet était adressé à ce Joulevet , créature et pro- 
tégé de Bonnecarère , qui l'avait donné à Mira- 
beau (i). On y lisait ce peu de mots : 

(i ) C'est-à-dire qu'il était pour lui , d'après l'assertion de 
Bonnecarère, car le billet est sans aucune suscription; il 
avait dû être bizarrement plié , comme un billet du matin , 
écrit par une femme, l'était quelquefois alors. 

13. 



150 MÉMOIRES 

«' Soyez coulant sur tout ce que vous avez déjà 
)i proposé, sans toutefois rien abandonner. Mais 
)> insistez sur l'entrei'ue : ce doit être aujourd'hui 
)) le seul but de vos soins. N'allez pas faire quelque 
5> école , et songez à terminer. » 

Quel pouvait être le dessein de Mirabeau , en in- 
sistant aussi fortement sur cette entrei>ue ? ne 
croyait-il pas à la vérité de l'histoire du collier ? 
pensait-il qu'en effet la reine avait été se promener 
dans le bosquet des Tulipiers ? et fondait-il son 
espoir de réussite sur ce don de séduction que la 
nature avait placé à côté de la plus repoussante fi- 
gure? Son ami de cœur, celui qui me montra ce 
billet, le croyait ainsi , bien qu'il convînt que ja- 
mais Mirabeau ne le lui avait fait présumer ( i ). Il 
n'y a rien d'étonnant à ce qu'il gardât un profond 
silence sur toute cette affaire ; nous ignorons en 
partie aujourd'hui la sévérité qui entourait les dé- 
putés aux états-généraux. En réglant leur pouvoir, 
la nation , remplie d'une défiance peut-être juste , 
parce que les exemples du passé étaient là pour 
la prémunir contre le présent , craignant que , à 
l'imitation de Louis XI et de Médicis , des ministres 
ne marchandassent les suffi'ages de ses représen- 
tans , pour les corrompre par des places ou des 
gratifications , et enfin dicter d'iniques arrêts dans 



(l) Rien n'est plus faux que tout ce que l'on pcnt tlirc 
5ur ces prctcudus amours de la reine et de Miiabeau. C'est 
une calomnie qu'il faut ajouter ù tant d'autres. 



DE LA DOCHESSE d'aBRANTÈS. 131 

une assemblée qui ne serait plus alors qu'une réu- 
nion de traîtres ; la nation , dis-je , demandait donc 
par les cahiers des bailliages , que les députés ne 
pussent rien recevoir de la cour , à quelque prix 
que ce fût , pendant la durée des états et même un 
an après leur clôture (i). Quelques bailliages 
avaient été plus loin ; ils souhaitaient même que 
le seuljait de l'acceptation constatée d'une favem- 
ou d'un emploi par un député suffît pour autoriser 
ses commettans à le i^emp lacer par une nouvelle 
élection ; car , disait la noblesse de Lorraine , il est 
de la plus grande importance que les membres des 
états-généraux conservent , aux yeux et dans l'opi- 
nion des citoyens qu'ils représentent , ce caractère 
de pureté , d'indépendance , de désintéressement , 
de délicatesse , qu'ils doivent regarder comme le 
plus beau litre de leur mission. Il est donc indis- 
pensable que tous et chacun des députés s'enga- 
gent d'Jionneur à ne solliciter et à n'accepter au- 
cune grâce de la cour , ni faveur, ni pension , ni 
gratification, soit directement, soit indirectement 
non-seulement pendant tout le temps que dureront 
les états-généraux , mais encore dans la révolution 
de trois années , après la session , à moins que les 

(l) Voyez les cahiers de la noblesse de Lorraine 5 ceux 
de Pont-à-Monsson , et en général sur tout ce que deman- 
dait la France par les cahiers de ses bailliages dans le beau 
morceau des l œu.r dii\ jienple français , à la suite de l'ou- 
vrage remarquable de M. Tissot. Voyez surtout l'espèce 
de préface mise en ayant des observations. 



152 MÉISIOIRES 

états provinciaux ne leur permettent de les accepter. 
Cette sévérité imposait donc à Mirabeau une 
gi'ande circonspection , et quelle que fût son im- 
prudence habituelle , il cessa d'être léger dans cette 
affaire , dont les détails , ignorés pendant long- 
temps , n'ont été bien connus que depuis quelques 
années : encore ne le furent-ils que de bien peu de 
personnes. Quant à l'issue qu'eut alors cette affaire , 
elle ne réussit ni en fiveur de la cour , ni en faveur 
de Mirabeau. Il était trop tard pour qu'il retournât 
sur ses pas. La guerre était déclarée entre la cour 
et lui , et le traité de paix ne devait plus être signé 
qu'entre leurs deux tombes. Mirabeau n'avait ce- 
pen(Jant aucune haine contre la cour, il avait un 
talent trop éminent pour se laisser influencer par des 
i-essentimens qui, au reste, ne devaient pas atteindre 
la famille royale. Le Cardinal Maury , qui certes ne 
l'aimait pas , ne pouvait s'empêcher de lui rendre 
pleine justice à cet égard , et il convenait qu'on 
avait été trop sévère pour lui. Que d'exemples pris 
dans le sein môme de V OE il-de-bœiij^ on pouvait 
opposer à ce qu'on blâmait dans le tribun ! Cela 
n'excuse ni les uns ni les autres , mais provoque la 
réflexion toute naturelle que Mirabeau , coupable , 
pouvait siéger dans la société à côté du maréchal de 
Richelieu , de M. de Lauzun (i) , et d'une foule 
d'autres qui étaient tolérés s'ils n'étaient pas consi- 
dérés , et qui étaient loin d'avoir son talent. 

(i) Le général Bii'on, qui périt plus tard sur l'échafaud. 



DE IX DUCHESSE d'aBRAMÈS. 153 

Cependant l'orage commençait à menacer ; l'ho- 
rizon devenait de jour en jour plus sombre ; chacun 
voyait approcher le péril , on convenait de sa réa- 
lité , on tremblait enfin : et cependant on ne prenait 
aucune mesure , tout demeurait dans cette stagna- 
tion qui annonce presque»toujours la tempête. En- 
fin les malheurs firent des progrès si rapides qu'il 
est presque effrayant de les suivre. De grandes 
fautes les précédèrent , parmi lesquelles figure au 
premier rang la scéance royale du 23 juin. La dé- 
mission de M. Necker à cette époque doit être aussi 
regardée comme une faute malheureuse. Cepen- 
dant depuis sa rentrée au ministère , quoiqu'on re- 
trouvât toujours en lui l'honnête homme , l'homme 
d'état s'enveloppait souvent de nuages. Personne 
ne rend plus que moi justice à M. Necker ; per- 
sonne , comme française , ne lui porte plus de re- 
connaissance. Son caractère me paraît admirable. 
Il y a , dans le cours de sa vie politique , plusieurs 
faits dont un seul aurait suffi jadis à Ptome pour 
lui mériter l'ovation. Mais plus ces parties sont bril- 
lantes , plus elles font i-essortir celles qui sont dé- 
fectueuses. J'ai souvent discuté avec Napoléon à son 
sujet. Junot , qui voulait sauver madame de Staël 
de l'exil , et qui savait que je connaissais beaucoup 
de particularités de la vie de M. Necker , me disait 
de prendre mon moment , de saisir un jour moins 
obscur , pour placer en évidence quelques-uns de 
ses beaux traits. Je l'ai souvent tenté ; mais Napo- 
léon , qui n'aimait pas M. Necker , me fermait 



154 MÉMOIRES 

quelquefois la bouche en m'objectant les fautes de 
ses deux derniers ministères , ou plutôt celles qu'il 
laissa commettre. 

A cette occasion , je me rappelle qu'un jour il 
me fit répéter la conversation que mon père avait 
eue avec M. Necker , et le mot de M. Necker sur 
les états-généraux : Je n ai pas fait la faute , et y en 
suis responsable. 

Bonaparte me fit redire trois fois cette phrase. 
Je le vois encore dans l'attitude qu'il avait. Nous 
étions à dîner , il tenait son verre , le portait à sa 
bouche , mouillait ses lèvres , le remettait sur la 
table , rebuvait encore ; et fit cette manœuvre sept 
à huit fois , tout en répétant à demi-voix le mot de 
M. Necker. Enfin , il se leva brusquement de table , 
et dit : « Sans doute , il en était responsable ; c'est 
pour cela qu'il devait consulter ses forces avant 
d'accepter le fardeau, n C'est bien là le mot de 
l'homme qui ne voulait jamais admettre qu'un gé- 
néral ne fût pas vainqueur. 

Au surplus , tout admiratrice que je puisse être 
des belles qualités de M. Necker , je dois convenir 
de ce qui est vrai. Cependant , pensant à tout le 
mal que faisait alors ce gouvernement secret , j'hé- 
site encore à condamner M. Necker, et à l'accuser 
des malheurs postérieurs aux états-généraux. Je le 
vois , après cette fameuse séance , remettant le 
pouvoir aux mains du roi. C'était un crime aux 
yeux de cette troupe criminelle elle-même , qui 
ne pouvait consentir à ce que le roi tînt sa tran- 



I 



DE LA DUCHESSE b'aBRANTÈS. 155 

({uillité (l'une malii étrangère , et qui n'était ni 
assez forte ni assez habile pour la lui faire obtenir. 
Enfin , quelle qu'en ait été la cause , il y eut à 
(■(î moment un mouvement d'impulsion donné qui 
fut terrible. La prise de la Bastille , premier acte de 
<'ette sanglante tragédie, en souillant du sang fran- 
çais la robe tout éblouissante de blancheur et de 
[lureté de notre belle liberté , rendit la cause du 
peuple moins glorieuse. Le sang avait coulé , il de- 
vait couler encore ; et l'effet que produisit le mot 
le Barnave , mot détesté par son auteur , repoussé 
par tout un parti , mais ayant l'assentiment du 
plus grand nombre , semblait indiquer quelle route 
<ui allait suivre. 



«ÉMOIRES 



CHAPITRE X. 



Louis XVI à riIotel-de-Ville au 14 juillet. — Scènes de la 
révolution. — Mon père voulant achetei- la charge de 
fermier-général de M. Rougeau. — Affaire de Réveillon. 

— Mon père retire sa parole donnée conditionnellement. 

— Départ de mon père et démon frère pour l'Angleterre. 

— Retour de mon père. — Duel de mou père avec 
M.deSom le, officier du régiment de mon frère. — Re- 
tour de mon frèie. — Visite domiciliaire et perquisitions 
sur l'âge de mon père. — L'homme aux visites domici- 
liaires. — Visite de Napoléon Ronaparte — Napoléon al- 
lant à la section pour mon père. — Conseils de prudence 
donnés par Bonaparte.— Le 10 aovit et le jour de ma 
fête. — Triste rapprochement. — Inquiétude et fatale 
journée. — Nous sauvons deux de nos amis. — M. de 
Condorcet nous aide à en sauver un. — M. de Bévy cou- 
vert de sang. — Dénonciation contre mon père. — Dé- 
part de mou pèic et de ma mèi-e , et déguisemeus indis- 
pensables. — Ma sœur et moi en pension sous la garde 
de mon frère. 



Le sort de Louis XVI , pendant les dix-neuf an- 
nées de son règ-ne , fut toujours malheureux. Il 
doit y avoir une raison aune semblable continuité 
d'infortune, et je crois l'avoir trouvée. Malgré sa 



DE lA DUCnESSE d'aBRANTÈS. 157 

rigide vertu, sa bonté, son amour pour le peuple, 
Louis XVI ne pouvait éloigner de sa pensée qu'il 
était roi de Fi'ance par la grâce divine. Ce droit 
lui paraissait bien autrement imprescriptible que 
tous les autres. Cependant des lueurs de cette raison 
vertueusement philosophique , telle que devait être 
la lumière pénétrant dans une ame comme la 
sienne, lui donnaient souvent des doutes. De là 
cette incertitude dans ses démarches , cette hésita- 
tion pour avancer , tandis qu'il était inaltérable 
dans sa dignité. Là seulement les deux hommes 
commencent à s'apercevoir ; là se trouvent en pré- 
sence l'homme fort de sa vertu , de sa religion , de 
son humanité , et le roi , faible de ces vieux préju- 
gés que Louis XIV légua à ses descendans : héri- 
tage bien autrement funeste que ses trois milliards 
de dettes. 

Ces diverses l'emarques purent être flûtes lors- 
qu'après le 14 juillet le roi fut conduit à l'Hôtel-de- 
Ville de Paris pour sanctionner la révolution qui 
venait d'avoir lieu conti'e lui. « Son aspect, nous 
dit mon père ( t ) , avait une expression admirable. 
Il était calme , quoique profondément aifecté , ce 
qui inspirait une pitié respectueuse à tout ce qui 
l'entourait. )> En effet , la position de Louis XVI 
était bien faite pour provoquer tous les sentimens 

(l) Ces réflexious sur Louis X\ I sont tirées d'un ouvrag"e 
lie mon père en manière de journal , qui fut après sa 
mort rédigé par mon frère et retenu par le duc d'Otrante, 
auquel je l'avais confié. 

14 



158 MÉMOIRES 

de cette nature. Depuis long-temps , sans doute 
il voyait l'horizon s'obscurcir, et l'orage s'amonce- 
ler et menacer sa tète : mais tout était loin. Mainte- 
nant le danger était là , devant lui. Le péril et le 
souverain se trouvaient face à face , et lorsque ce 
dernier n'avait plus de pouvoir pour le conjurer. 

On s'apercevait , disait mon père , que le roi ju- 
geait sa position par l'expression pieuse de son re- 
gard. Il la voyait en chrétien , s'il ne la jugeait pas 
en roi. Tout son maintien était remarquablement 
imposant par une dignité personnelle douce et fière 
qui provoquait à la fois dans ceux qui lui étaient 
dévoués l'impatience et les larmes. 

Avant cette révolution du 1-4 juillet, on avait 
éloigné M. Necker; il fut rappelé api-ès cet immense 
événement. On pouvait juger à cette indécision de 
volonté, que le navire n'avait plus de pilote, et que 
tout allait en dérivant. 

Ce fut à cette époque , qu'un bruit , qui circu- 
lait depuis long-temps , prit une sorte de consis- 
tance, il s'agissait du duc d'Orléans. On lui attribuait 
le titre de chef de parti ; et les publicistes d'alors 
attachaient à son nom toutes les rêveries qu'ils 
enfantaient chaque jour pour faire les plans que 
leur suggérait l'opinion qu'ils avaient , qu'il fallait 
habiller la France à l'anglaise. Cela pouvait être bon 
jusqu'à un certain point , mais un calque pris sur 
la constitution anglaise, n'est pas ce qu'il nous faut. 
De même qu'une femme française ne sera pas bien 
mise avec des modes purement britanniques que 



DE LA DUCHESSE d'aBKANTÈS. 159 

n'auront pas rectifiées sa grâce et son bon goût , 
parce qu'elle n'aura pas ce teint de crème , ces yeux 
de lapis , ces cheveux de soie de Piémont , qui 
sont généralement le partage d'une femme anglaise; 
de même aussi , notre nation ne doit pas être gou- 
vernée d'après les mêmes erremens , et recevoir les 
mêmes lois politiques que l'Angleterre. On aurait 
voulu M. le duc d'Orléans parce que dans la révo- 
lution d'Angleterre on avait abandonné la branche 
directe pour prendre le prince d'Orange. A force 
de l'entendre tlire , le duc d'Orléans finit par croire 
qu'en effet il pouvait se mettre à la tête d'un parti , 
et il est devenu chef de faction , sans aucune des 
qualités que cette position exige. 

J'ai également vu entre les mains de ce même 
ami de Mirabeau , M. de Bonnecarère ( i ) , un billet 

(l) L'aoïilié qui existait entre Bonnecarère et Mirabeau 
avait été des plus vives. Bonnecarère regrettait beaucoup 
que son ami lût mort lorsqu'il avait eu le portefeuille du 
ministère des affaires étrangères ; car rien alors n'aurait 
empêché le rapprochement tant désiré et si nécessaire. J'ai 
été intimement liée avec Bonnecarère pendant mon séjour 
à Versailles , et j'ai vu dans ses nombreux papiers des piè- 
ces du plus haut intérêt l'elativement à ces époques. Il 
voulait en faire un recueil et les publier, je l'en ai empê- 
ché, et je m'en repens presque aujourd'hui j car ce sont 
des documens pour l'histoire, il avait des lettres origina- 
les d'une foule de personnages intéressans, et surtout de 
Mirabeau et de Laclos (l'auteur des Liaisons dangereuses) • 
Sou amitié pour Mirabeau avait survécu à son objet, mal- 
gré le temps et tout ce qui s'était passé pendant vingt-cinq 
ans. 11 avait l'original de ce beau portrait où il est repré- 



160 MÉMOIRES 

écrit après un soupe au Raincy , dont je me rap- 
pelle une phrase fort remarquable. Après quelques 
mots, qui avaient un rapport mystérieux au soupe, 
il disait: k Dans un total, ordinairement le ré- 
1) sumé d'un compte , un zéro remplaçant un zéro , 
j> ne fait rien à la somme. Mon ami voilà toute l'af- 
)> faire , il ne faut penser à rien sur le chemin de 
)) Brie , si ce n'est pour aller y chercher de la 
)> crème de Meaux ; savez-vous que c'est une excel- 
31 lente chose. La crème de Meaux , n'allez-pas 
)) vous y tromper. » 

Robespierre et quelques autres placèrent alors 
le duc d'Orléans en avant , parce qu'il fallait un 
point de mire au parti modéré et raisonnable. Ce 
parti eut la sottise de se prendre à ce leurre. La 
cour, elle-même, se tenait en garde contre un 
épouvantail qui , par sa nullité , ne pouvait être 
nuisible. Il fallait voir que cette pierre qu'on crai- 
gnait de voir rouler sur les tètes royales , ne pouvait 
être mise en mouvement d'elle-même. C!étaient les 
mains qui la faisaient mouvoir qu'il fallait craindre. 

Je me rappelle comme un songe terrible, ces 
journées du 1-4 juillet , du 6 octobre du 21 juin . 
et une foule d'autres qui formaient ainsi le plus si- 
nistre des calendriers. Le 6 octobre surtout me 

sente adressant au roi le fameux discours pour le lenvoi 
des troupes; puis un autre, où il est peint écrivant dans 
son cabinet; et puis un petit buste, un plus {jrand, et le 
beau buste si connu, ensuite une gravure: enfin dans son 
appartement on était entouré de Mirabeau 



DE LA DUCHESSE d'aBR.OTÈS. 161 

trappe encoie dans mes souvenirs , de manière à 
me serrer le cœur. Je vois ma mère faisant fermer 
dès trois heures de l'après-midi , les volets du salon 
de réception dont les fenêtres donnaient sur le 
quai. Elle pleurait et retenait mon père qui voulait 
absolument se rendre à Versailles ; elle le retenait 
par le bras , l'embrassait et le suppliait de ne pas 
nous quitter. 

Mon père était depuis long-temps en marché 
pour acheter la charge de M. Rougeau , fermier- 
général. Il avait réalisé une somme assez considé- 
rable pour effectuer le premier paiement. Il allait 
être fait , lorsque madame Rougeau éleva une pré- 
tention pour les épingles. On sait qu'alors surtout 
c'était un usage qui était devenu loi; mon père 
voulait bien s'y conformer, mais il ne voulait don- 
ner que vingt-mille francs , et madame Rougeau , 
ou la personne chargée de traiter pour M. Rougeau, 
en demandait trente mille. Mon père s'y refusa ; 
un de ces hasards qu'on ne sait comment nommer, 
l'engagea à attendre le retour de ma mère qui était 
à la campagne chez un ami , je crois chez M. le 
président de Brevanne ; ma mère ne revint qu'au 
bout de huit jours. Le lendemain de son arrivée, 
un des mouvemens d'alors eut lieu , je crois que 
c'est l'affaire de Réveillon. Mon père , effrayé de 
l'aspect des choses , qui prenait à toute heure une 
apparence plus sinistre , retira la parole qu'il avait 
donnée conditionnellement à M. R.ougeau. Il lui 
paraissait imprudent de hasarder ainsi la plus 

14. 



162 HÉMOIRES 

grande partie de la fortune de ses enfans. Après de 
mûres réflexions , il dit à mon frère de se tenir 
prêt à l'accompagner ; convertit ses fonds en traites 
sur Londres , et partit avec Albert pour l'Angle- 
terre , tandis que les passages étaient encore libres. 
Arrivé à Londres , il sortit beaucoup pendant plu- 
sieurs jours sans que mon frère fût le compagnon 
de ses courses ; il demeura ainsi quelques semai- 
nes , puis revint en France laissant mon frère en 
Angleterre, en lui disant d'attendre ses instruc- 
tions. Mon frère , demeuré seul , passa dans les 
plus vives inquiétudes les quinze jours qui s'écou- 
lèrent avant de recevoir une lettre de mon père ; 
enfin il en vint une qui en contenait une autre pour 
M. Western, son homme d'affaires à Londres. Dans 
sa lettre , mon père ne disait pas autre chose à mon 
frère , que de remettre à M. Wcrtern celle qui 
lui était adressée , et puis de revenir aussitôt en 
France ; mon frère partit au môme instant , et ar- 
riva à Paris le matin du 9 août 1792. 

Il s'était passé bien des choses dans l'intérieur 
de notre famille pendant le temps de la courte 
absence de mon frère. Mon père, dont je crois 
avoir assez fait connaître les opinions à la fois con- 
stitutionnelles , et cependant de dévouement à la 
personne du roi , passait sa vie dans des discussions 
qui devenaient presque des querelles ; un duel avait 
eu lieu entre lui et un M. Som...le , officier du ré- 
giment de mon frère , qui se permit devant mon 
père des léflexions plus que légères sur les opinions 
d'Albert. 



nE LA DrCHESSE D ABRANTÈS. 163 

M. de Pei'raon, qui avait eu dix affaires dans sa 
vie pour des causes futiles , ne pouvait , en l'ab- 
sence de son fils , le laisser attaquer devant lui sans 
relever le gant qu'on lui jetait. De la première force 
aux armes, il ne devait avoir ni. inspirer aux siens 
de grandes inquiétudes en se battant à l'épée. Néan- 
moins on cacha toute cette affaire à ma mère et 
au public ; ma mère aurait perdu la raison en 
voyant son mari s'exposer pour son fils ; et le monde 
ne jugeant que sur les apparences , aurait pris ses 
conclusions d'après la manière de voir bien connue 
de mon père , et celle de M. de Som...le. L'affaire 
eut lieu dans les bois de INIeudon ; M. de Som...le 
fut blessé au bras , mon père n'eut rien. Ces mes- 
sieurs avaient emmené un chirurgien avec eux ; le 
bras de M. de Som...le fut pansé sur le terrain 
même ; ils remontèrent dans leurs cabriolets , ren- 
trèrent dans Paris par des barrières différentes , 
avec un seul changement dans leur marche , c'est 
que M. de Som...le ne pouvait pas mener son che- 
val , et qu'il était corrigé du défaut au moins de 
légèreté de parler , sans le connaître , d'un fils de- 
vant son père (i). 

(l) Mon frère n'apprit tous ces détails, et la chose elle- 
même, que quatre ans après, par un 31. de Dampierre, 
qui avait servi de témoin à M. de Sora...le. Ce M. de Dam- 
pierre s'était mis à l'abri de la proscription et de la réqui- 
sition dans les charrois de l'armée. Lorsque mou frère fut 
agent des finances à Massa -Carrara, il eut roccasion de 
lui être utile, et le fit avec empressement. 



A cotte époque , dans une maison dont le domes- 
tique était nombreux , on ne pouvait être sûr de 
tous ses gens. Ce fut donc inutilement que mon 
père prit toutes les précautions possibles. Le duel 
ne fut pas connu , il est vrai , mais la querelle qui 
l'avait précédée le fut avec des commentaires com- 
posés par les domestiques de la maison tierce où 
elle avait eu lieu. Les- suites devaient en être im- 
médiatement maliieureuses. 

L'année précédente, un homme se disant tapis- 
sier , était venu s'établir dans l'une des mauvaises 
boutiques qui sont dans le pourtour de l'espèce de 
petite place située à gauche de la Monnaie. Cet 
homme , qui s'appelait , je crois , Thirion , vint 
d'une manière fort arrogante demander la pratique 
de la maison. Il s'adressa au valet de chambre de 
ma mère , qui lui répondit qu'on avait un tapissier, 
et que sûrement on ne le changerait pas pour un 
inconnu. Cet homme se fâcha , parla haut ; mon 
père vint au bruit , et le résultat fut de mettre 
M. Thirion à la porte , en lui disant qu'il était non- 
seulement fou , mais un fou impertinent. 

Mon père devait penser que si l'on trouvait un 
fou dans son chemin , on n'irait pas le braver , ni 
chercher en lui plus ou moins de bonne éducation. 
Le fait est que , dans le courant de l'année qui sui- 
vit cette scène , mon père oublia ce Thirion ; mais 
lui n'en fit pas de même , et il jura une haine à 
mort à notre maison. 

Les sections se formèrent ; cet homme devint 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 165 

prépondérant dans la nôtre. Il fut secrétaire , 
greffier, président, je ne sais quoi. Enfin cela le 
mettait en position de !nous nuire ; il ne l'oublia 
pas. 

Peu de jours après le retour d'Angleterre de mon 
père, une visite domiciliaire spécialement ordonnée 
par la commune est faite dans notre maison. Tlii- 
rion en avait obtenu la direction , s'il ne l'avait lui- 
même provoquée. Mon père venait de se lever et 
faisait sa barbe. Naturellement vif , son impatience 
naturelle fut encore augmentée à la vue de cet 
homme , et il commit une imprudence en faisant 
un geste menaçant , dès qu'il le vit entrer dans son 
cabinet de toilette. 

— Je suis ici pour faire exécuter la loi , s'écria 
Tliirlon en voyant mon père s'avancer sur lui , son 
rasoir à la main. — Eh bien ! que veut cette loi 
qui s'exprime par un si digne organe ? — Je suis 
ici pour savoir votre âge , vos qualités , et puis vous 
interroger sur les motifs de votre voyage à Goblentz. 

Mon père, qui, depuis le moment de l'entrée de 
cet homme , éprouvait la plus violente tentation de 
le jeter à la porte , fut pris d'une telle crispation 
nerveuse , qu'il lui devint impossible d'articuler un 
mot. Enfin , il parvint à surmonter son émotion , 
c'est-à-dire à la concentrer. Il déposa son rasoir , 
essuya son menton ; puis croisant ses bras , il vint 
se placer devant Thirion ; et là , le toisant de toute 
la hauteur de sa taille riche et élégante , il lui dit : 
— Vous voulez savoir mon âge ? — Oui , tel est 



16C MÉMOIRES 

mon ordre. Mon père étendit la main. • — Où est-il , 
cet ordre? — Il vous suffit de savoir que je suis 
envoyé par le comité de ma section ; mon ordre 
est suffisamment prouvé par ma présence. — Oui 
dà ! le croyez- vous ainsi? eh bien ! moi je pense le 
contraire. Votre présence chez moi n'est qu'une 
insulte, si elle n'est justifiée par un mandat judi- 
ciaire. Montrez-le-moi, et j'oublie le nom del'homme, 
pour ne voir que le fonctionnaire public. — Je vous 
répète , dit Thirion en élevant la voix à mesure 
qu'il voyait mon père se calmer, je vous répète 
que vous n'avez nul besoin de voir mon ordre. En- 
core une fois , voulez-vous répondre à mes ques- 
tions. ? Quel est votre âge ? Quelles sont vos qua- 
lités ? Quel est le motif de votre voyage à Coblentz? 
— Et vous , encore une fois , voulez-vous me mon- 
trer l'ordre en vertu duquel vous violez mon domi- 
cile? — Il doit vous suffire que j'y sois. Quel est vo- 
tre âge. — Si vous me faites une telle question de 
la part d'une jolie femme , j'ai vingt-cinq ans. Au- 
trement , poursuit mon père en laissant éclater sa 
colère, et allant prendre un énorme bambou qu'il 
avait rapporté de l'Inde , autrement je vous prou- 
verai que ce bras appartient à un homme encore 
en état de châtier les impertinens. Et , en parlant 
ainsi , il faisait faire le moulinet à son bambou au 
dessus de la tète de Thirion et de ses accolytes , 
qui étaient ses deux frères et son garçon de bouti- 
que. Sa colère était à son comble , car le refus 
constant de cet homme de lui montrer son ordre , 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 167 

lui prouvait qu'il n'avait pas mission d'agir comme 
il le faisait. 

La colère de mon père allait devenir tragique , 
lorsque ma mère arriva sur le lieu de la scène. Elle 
parvint à emmener mon père dans une autre pièce , 
et là , par nos caresses , nous obtînmes de lui un 
peu de calme. Je me souviens qu'elle me plaçait dans 
les bras de mon père , me disant tout bas de le con- 
jurer de penser à moi. Pendant ce temps , Thirion 
était parti après avoir verbalisé et fait un rapport 
contre mon père. 

Je rentrai dans le salon , et je pleurais sans com- 
prendre pourquoi je pleurais ; mais je voyais ma 
mère tout en larmes ainsi que ma sœur. Mon père 
était pâle et tremblant de colère , et autour de moi , 
tout avait un aspect désolé. J'étais donc fort affligée, 
lorsque je vis entrer Napoléon Bonaparte. Il me prit 
par la main et me demanda avec intérêt ce que j'a- 
vais. Je lui dis ce qui venait d'arriver. Il alla aussi- 
tôt frapper à la porte du cabinet de mon père , qui 
lui raconta, plus en détailque je ne le pouvais faire, 
ce qui venait d'avoir lieu. 

«( Mais , c'est une horreur s'écria Bonaparte , 
c'est une infamie ! Comment , quatre hommes 
viennent chez vous sans produire un ordre , pour 
légaliser leur entrée dans votre domicile? Mais il 
faut vous plaindre. Il est évident , d'après ce que 
vous venez de me dire, que cet homme vous en 
veut de longue date ; il trouve le moment bon 
pour se venger ; il ne faut pas lui en laisser le 



168 MÉMOIRES 

temps. Je vais m'occuper de cela ; laissez -moi 
faire (i). » 

Bonaparte sortit. Il fut à la section , au club , au 
comité ; je ne sais pas trop quel était le nom qu'à 
cette époque on donnait à l'autorité qui faisait faire 
les visites domiciliaires. Il parla vivement de celle 
qui venait d'avoir lieu dans la demeure d'un ci- 
toyen paisible; mais au premier mot, il vit que 
Thirion avait déjà fait son rapport ; il n'en parla 
pas avec moins de force sur le refus de cet homme 
de montrer son mandat , refus qui pouvait attirer 
les plus grands malheurs , «i car , ajouta-t-il , si 
M. de Permon avait tiré un coup de fusil sur cet 
homme, il défendait sondomicile contre un inconnu, 
personne ne pouvait l'accuser. 

Le jour où Napoléon disait de si belles paroles , 
était le 7 ou le 8 août. Il y avait une telle agitation 
partout , qu'il lui fut impossible , dit-il à mon père 
en'revenant , de se faire bien écouter de ceux à qui 
il parlait. Il l'engagea fortement à être sur ses 
gardes. Bien des souvenirs ont pâli 'en moi sous l'ac- 
tion puissante du temps ; mais il en est qui sont 
toujours dans leur terrible vérité , et le 10 août est 
de ce nombre. Jamais , malgré les années qui se 
mettront entre nous, tout ce qui se rattache à cette 

(l) Il faut remarquer que Bonaparte avait une manière 
de parler et (le construire ses phrases qui n'appartenait qu'à 
lui. Je la conserverai toujours dans le cours de ces Mémoi- 
res, ainsi que les fautes qu'il faisait même en parlant, et 
qui étaient assez fortes. 



DE LA. DUCHESSE u'aBRANTÈS. 169 

affreuse date , ne sortira de ma mémoire. Le 10 
août est le jour de ma fête (i). Depuis que ma jeune 
intelligence avait pu recevoir une impression , ma 
mère avait voulu que cette journée en fut une de 
bonheur pour moi , comme espéi'ance et comme 
souvenir; aussi, trois mois avant et trois mois après, 
le 10 août occupait-il l'imagination enfantine de 
mes jeunes amies et surtout la mienne. Dès le ma- 
tin , ma petite chambre blanche était remplie de 
fleurs , de bonbons et de joujoux. 

Il faut avoir , comme nous , fait l'apprentissage 
de ces terribles journées pour en concevoir l'hor- 
reur. Nos enfans ont préludé à tout ce qu'ils voient 
par des traditions de famille , des histoires racontées 
dans les longues soirées d'hiver , par tout ce qu'ils 
ont lu et entendu ; mais nous ! nous tombions du 
ciel dans l'enfer. Des cris de rage et de fureur rem- 
plaçaient immédiatement des voix paisibles et 
joyeuses ! Quel moment ! 

Le 10 août ne fut pas seulement affreux pour moi 
par les cris du peuple , les coups de canon, lesgé- 
missemens des blessés qui passaient sous nos fe- 

(i) Je me nomme Laiire. Comme nous n'avons pas de 
sainte Laure , ni de sainte Laurctte , ma mère avait choisi 
saint Laurent pour être mon patron. Loi'sque je devins 
mère , j'instituai pour l'aîné de mes enfans une journée 
semblable. Je clioisis seulement le jour de sa naissance com- 
me beaucoup plus parfait pour être fêté par sa famille : 
c'était vraiment celui dont je devais remercier Dieu. La 
suite a bien prouvé en effet que ce jour était pour moi un 
heureux jour ! 

15 



170 MÉMOIRES 

nôtres , mais par les inquiétudes que me causaient 
mon père et mon frère. Mon frère , animé des sen- 
timens les plus honorables avec un cœur jeune et 
brûlant, aurait voulu se multiplier pour donner 
ses soins à sa famille et sauver en môme temps ceux 
de ses amis qui couraient des dangers. 

Vers midi , nous le vîmes rentrer avec un de ses 
frères d'armes (i) , qui était enveloppé dans une re- 
dingote bourgeoise. Le malheureux n'avait pas 
mangé depuis quarante heures. On le cherchait. Si 
on l'eût trouvé, il était massacré. Sa famille avait 
d'immenses obligations à la reine ; sa tête était fort 
exaltée , le devoir et les opinions se trouvaient réunis 
en lui ; quelques jours avant, il avait eu trois duels , 
dont deux avaient eu la plus funeste issue. L'un des 
morts étant parent de Manuel , il avait tout à crain- 
dre. On le cacha dans ma petite chambre , en me 
faisant ma leçon sur ce que je devais répondre , si 
l'on venait dans la maison. C'est à dater de ce jour 
que je commençai, pour un étranger, ce rôle de 
prudence craintive , que je devais ensuite continuer 
pour ceux qui m'étaient chers. 

Cependant les heures s'écoulaient ; mon père ne 
rentrait pas ; ma mère pleurait et se tordait les 
bras , mon fi'ère allait à chaque instant à la porte 
cochère , la position de la maison , dans cette partie 

(l) Je crois que c'était M. d'Aveiion, mais je n'en suis 
pas sùrc. Du reste, sa conduite fut tellement honorable et 
pure, que mon assertion, quoique incertaine, ne peut être 
olFensante pour personne. 



DE LA DCCHESSE d'aBRAIîTÈS. 171 

isolée , permettait qu'il y restât même sans danger. 
Il avait même été jusque sur le quai , et n'avait 
rien appris de plus que la déchéance du roi. L'o- 
rage paraissait calmé , des coups de fusil , de dis- 
tance en distance , se faisaient encore entendre ; 
mais le plus inquiétant était des groupes de femmes 
et d'hommes ivres qui blasphémaient et hurlaient 
à faire horreur. Le jour baissait , et mon père ne 
rentrait pas. Enfin , à l'un de ses voyages à la porte 
cochère , mon frère vit un homme tourner le coin 
de l'hôtel du côté du quai. La tournure élégante de 
mon père ne pouvait être méconnue. C'était lui , il 
marchait avec précauUon , regardait souvent der- 
rière lui , et parut vouloir s'arrêter lorsqu'il vit 
quelqu'un sur la porte. Mais à la voix de mon frère , 
il s'avança rapidement, lui dit de tenir la porte ou- 
verte ; puis , retournant aussitôt sur ses pas , il fut 
prendre une personne qu'il avait laissée dans le ren- 
foncement de l'arcade de la Monnaie. Cette per- 
sonne marchait avec peine ; mon père lui donnait 
le bras , et la conduisit ainsi avec mystère jusque 
dans sa chambre â coucher. Il nous imposa silence , 
et nous dit de donner tous nos soins à celui qu'il 
nous amenait. Hélas ! lorsqu'il fut débarrassé du 
grand manteau de soldat qui l'entourait , nous re- 
connûmes M. de Bévy, officier supérieur aux gardes- 

du-corps. Il était tout sanglant , pâle , défait ! 

Quelle vue , mon Dieu !... il était accablé du poids 
des événemens du jour plus encore que de ses 
maux physiques. Il m'attira à lui. 



172 MÉMOIRES 

Pauvre Loulou , me dit-il en s'apercevant que 
je pâlissais et que je tremblais à la vue de ses 
mains toutes tachées de sang , c'est une triste fête 
pour vous , ma chère enfant ! . . . Grand Dieu , quelle 
fête!... 

Le malheureux homme était accablé... il laissait 
tomber sa tète sur sa poitrine ; et son grand corps 
( il avait près de six pieds ) semblait s'affaisser sous 
le poids de son chagrin. 

La soirée fut orageuse encore. La demi-lune , 
que forme l'espèce de place qui est en cet endroit 
du quai , nous mettait dans une position moins 
fâcheuse que les autres maisons , en ce que nous 
étions moins en vue et que nous entendions moins 
les imprécations épouvantables que proféraient les 
gens , ivres de sang et de vin , qui parcoururent 
Paris pendant toute la nuit. Il ne fallait pas songer 
à faire partir l'ami de mon frère. Nous vîmes ai'- 
river , le 11 au matin , un messager que lui envoyait 
son valet de chambre , et qui le prévenait que son 
danger redoublait ; Manuel le faisait chercher par- 
tout ; mon frère se décida alors à une étrange dé- 
marche. Je ne me rappelle plus comment il se fai- 
sait que M. de Condorcet logeât dans l'hôtel de la 
Monnaie , mais je sais bien qu'il y logeait à une 
espèce d'entresol. Mon frère avait eu quelques oc- 
casions de le rencontrer , et toujours ses rapports 
avec lui avaient été bienveillans. Mon frère se décida 
à l'aller trouver. Tout ce que je sais de la suite de 
cette affaire , c'est que l'ami d'Albert fut sauvé; et, 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 173 

s'il fallait l'afFu-mer , je crois que je pourrais dire 
qu'il fut caché bien près de nous jusqu'au moment 
de son départ , qui eut lieu quatre ou cinq jours 
après (il allait à Worms). Je ne sais pourquoi je n'ai 
jamais parlé de cela, en y joignant l'expression de 
ma reconnaissance , à M. le marquis de Groucliy (i); 
11 aurait vu qu'une belle action de son parent trouve 
toujours un cœur qui sait l'apprécier, comme l'es- 
prit admire son beau talent. 

Le lendemain , la stupeur fut générale dans tout 
Paris, malgré l'agitation inséparable d'un pareil 
événement. La ville présentait un aspect effrayant. 
Que d'alarmes ! que d'existences brisées ! que de 
tètes proscrites ! Mon père paraissait ne rien crain- 
dre. Il était occupé à écrire une lettre pour M. de 
Bévy. Cette lettre , qui était une lettre de crédit 
pour Londres , pour servir à notre ami ( car il al- 
lait tenter de fuir ) , devait être portée par mon 
père à M. de Bévy , dans le nouvel asile qu'on avait 
été forcé de lui trouver , car notre maison n'était 
plus sûre. Mon père allait terminer sa lettre , lors- 
que son valet de chambre vint lui dire que notre 
boucher , brave et digne homme , qui était lieute- 
nant ou capitaine dans la garde nationale , venait 
avertir M. de Pcrmon qu'il était dénoncé pour avoir 
donné asile à des ennemis du peuple ; et le brave 
homme ajoutait : u Je suis bien sûr que Monsieur 

(l) M. le général Gioucliy a épousé la sœur de madame 
lie Coiidorcet. 

15. 



174 MEMOIRES 

ne risquerait rien... car il ne nous veut pas de mal ; 
et il fait gagner tant d'argent au quartier ! Per- 
sonne ne peut lui en vouloir ; mais qu'il prenne 
garde à lui. » 

Le brave homme n'osait pas en dire davantage. 
Mon père fit peu d'attention à sa démarche ; mais 
une heure après , un avertissement des plus sûrs 
vint dire à mon père qu'il serait arrêté dans la nuit. 
La personne qui lui apportait cet avis , y joignait la 
promesse d'un passe-port pour l'une des villes du 
Midi, et celle de venir le chercher avec ma mère, 
(mais ma mèi'e seulement) , pour les conduire 
hors Paris. Quant à nous, il ne fallait pas songer à 
nous emmener. Ma mère perdait la raison en son- 
geant qu'elle devait nous laisser à Pai'is dans un pa- 
reil moment. Mon frère devait veiller sur nous. — 
Mais toi - même , disait ma mère ! toi-même , que 
vas-tu devenir? 

Cependant le temps pressait. Après avoir long- 
temps cherché quel moyen présentait le plus de 
sécurité pour nous et pour mon frère : on s'arrêta 
au plus simple : c'était de nous mettre en pension 
dans quelque pensionnat obscur , et mon frère 
logé près de nous. Ce plan , une fois adopté , s'exé- 
cuta rapidement , et le soleil n'était pas couché , 
que ma sœur et moi nous étions installées rue 
du faubourg Saint- Antoine , chez mesdemoiselles 
Chevalier, tenant pension de jeunes demoiselles. 

Voilà ce que je puis dire , mais ce que je ne puis 
rendre , c'est la douleur que j'éprouvai en me trou- 



DE LA nUCaESSE d'aBRANTÈS. 175 

vant dans une maison étrangère , privée à la fois 
de presque toutes mes affections ! Ma sœur avait 
passé sa jeunesse presque entière au couvent; elle 
était pour ainsi dire habituée à cette vie d'exil de 
la maison maternelle ; mais moi, qui jamais n'avais 
quitté ma mère , moi toujours là , soignée , ché- 
rie , gâtée même , je ne pouvais concevoir une pa- 
reille existence. Oh! que j'ai pleuré ! Ma sœur, 
qui était un ange de douceur et de bonté , essaya 
de me consoler ; mais elle-même avait le cœur 
gonflé. Elle avait été au couvent , à la vérité , mais 
quelle différence entre les bonnes religieuses des 
Dames de la Croix et mesdemoiselles Chevalier ! 
Nous n'avions plus notre bonne ; nous ne voyions 
que des visages étrangers. Nous savions que c'était 
pour soustraire mon père à la prison , ou à la 
mort , peut-être. Nos adieux furent déchirans. Ma 
mère nous a dit depuis qu'elle ne croyait pas 
nous revoir. Pauvre mère ! si bonne , si parfaite 
pour ses enfans ! Si telle a été sa pensée , combien 
elle a dû souffrir , même en faisant son devoir ! 



176 MÉMOIRES 



CHAPITRE IX. 



Notre vie en pension. — Fréquentcsvisites de nnon frère. — 
Ma bonne Rénesson. — Jacquemart, l'homme de peine 
de la pcii-siou. — Vive reconnaissance pour une bagatelle. 
— Conseils de Jacquemart à mon frère. — Fureur du 
peuple et angoisses dans l'intérieur des maisons. — Mon 
frère arrête sur le boulevard. — Baiser exécrable et la 
tête de madame de Lamballe. — Maladie de mon frère — 
Voyage de ma mère à Paris. — Notre départ pour Tou- 
louse. — Souvenir de Marseille en 1804, et l'homme 
mvstérieux. 



Nous étions donc, ma sœur et moi, chez mesde- 
moiselles Chevalier, bien tristes, bien ennuyées 
et n'ayant de bonheur que lorsque mon frère ou 
ma bonne venaient nous voir. Ma bonne , la pauvre 
Rénesson , pleurait toutes les fois qu'elle venait 
à la pension; elle nous apportait des corbeilles de 
raisins , de pêches , de poires ; les plus beaux fruits, 
les plus beaux gâteaux arrivaient pour notre goû- 
ter , les jours où ma bonne venait dans ce qu'elle 
appelait notie prison. Quelque sermon que mon 
frère lui fît, elle n'y comprenait rien. Dire à Ré- 
nesson que sa petite Loulou devait goûter avec une 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 177 

pomme aigre ou bien un morceau de fromage , lui 
pai'aissait une hérésie, si ce n'était pas une folie. Mon 
frère fut obligé , pour lui faire suspendre ses pro- 
fusions , de lui dire que cela nous compromettait. 
Nous remai'quions que depuis quelque temps 
mon frère avait un air de tristesse qui augmentait 
chaque jour. Nous lui en demandâmes la cause 
avec tant d'instance , qu'il nous dit que la section 
avait dénoncé mon père d'une manière qui pouvait 
avoir une issue fâcheuse. Nous nous mîmes à pleu- 
rer , ma sœur et moi. Albert nous consolait ; mais 
il était facile de voir que la dénonciation de mon 
père n'était pas la seule cause de ses craintes et qu'il 
redoutait un danger immédiat. En effet nous avons 
su depuis qu'il avait été averti par une personne, 
heureusement mal informée , que ma mère et mon 
père avaient élé arrêtés à Ljmoges , et qu'on les ra- 
menait à Paris ; on était alors à la fin d'août. L'ho- 
rizon prenait une teinte sanglante. Qu'on juge de 
l'anxiété de mon frère ! Il venait nous voir tous les 
jours dans un cabriolet que mon père avait fait 
faire peu de temps avant les derniers événemens. 
Ce cabriolet était fort élégant, très-élevé et s'appe- 
lait j^er«a/5 ou wski. Déjà mon frère, en ^'aver- 
sant tout le faubourg Saint- Antoine, avait été pres- 
que insulté par la populace; mais il y avait encore 
des livrées , et il ne voulut pas écouter les remon- 
trances de ma sœur, et faire quitter la sienne à son 
domestique, lorsqu'il nous vint voir comme à son 
ordinaire, le SI d'août. 



178 MÉMOIRES 

Il y avait à la pension des demoiselles Cheva- 
lier , un homme chargé du gros ouvrage. Cet 
homme , qu'on appelait Jacquemart , savait tous 
les métiers ; il était garçon brasseur , il tournait , 
i\ faisait mille choses 5 mais il avait la plus atroce 
des figures. 

Cet homme méfait mal, disait Albert ; je suis 
sûr qu'il finira tragiquement. 

Une fois dans les comraencemens de notre sé- 
jour chez mesdemoiselles Chevalier, Jacquemart 
rentrait du bois ; mon frère arrivait de toute la vi- 
tesse de son cheval. Il voit que cet homme porte 
une charge qui ne lui permettra pas de se ranger 
à temps. Cependant il lui crie : Gare ! mais ce 
qu'il avait prévu arriva ; l'homme ne put pas se 
ranger. Alors mon frère arrêta son cheval , en le 
rabattant sur les jarrets de derrière , au risque de 
le blesser, et de s'exposer lui-même à un danger 
réel à cause de l'élévation du wisky. Aussi Jacque- 
mart n'eut-il qu'une légère écorchure à la jambe. 

Jacquemart avait de bons yeux , Jacquemart 
av^it vu ce qu'Albert avait fait pour être maître de 
son cheval ; et il lui avait voué dès ce moment une 
reconnaissance dont il devait donner des preuves. 

Le 31 d'août, quoiqu'il n'eut rien à faire à la 
pension , il vint rôder toute la journée devant la 
porte et dans la cour. Mon frère ne vint que fort 
tard , et c'était précisément à lui qu'il en voulait. 
Il s'approcha comme il descendait du cabriolet et 
lui dit : 



DE LA DUCHESSE d'aBRAÎJTÈS. 179 

<c Restez ici ce soir pour garder vos sœurs. Ne 
retournez pas chez vous. » 

Albert regarda Jacquemart avec étonnement , 
car il prévoyait bien un mouvement ; mais comme 
une grande partie de Paris , il le croyait dirigé con- 
tre le Temple, ti Que veux-tu dire? :> lui demanda- 
t-il. 

« Je vous engage à coucher ici ; vous serez près 
de vos sœurs , et si vous avez un coup de main à 

leur donner — Eh bien ! — Nous serons là ! i> 

Albert le pressa de questions , il n'en put tirer autre 
chose. Mais pour ne pas méconnaître l'avis de cet 
homme , il lui donna un assignat de 2o fr. Jacque- 
mart était un de ces hommes chez qui cet argent 
devait porter un haut intérêt. 

Le lendemain , on sait comment se passa cette 
affreuse journée; mon frère, dans la dernière in- 
quiétude sur notre compte , brave tous les dangers 
et vient à notre pension. La première personne 
qu'il aperçoit sur le pas de la porte , c'est Jac- 
quemart dans le costume du plus affreux bandit ; 
ces dames n'avaient pas osé dire à cet homme de 
s'éloigner ; mais il les faisait trembler. — Je vous 
avais dit de ne pas venir aujourd'hui , mais bien 
d'y rester , dit-il à Albert ; pourquoi n'ai-je pas été 
obéi? — Toi-même, pourquoi me dis-tu une pa- 
I eille chose ? La maison de mesdemoiselles Cheva- 
lier est-elle spécialement menacée ? — Je n'en sais 
rien. Mais dans un moment d'horreur comme ce- 
lui-ci , on doit tout craindre. — Albert , en enten- 



180 MÉMOIRES 

dant cette phrase , parut surpris ; Jacquemart con- 
tinua : — Vous êtes un bon frère , un bon maître. 
Vous êtes bon ; ainsi vous devez ne pas manquer à 
votre devoir envers ces pauvres petites ; elles n'ont 
que vous à Paris, n'est-ce pas? — Albert fit un 
signe affirmatif. Cet homme , avec sa singularité , 
exei'çait une sorte d'empire sur lui. Lorsqu'il fut 
au parloir , il nous en parla. Ma sœur se récria 
que cet homme la faisait trembler. Elle l'avait en 
horreur. 

On entendait des gémissemens , des pleurs ; car 
tout le monde à Paris n'avait pas été au massacre 
et était loin de partager cette fureur sanguinaire , 
qui animait la horde étrangère se baignant dans le 
sang français. Il était tard ; mademoiselle Cheva- 
lier proposa à mon frère de rester ; il ne voulut pas 
et s'en alla avec la promesse de revenir le lende- 
main. Tout sera fini , disions-nous : Grand Dieu ! 
quelle fin ! 

Le lendemain , mon frère fut obligé de rester 
quelque temps chez lui , afin de mettre en ordre 
des papiers que mon père avait marqués pour être 
brûlés. Il sort à trois heures pour venir nous voir; 
il trouve sur sa roule des groupes d'hommes, dont 
l'ivresse sanglante est horrible. Plusieurs sont nus 
jusqu'à la ceinture ; leurs bras , leur poitrine sont 
couverts de sang. Ils portent des lambeaux de vê- 
temens au bout de leurs piques , de leurs sabres ; 
leur visage est enflammé , leurs yeux hagards ; ils 
sont hideux. 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 181 

Ces groupes devenaient plus fréquens et plus 
nombreux. Mon frère , dans la plus mortelle in- 
quiétude sur notre sort et déterminé à tout fran- 
chir pour nous rejoindre , pousse son cheval sur le 
boulevard où il était alors , et arrive enfin en face 
de la maison Beaumarchais. Là , il est arrêté par 
une foule immense ; ce sont toujours ces mêmes 
hommes nus et sanglans , mais ici leur aspect est 
celui d'esprits infernaux. Ils poussent des vocifé- 
rations : et pourtant ils chantent, ils dansent! c'é- 
taient les Saturnales de l'enfer. En apercevant le 
cabriolet d'Albert , ils poussèrent de nouveaux 
cris. <t Qu'on lui porte !... qu'on lui porte !... c'est 
un aristocrate!... » En un moment, le cabriolet 
est entouré par une multitude en délire ; du milieu 
de la foule un objet s'élève et s'avance. La vue trou- 
blée de mon frère ne lui permit d'abord que de dis- 
tinguer de longs cheveux blonds souillés de sang , 
une figure belle encore. Cette figure s'approche... 
se pose sur son visage... Le malheureux pousse un 
cri terrible ! Il l'a reconnue ! c'est la tète de madame 
de Lamballe ! 

Le domestique fouette le cheval de toute la vi- 
gueur de son bras. Le généreux animal , avec l'a- 
version que son espèce éprouve toujours pour les 
cadavres ; s'éloigne de ce spectacle d'horreur de 
toute sa vitesse doublée par son ardeur. L'affreux 
trophée avait été renversé avec les cannibales qui 
le portaient , et des imprécations poursuivaient Al- 
bert , étendu sans connaissance dans le fond du 

TOME I. 6 



182 MÉMOIRES 

cabriolet. Le domestique avait gardé les rênes , et 
poussait d'autant plus le cl.eval de vitesse , qu'il 
sentait aux secousses de la légère voiture qu'un 
homme était monté derrière ; et il espérait que la 
rapidité de la course pourrait les en délivrer. 

Mon frèi'e arriva en peu de minutes à la porte 
de notre pension. Qu'on juge de notre effioi ! il 
était toujours sans connaissance ! pâle , ne respi- 
rant pas ! Lorsque le cabriolet s'arrêta , l'homme 
qui était derrière s'élança à terre , prit mon frère 
dans ses bras comme il aurait pris un enfant , et le 
transporta dans la maison. 

<t Les monstres , disait cet honmie ! les monstres ! 
Le pauvre jeune homme ! ils l'ont tué aussi!!! n 
Cet homme était Jacquemart. Que pouvait-il faire 
au milieu d'une telle troupe? nous ne l'avons ja- 
mais su. Il est cependant évident qu'il n'y était pas 
pour partager ses crimes. Cet homme avait une 
attitude mystérieuse , si l'on peut attacher ce mot 
à sa profession et à son individu ; sa figure était 
repoussante , et tout en lui était attirant , soit par 
une expression de bonté dans le regard, soit par 
un son de voix harmonieux et un langage tout-à- 
fait différent de celui des hommes de sa classe. 11 
n'était pas intéressé , et avait une profonde recon- 
naissance de ce qu'on faisait pour lui. Qui était- 
il? sans créer un roman , je crois que cet homme 
se cachait peut-être à l'époque où nous l'avons 
connu. 

Mon frère fut tres-mal des suites de cette cruelle 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 183 

journôe. On le conduisit chez un médecin , où il 
fit une maladie grave, dans laquelle son délire 
lui présentait toujours cette affreuse aventure. Il 
revoyait ces tresses blondes trempées de sang , 
cette tête livide défigurée. Pendant bien long-temps, 
il ne pouvait entendre parler non- seulement de 
cette honible circonstance sans être au moment 
de perdre de nouveau connaissance , mais même 
des fatales journées sans une vive émotion (i). 

(i) Je veux ra])porter ici nue particularité fort extraor- 
dinaire qui est comme la suite de cette Jiistoire. 

Mou tVère, étant en 1802 commissaire-général de po- 
lice à Marseille, reçut ordre de faire surveiller particu- 
lièrement un hom.me appelé Baymonet , qui avait un autre 
nom , mais je ne me le rappelle pas. Il habitait une pe- 
tite bastide isolée sur le bord de la mer, paraissait avoir 
de l'aisance, mais n'avait aucun parent, aucun ami, vivait 
seul , était souvent malade , et n'avait personne pour le 
servir , si ce n'est une femme cjui venait chaque matin 
lui apporter ses provisions. A quelque temps de là , 
M. de Permon reçoit directement, du cabinet du premier 
consul , l'ordre de faire surveiller très-sévèrement ce Ray- 
monet. Il devait se présenter tous les huit jours au com- 
missariat-général, ou bien être vu par un agent de cou- 
(îance. Les notes secrètes sur cet homme portaient qu'il 
avait été un des principaux chefs des massacres de septem- 
bre à la Force et à l'Abbaye : il y était particulièrement 
désigné comme le plus cruel des meurtiiers de la malheu- 
reuse pi'incesse de Lamballe. (Mon frère voulut parler de 
cette particularité lors de l'assassinat du maréchal Brune , 
mais le renseignement n'a pas passé le ministère , il doit 
être dans les cartons. ) En lisant cet article , mou frère 
faillit s'évanouir, et il lui fut impossible pendant quelques 



184 MÉUOIRES 

On écrivit à l'instant à ma mère , elle était déjà 
arrivée à Toulouse avec mon père , et leur établis- 
sement temporaire étant fait, ma mère put venir 
aussitôt à Paris pour nous chercher , ainsi que 
mon frère , qui était encore en convalescence. Il 
s'arrêta en route chez un ami. Quant à nous , nous 
poursuivîmes notre route vers Toulouse , avec ma 
mère , ayant pour chevalier un de nos amis , M. de 
Luppé. 

mois de pouvoir regarder cet homme. Un jour on vint pré- 
venir l'autorité que cet homme allait mourir. Grand Dieu! 
de quelle mort !... Depuis trois jours il souflrait des tour- 
mens de réprouvé !... 

Il lui était arrivé une chose toute naturelle dans l'origine. 
Sa luette était tombée; il avait voulu la faire remonter 
avec un peu de poivre fin. Il emploie pour cela une petite 
cuillère à moutarde en buis, le poivre produit un mouve- 
ment nerveux qui le fait tousser violemment ; la cuillère lui 
écliappe , et s'engage dans la trachée-artère. Le malheu- 
reux fit des efforts surhumains pour ravoir cette cuillère j 
l'œsophage déjà gonflé s'opposa à ce qu'il pût la rattraper. 
Il était probablement seul et assez loin de toute habita- 
tion; il fut obligé de se traîner jusqu'à la bastide la plus 
voisine pour avoir quelque secours; on fut à la ville, mais 
lorsque le chigurgien ai-riva , il ne put rien obtenir; le 
corps étranger avait déjà fait les plus grands ravages. 
Toute opération était impossible, et le malheureux mourut 
sans pouvoir même être soulagé. Il ne voulut ni secours 
religieux, ni paroles consolantes. « Son lit de mort, me 
û disait mon respectable oncle, l'abbé de Comnène, fut 
» un chevalet de torture, bien auti'emcnt douloureux que 
» celui d'un martyr de la foi. » 

Il mourut le blasphèue à la bouche , comme ce réprouvé 
dont parle le Dante dans le cinquième habitacle. 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 185 



CHAPITRE XII. 



Notre établissement à Toulouse. — Mon père malade 
mandé à la section. — • Lettre de ma mère à Salicctti et 
réponse charmante. — Mon frère secrétaire de Salicetti. 
— Triste état des affaires. — Le procès et la mort du 
roi. — • Mort de madame Elisabeth et désespoir de mon 
père. — Maladie de ma mère et voyage aux eaux de 
Cautercts. — La famille Michel. — Madame de Levrac 
et l'Abbaye-aux-Bois. — Retour à Toulouse et mon édu- 
cation. — Mort de Robespierre. — Souvenirs de la ter- 
reur et détails recueillis dans des conversations avec 
Cambacérès et Fouché. 



En arrivant à Toulouse , le premier soin de ma 
mère fut de s'établir de manière à ce que mon père 
eût un intérieur agréable , et qu'il ne fût pas forcé 
d'aller au dehors pour chercher des distractions 
qu'il n'aurait d'ailleurs trouvées qu'avec peine , 
toutes les maisons étant dans le deuil , ou dans la 
crainte d'un malheur que chacun redoutait ; il 
était , en effet , bien peu de familles qui n'eussent 
un père, un frère, un mari à regretter ou encore 
enfermé dans les cachots. Toulouse , comme ville 
parlementaire , était une de celles que l'index ré- 

16. 



ISC MÉMOIRES 

volutionnaire avait désignées pour être la résidence 
d'un proconsul , et à cet égard , nous n'avions rien 
à enviera Bordeaux. Mais nous n'avions pas , comme 
les Bordelais , un ange sous la figure d'une femme, 
qui chaque jour émoussait la hache révolutionnaire, 
et arrachait des victimes à la mort. Nous avions la 
teneur dans toute sa hideur. 

Nous nous logeâmes rue Croix-Baragnon , dans 
la maison de M. de Montauriol , président au par- 
lement de Toulouse. Cet hôtel , situé dans un des 
beaux quartieis de la ville , tout près de la place 
Saint-Etienne , avait été distribué pour quatre fa- 
milles ; la consti'uction en était fort antique ; une 
immense cour carrée était commune à tous les ha- 
bitans de la maison. A chaque angle , il y avait une 
grande porte donnant entrée sur un beau vestibule 
parfaitement clair , un large escalier conduisait 
aux appartemens de chacun des corps de logis , 
qui à lui seul fonnait une petite maison. 11 y en 
avait une à louer , et ma mère fut assez heureuse 
pour l'obtenir ; je dis assez heureuse , car alors 
c'était en effet un vrai bonheur que d'avoir un asile 
respectable et surtout paisible. 

A peine étions-nous établis dans notre nouveau 
domicile , que mon père fut mandé par devant le 
président de la section ou du district. Il était dans 
un tel état d'irritabilité que ma mère ne voulut pas 
qu'il y allât , et mon frère y fut à sa place. 

Le président était un petit homme trapu, n'y 
•voyant pas clair ; habituellement d'une hmneur 



DE LA DUCHESSE d'aBRAKTÈS. 187 

maussade , et en ce moment de plus mauvaise hu- 
meur encore que de coutume ; il était occupé à 
vider deux ou trois bouteilles de vin de Narbonne 
qu'il buvait , dit^-il à mon frère , comme préserva- 
tif contre l'humidité de la saison. Or, nous étions 
alors dans le mois de décembre , époque de Tannée 
toujours charmante dans le midi de la France. 

L'illustre magistrat fut long-temps à comprendre 
que le citoyen Permon , qu'il voyait , n'était pas le 
citoyen Pt-rmon père , que celui-ci était malade , 
et ne pouvait comparaître devant lui. u Que faites- 
vous ici? s'écria-t-il en beuglant comme un tau- 
leau ? Que faites-vous ici? Pourquoi n'ètes-vous 
pas à l'armée , lâche , aristocrate que vous êtes? Je 
sais , je sais tout ; on me l'avait bien dit ! Oh ! cela 
ne se passera pas comme cela; nous en verrons de 
belles ! » Mon frère , vraiment effrayé , pour mon 
père et pour nous , voulut en vain faire comprendre 
à cet homme qu'il n'était pas à l'armée, parce 
que mon père étant malade, sa famille n'avait que 
lui pour défenseur et pour appui. Le petit homme 
n'entendait, ou plutôt ne compi'enait rien, et il 
s'en fallut de bien peu que mon frère ne fût arrêté 
à l'instant même. Il rentra fort alarmé , mais ne 
voulut parler de rien à mon père , dont l'état de 
faiblesse et de souffrance nous donnait déjà d'assez 
vives inquiétudes 5 il se concerta avec ma mère , 
et voici quel fut leur avis. 

Ma mère avait , par bonheur , retrouvé dans le 
commandant de la place un ancien ami qu'elle 



188 MÉMOIRES 

avait connu en Corse ; c'était M. de Reigner, an- 
cien capitaine au régiment de Vermandois ; homme 
excellent , d'un esprit aimaihle et gracieux , se fai- 
sant aimer de tous ceux qui le connaissaient. Il fut 
bientôt l'un des plus assidus , comme on peut bien 
le penser , du petit cercle d'amis , dont ma mère 
forma sa société intime. C'était , sans doute , un 
appui , mais bien faible ; les représentans du peu- 
ple, en mission , affectaient de traiter avec hauteur 
les militaires qui n'appartenaient pas à l'armée ac- 
tive. M. de Reigner était , en outre , un officier de 
l'ancien régime ; et nous pouvions lui nuire sans 
qu'il nous fît du bien. L'excellent esprit de ma 
mère s'unit à son cœur pour le lui faire compren- 
dre dans l'instant même , et la déterminer à écrire 
à Salicetti , alors à Paris pour le procès du roi. 

Je parlerai plus tard de Salicetti , pour le faire 
connaître comme homme public. Je me bornerai 
maintenant à le présenter dans les rapports qu'il 
eut avec ma famille ; rapports qui devaient avoir 
une suite bien remarquable pour nous. 

Quoi qu'il en soit , après quelque défiance , ma 
mère se détermina à lui écrire ; et voici à quel su- 
jet. Mon père était fort lié avec M. Durosoi , qui 
rédigeait alors un journal qu'on appelait l'Ami du 
Roi. M. Durosoi , très-entier dans son opinion , et 
se trouvant un jour chez mon père avec Salicetti , 
eut avec ce dernier une scène d'autant plus vive , 
que chacun des deux antagonistes se trouvait soutenu 
par l'un des maîtres de la maison. Ma mère avait alors 



DE LA DUCHESSE d'aBRAIVTÈS. 189 

ces idées constitutionnelles que les femmes aimaient 
sans les comprendre ; et puis Salicetti était son 
compatriote. M. Durosoi lui déplaisait d'ailleurs à 
l'excès , parce qu'elle le trouvait ennuyeux , et il 
l'était réellement. Mon père , dont il était l'ami , le 
soutenait avec chaleur ; enfin on en était venu à 
des paroles assez violentes pour que Salicetti sortît 
de la maison fort irrité. Depuis cette scène , les 
événemens s'étaient tellement pressés, que mes pa- 
rens avaient quitté Paris sans revoir le représen- 
tant ; et ma mère ci'aignait que son souvenir ne 
lui rappelât la part un peu vive que mon père avait 
prise à cette discussion. Cette crainte n'était pas 
alors aussi puérile qu'elle peut le paraître aujour- 
d'hui. Les opinions démon père avaient dû le guider 
dans ce qu'il disait , et cette réflexion devait venir 
à l'esprit d'un homme à qui l'on demandait une 
sorte de caution pour un autre. Ma mère le sentit , 
et cela la rendit timide. Cependant elle écrivit. 

Sa lettre était celle d'une femme , d'une mère 
qui craignait tout et qui s'adressait à un homme 
qu'elle regardait comme pouvant tout aussi pour 
détourner le danger qu'elle redoutait. Elle invo- 
quait l'amitié, les souvenirs de la patrie, et finis- 
sait en disant à Salicetti qu'elle lui devrait la vie 
de son mari et de ses enfans. 

Sans doute il y avait du danger , il y en avait 
même heaucoup ; mais à cette époque, il n'était 
pas aussi imminent que ma mère paraissait le 
craindre. De toute la famille , mon frère était le 



190 MEMOIRES 

plus exposé; la réquisition le demandait, et pour 
lui , marcher comme soldat , eût été marcher à 
une mort d'autant plus certaine, qu'il en portait le 
germe avec lui. Les fatigues de l'état militaire en 
eussent seulement avancé le moment. Mon frère , 
attaqué d'une inflammation pulmonaire , avait fré- 
quemment des vomissemens de sang. C'était donc 
lui qu'il fallait d'ahord mettre à l'abri de tout dan- 
ger , en l'empêchant d'aller à l'armée. 

Salicetti répondit, par le courrier suivant , une 
lettre d'une amabilité parfaite. 11 remerciait ma 
mère de lui donner l'occasion de faire une chose 
non-seulement utile pour elle , mais agréable pour 
lui. Il plaçait M. de Permon , lui écrivait-il , sous 
la protection immédiate des autorités de Toulouse , 
témoignait un grand regret de la maladie de mon 
père , lui proposait son crédit s'il voulait servir, 
n'importe à quel titre , ses taJens étant connus et 
estimés. Quant à mon frère, il le nommait son 
secrétaire , et lui envoyait sa nomination avec un 
congé pour passer trois mois dans sa famille ; il 
ajoutait que si ses opinions , ou telle autre raison 
l'empêchaient d'accepter, iln'avaitqu'à garder, pour 
le sauver de la ci'ise présente , le brevet et le congé, 
et que , dans les trois mois qu'il avait devant lui , 
il pourrait trouver un autre expédient. Dans sa let- 
tre, Salicetti disait en outre les choses les plus obli- 
geantes pour mon frère , et témoignait le désir de 
l'avoir près de lui. 

A cette lettre était en effet jointe la nomination 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 191 

annoncée ainsi que le congé ; mais ce que nous re- 
gardâmes comme également précieux , ce fut des 
lettres de recommandation pour les autorités. Ces 
lettres étaient écrites non-seulement par Salicetti , 
maïs signées par plusieurs représentans du peuple. 
Salicetti avait mis une sorte de coquetterie à ré- 
pondre de cette manière à l'appel que ma mère 
avait fliit à son obligeance. Il y a en efTot dans le 
cœur de l'homme un sentiment général chez tous 
les peuples. Nous nous en étonnons toujours , 
et toujours il se renouvelle pour nous - même et 
dans nous -même. Salicetti se conduisit avec no- 
blesse, en homme de bien , et certes dans sa con- 
duite il n'y eut rien de ce sentiment envieux et 
haineux que l'on prête aux Corses. Il devait en 
trouver la récompense , et certes elle fut donnée 
avec générosité. 

Mon frère accepta , comme on peut le croire, 
la proposition de Salicetti ; mais mon père l'ignora ; 
ses opinions et ses affections étaient trop blessées 
en même temps , pour qu'on lui donnât la douleur 
d'avoir à prononcer sur une semblable décision. 
Mon frère répondit avec une reconnaissance vraie 
à Salicetti , et lui dit qu'il le rejoindrait au mois de 
mars suivant. Mon frère avait alors vingt -quatre 
ans. 

Cependant l'horizon s'obscurcissait chaque jour 
davantage. Le procès du roi s'instruisait ; les pro- 
vinces étaient dans la consternation , et sans doute 
Louis XVI eût été sauvé si l'on eût fait un appel 



191 MÉMOIRES 

au peuple. Bien que trente -sept années se soient 
écoulées depuis ce tragique événement, ce n'est pas 
encore assez, selon moi, pour que l'on puisse trai- 
ter un pareil sujet , tant il est empreint d'une so- 
lennité effrayante. 

Mon pauvre père, qui aimait le roi , fut accablé 
du coup. J'ai fait voir plus haut que ses principes 
étaient constitutionnels. Le libéralisme américain 
avait agi sur lui comme sur tous ceux qui avaient 
fait la guerre d'Amérique; ainsi ses opinions étaient 
positives , et jamais il n'avait été si heureux que 
le jour où le roi accepta la constitution. E.ien n'é- 
tait plus commun alors que cette réunion de sen- 
timens ; je dirai plus , c'était la manière de voir , 
de sentir la plus universelle. Les exceptions étaient 
si rares , qu'on aurait pu les compter ; et tant que 
dura cette illusion , que nous pouvions avoir , que 
nous avions un roi constitutionnel , la joie fut pure 
dans beaucoup de cœurs. Il fallut bien des fautes 
pour la détruire ; mais l'affection pour l'homme ne 
pouvait être détruite de même ; mais la reconnais- 
sance envers le bienfaiteur ne pouvait être oubliée 
de l'obligé. 

Lorsque la fatale nouvelle parvint dans les pro- 
vinces , la douleur qu'elle causa fut vraie , vive et 
profonde , car Louis XVI était aimé. Mon père en 
fut frappé au cœur : il devait beaucoup au roi , 
mais beaucoup aussi à madame Elisabeth , et le 
sort de Louis XVI était de nature à lui faire tout 
i"edouter pour sa bienfaitrice. Un moment il fut 



DE LA DDCHESSE d'aBRANTÈS. 103 

près de partir pour Paris , et les larmes seules de 
ma mère le retinrent. — Songe à tes enfans , lui 
dit-elle. — Je lui dois tout ce qu'ils ont , répondit- 
il d'un air sombi'e 5 je veux la sauver. — Tu ne la 
sauveras pas , et tu te perdras ; encore une fois 
songe à tes enfans. Elle parvint enfin à le retenir. 
Mais le coup qu'il avait reçu devint mortel le jour 
où il vit la mort de madame Elisabeth annoncée 
dans les journaux. Dès lors il ne descendit même 
plus de son appartement pour dîner; souvent il 
était des jours entiers sans permettre l'entrée de 
sa chambre. J'avais seule le privilège de frapper à 
sa porte et d'obtenir une réponse; j'entrais , j'al- 
lais près de lui ; quelquefois sa physionomie était 
si sombre , qu'il me faisait peur , quoique je l'ai- 
masse beaucoup ; alors je demeurais à quelques 
pas et n'osais même pas avancer. Un jour, en voyant 
mon pauvre père maigre , pâle , souffrant , enve- 
loppé dans une redingote de molleton blanc , en- 
foncé dans une giande bergère , lui que j'avais vu 
si beau , si brillant de grâces , de fraîcheur , si je 
puis me servir de ce mot en parlant d'un homme , 
je me souviens que je me mis à pleurer; mon 
père m'entendit et se retourna ; puis m'attirant 
vers lui, il m'embrassa et me mit sur ses genoux. 
— Pauvre Loulou, me dit -11 (1), tu pleures sur 
moi , n'est - ce pas ? Pleure , ma fille , pleure et 
prie ; des larmes et des prières , voilà ce qu'il faut 

(1) C'était le nom qu'on me donnait étant petite enfant. 

17 



194 MÉMOIRES 

donner aujourd'hui à ceux qu'on aime le mieux, 
A dater de ce jour , j'acquis le privilège d'entrer 
sans frapper , droit que mon père n'accordait à per- 
sonne dans la maison , pas même à ma mère ; quel- 
quefois il demeurait dans un silence et dans un 
abattement profond ; mais ensuite il prenait visible- 
ment sur lui , et se inettant à son bureau , il me 
faisait répéter mes leçons , m'en donnait de nouvel- 
les, et s'occupait enfin de mon éducation. C'est à cette 
époque qu'il fit un petit traité sur l'éducation des 
filles comparée à celle des garçons , prenant dans 
cette dernière tout ce qui est susceptible d'être 
adapté à l'autre. C'était d'après sa manière de voir 
à cet égard , que j'étais restée en garçon jusqu'à 
l'âge de sept à huit ans. Mon père aimait Jean-Jac- 
ques dans ce qu'il avait de bon , et dans l'Emile 
il avait puisé une foule de documens pour son 
petit ouvrage qui est resté entre les mains de mon 
frère ; et c'est d'après cet ouvrage même que mon 
éducation a été continuée. 

Nous n'avions emmené avec nous de Paris qu'un 
seul domestique , le valet de chambre de mon père ; 
la femme de chambre de ma mère n'avait pas 
voulu quitter son mari , qui était devenu le plus 
bel orateur de la section du Finistère (i). Ma mère 

(l) Il travaillait chez un hoilotjor. Un jour étaiît à sa 
section , et pérorant à son ordinaire , il songea que son 
état pouvait lui fournir un beau sujet de comparaison, et 
il se mit à faire un pai'allèle entre l'État et une montre. 
Mais il s'y prit d'une façon si habile , qu'au bout d'un in- 



DE LA DCGHESSE D AERANTES. 195 

avait donc été foicée de prendre des domestiques 
de Toulouse même. Bientôt ils firent connaître 
dans la ville l'état de mon père , et les contes les 
plus absurdes circulèrent. Dans des temps ordi- 
naires , on méprise de pareils caquetages , mais 
alors rien n'était à dédaigner : un mot , sorti de la 
bouche la plus vile , pouvait donner la mort. 

Il y avait à la commune un cordonnier, nommé 
Couder (i) , qui exerçait un grand pouvoir. Cet 
homme , dont je ne prononce jamais le nom sans 
reconnaissance , vint avertir ma mère des bruits 
qui couraient relativement à mon père ; il devait 
être mandé et interrogé , et , si cela était arrivé , 
mon père eût été perdu. Nous avions alors un re- 
présentant du peuple , qui n'aurait certes pas sup- 
porté les réponses de mon père. A cette époque , 
mon frère était près de Salicetti ; on lui écrivit, et 
le courrier suivant rapporta une lettre de la propre 
main de Salicetti , qui rendait témoignage de mon 
père et le recommandait à son collègue (2). 

stant, il s'embrouilla si bien clans les i-ouages de la montre 
et ceux du oouvernement , qu'il resta court. « Ton mou- 
vement ne vaut rien , « lui cria l'un de ses camarades, et 
tout le monde se mit à rire. 

(1) Je crois qu'il était procureur de la commune. 

(2) Ce collègue était Mallarmé. Il était fort lié à cette 
époque avec une belle personne de la ville qu'on appelait 
madame de Mac-Mahon; elle était charmante. Un jour elle 
parut au spectacle avec un élégant bonnet rouge posé sur 
le côté de sa tête. Elle est aujourd'hui madame D. 



196 MÉMOIRES 

Ce Couder était un parfait honnête homme ; son 
opinion , celle d'un franc et brave républicain. 11 
n'en eut donc que plus de méi-ite à faire ce qu'il 
fit pour nous , puisqu'il ne pouvait douter de l'opi- 
nion de mon père ; » Je vous demande seulement 
votre parole que vous n'émigrerez pas, disait-il à ma 
mère ; quand je vois un Français aller là-bas , il me 
semble voir un enfant abandonner ses parens. » 
Brave homme ! La raison naturelle de son cœur lui 
indiquait le nom que méritaient en effet les émigrés. 

Ma mère avait toujours eu la poitrine délicate ; 
depuis deux ans , les secousses répétées qu'elle avait 
éprouvées amenèrent une inflammation de poi- 
trine et des crachemens de sang. On lui ordonna 
les eaux deCauterets. Elle y allait, emmenant avec 
elle ma sœur et moi , mais mon père ne put nous 
accompagner. Il demeura presque comme otage. 

Je suis retournée plusieurs fois dans les Pyré- 
nées , depuis cette époque ; chaque fois , l'impres- 
sion fut profonde et bien plus qu'à ce premier 
voyage , où les facultés de mon âme n'étaient pas 
encore éveillées. J'avais gardé cependant un souve- 
nir exact des lieux que j'avais parcourus , mais rien 
n'y était animé ; c'était comme une gravure au trait 
et sans couleur. Plus tard , j'ai revu ces lieux en- 
chantés ; je les ai revus avec les yeux d'une admi- 
ratrice passionnée de la nature , et ceux qui con- 
naissent les Pyrénées peuvent alors se figurer quels 
furent mes enchantemens. Lors du voyage dont je 
parle , il y avait à Gauterets une famille avec la- 



BE LA DUCHESSE d'aBHANTÈS. 197 

quelle nous nous liâmes intimement ; et cette con- 
naissance fut plus durable que les connaissances que 
l'on fait aux eaux ne le sont ordinairement. C'était 
la famille Michel ; elle était nombreuse et se com- 
posait de M. Michel (i) , riche négociant d'Orléans, 
de sa femme , de deux filles et de quatre garçons. 

Madame Michel (2) était une femme de beaucoup 
d'esprit , peut-être un peu railleuse ; mais comme 
elle n'était pas méchante , qu'elle avait un grand 
tact , beaucoup d'usage du monde, en saisissant le 
ridicule elle savait s'arrêter à la juste distance qu'il 
fallait pour ne pas affliger. Son esprit lui donnait 
une teinte d'originalité tout-à-fait amusante. Elle 
avait une belle existence , vivait honorablement , 
était bonne mère, bonne amie; et méritait en tout 
d'être distinguée et recherchée. 

Sa fille aînée , qu'on appelait Ai'oie (3) , était une 
persoime de seize à dix-sept ans ; blonde , fraîche , 
ayant dans ses habitudes une nonchalance qui ne 
lui messeyait pas ; elle était sérieuse , douce , et avait 

(1) Il n'est point parent des Michel frères. 

(2) Elle habite l'Abbaye-aux-Bois, où j'ai eu le plaisir de 
la retrouver. 

(3) Mademoiselle Avoie Michel épousa quelques mois 
après M. Charles de Pont, Gis de l'ancien intendant de 
Metz, et frère d'une jolie madame de Fontaujjes , que tout 
Paris connaît. Il périt d'une manière tragique et horrible. 
Etant devenue veuve, madame de Pont épousa M. Barthé- 
lémy, banquier, et frère du pair de France; il est mort 
aussi, laissant une filleàgée maintenant de dix-sept ans. 

17. 



198 MÉMOIRES 

dans le caractère beaucoup de rapport avec celui de 
ma sœur Cécile ; aussi dès qu'elles se connurent , 
elles se lièrent intimement. 

Betzi , la cadette de tous les enfans de madame 
Michel, était plus jeune que moi de dix-huit mois; 
elle avait l'esprit de sa mère, était gaie , amusante , 
bonne enfant. Nous nous convenions trop pour ne 
pas nous lier. Nous devînmes amies et nous le som- 
mes toujours , quoiqu'il y ait trente-cinq ans de-cela. 
Les circonstances nous ont souvent séparées dans 
le cours de mon orageuse existence; mais j'ai 
éprouvé un vrai bonheur à la retrouver à l'Abbaye- 
aux-Cois, lorsque je suis venue m'y fixer. Elle m'a 
également témoigné cette joie du cœur qui n'est 
produite que par la véritable amitié. Combien elle 
est loin de ces démonstrations polies que le monde 
a mises dans son vocabulaire , et qui ne trompent 
que les indifierens ! 

Nommer madame de Leyrac dans l'Abbaye - 
aux-Eois , c'est appeler autour de ce nom les éloges 
que méritent la femme , la fille , la mère et l'amie. 
Je suis glorieuse d'avoir su l'aimer quand elle n'a- 
vait que huit ans; je l'avais devinée. 

Telle était la famille avec laquelle nous nous 
liâmes d'une amitié si tendre , que madame Michel 
vint passer à Toulouse l'hiver qui suivit notre ven% 
contre à Cauterets. Elle y loua l'hôtel de Castellane, 
et l'occupa avec la partie de sa famille qu'elle avait 
emmenée avec elle. 

A notre retour des eaux , nous trouvâmes mon 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 199 

pèj-e toujours aussi souffrant. Ma vue parut lui 
faire du bien : il avait souffert de mon absence ; 
car je l'occupais et il m'aimait. Nous nous remîmes 
au travail. Je lui fis voir que je n'avais pas perdu 
mon temps à Cauterets , et cela le charma : il me 
donnait à faire des extraits sur les morceaux d'his- 
toire remarquables qui se trouvaient dans le cours 
de nos études. Hélas! qu'il y avait loin de ces le- 
çons d'histoire ancienne, à la terrible histoire du 
temps où nous vivions ! Le ciel était toujours som- 
bre et menaçant. Robespierre avait péri ; mais les 
exécutions l'évolutionnaires continuaient malgré sa 
mort. Il semblait que son ombre planât au dessus 
de nous pour ordonner le massacre , et la terreur 
était toujours telle que l'on n'osait faire éclater la 
joie que la nouvelle de sa mort avait excitée dans 
les provinces. 

Les autorités, toutes placées par lui , refusaient 
de croire à la réalité de sa chute, et réprimaient 
la moindre disposition joyeuse. Enfin le chef avait 
disparu, mais le parti existait toujours, et il n'y 
avait dans tout cela qu'un homme de mort. Le co- 
mité de salut public, que E.obespierre commençait 
à alarmer ( chose étrange ) parce qu'on trouvait 
qu'il devenait trop doux, s'était débarrassé de lui; 
mais la France n'était pas délivrée de la conven- 
tion. Collot-d'Herbois , Eillaud-Varennes , s'étaient 
saisis de la plume sanglante qui était tombée de la 
main de Robespierre , et voulaient , à son exemple, 
en faire le sceptre du gouvernement. Sans doute , 



500 MÉMOIRES 

il y avait alors des républicains purs et zélés , 
étrangers aux crimes de l'époque ; de dignes héri- 
tiers de la Gironde, qui voulaient enfin s'occuper 
de l'établissement d'une république grande et forte. 
J'ai connu un de ces républicains purs , et l'un des 
plus importans, qui médisait que lui-même, malgré 
son courage personnel { et il en avait un réel } , 
avait été plus d'un mois à hésiter sur ce que le parti 
lépublicain qui avait participé au 9 thermidor 
avait à faire. 11 n'était plus question là du grand 
système de fusion auquel on tend quelquefois après 
une longue révolution ; il fallait , au contraire , 
élaguer , séparer , et c'était encore une secousse 
terrible pour notre malheureux navire déjà si mal- 
traité de la tempête, (lar Robespierre était loin d'ê- 
tre le seul coupable dans cet épisode sanglant de 
notre histoire ; il avait des complices 5 et , pour les 
éloigner , il fallait de nouveaux combats , il fallait 
encore rougir la scène où s'étaient passées tant 
d'horreurs. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 201 



CHAPITRE XIII. 



Salicclli , et mise en arrestation de Bonaparte. — Arcna 
chargé de l'arrestation du général. — M. Dcuniée, et les 
scellés. — Bonaparte en Corse. — Le club jacobin. — Bo- 
naparte déguisé en matelot. — Détails sur la vie de Na- 
poléon. — La famille de Bonaparte.- — Junot, le pre- 
mier attaché à Bonaparte comme aide-de-camp. — Bona- 
parte, Junot et Robespierre le jeune. — Bonaparte en 
prison. — Dévoùmcnt de Junot. — Lettre de Bonaparte 
écrite en prison. — Versalité de Salicetti. — Rivalité de 
Bonaparte et de Salicetti, et mystère inexplicable. — 
Mystciieux examen des papiers de Bonaparte. — Radia- 
tion du nom de Bonaparte du tableau des généraux. — • 
Bonaparte républicain au 10 août. 



Pendant notre séjour à Toulouse , ma mère re- 
çut des lettres de mon frère qui TafFectèrent beau- 
coup ; elles lui annonçaient la mise en accusation 
du général Bonaparte et les causes qui l'avaient mo- 
tivée... Albert en était indigné ; il trouvait que Sali- 
cetti n'agissait pas dans cette affaire comme son 
cœur aurait dû le lui conseiller envers un compa- 
triote , un ancien ami. A cette époque, mon frère 
était , comme on le sait , auprès de Salicetti en qua- 
lité de secrétaire. Quoiqu'il fût ce que nous appe- 



202 MÉMOIRES 

Ions aujourd'hui h'hc'ral-constitutionhel , il ne par- 
tageait pas les opinions démagogiques de Salicetti 
et de ses adhérens. Bonaparte, le voyant dans le 
cabinet des repjésentans, fut étonné, et le lui té- 
moigna en faisant une exclamation : u Toi ici ! i> 
dit-il avec ce sourire qu'il savait rendre dès lors ac- 
cablant quand il le voulait. 

Aussitôt que ma mère eut reçu les lettres de 
mon frère , qui étaient datées de Sisteron , de Di'a- 
guignan , de Barcelonnette (i) , elle écrivit à Sali- 
cetti en lui exprimant toute la peine que lui causait 
l'arrestation de Bonaparte, u Ne me faites pas le 
chagrin , lui disait - elle , de penser que sa mère 
ajoute cette nouvelle peine à celles qu'elle a déjà. » 

Mon frère remit cette lettre à Salicetti , et lui 
demanda au nom de ma mère une réponse fa- 
vorable. Salicetti , après l'avoir lue , dit à mon 
frère: 

Tu répondras à la citoyenne Permon que je suis 
fâché de ne pas faii'e ce qu'elle me demande pour 
le général Bonaparte. Mais tu vois toi-même que 
la chose est impossible. 'Les notes qui sont arrivées 
de Corse me dictei'aient une conduite comme celle 
que je tiens , quand elle ne me serait pas imposée 
par les affaires de Gènes. N'es-tu pas de mon avis , 
Permon ? n Mon frère ne pouvait répondre oui; 
car il n'était pas de l'avis de Salicetti. On accusait 



(i) Les lettres de mon fièrc sont de thermidor et fruc- 
tidor (août et septembre 1794). 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 203 

Bonaparte d'espionnage ; et il ne l'en croyait ni 
coupable ni capable : il ne pensait pas d'ailleurs 
que , dans aucun cas , ce fût à Salicetti à l'accuser 
de jacobinisme 5 aussi garda-t-il le silence. 

Depuis long-temps , je connaissais les affaires de 
Corse dont parlaient Salicetti et Albitte ; mais j'ai 
eu récemment sur ces affaires de nouveaux détails, 
qui m'ont été donnés par un témoin actif, oculaire, 
et parfaitement en état, par son esprit et ses lumiè- 
res , de juger de tout ce qui se passait. Cette per- 
sonne habite Versailles en ce moment. Voici les 
faits. 

Dans le printemps de 179§, avant d'aller à Tou- 
lon , Bonaparte , ayant obtenu un congé , alla en 
Corse. Il logea , aussitôt après son arrivée à Ajaccio. 
près la Porte-de-Mer , chez une vieille comtesse de 
Rossi, amie de sa famille. J'ignore pour quelle rai- 
son il ne logeait pas chez sa mère. Quoi qu'il en 
soit , un club se forma dans une caserne située hors 
de la ville , tout au haut de la Place-de-Mer. Plu- 
sieurs orateurs s'y firent remarquer, et Napoléon 
Bonaparte y parla souvent. Il a dit plus tard à 
Sainte-Hélène que , dans le cours de la révolution, 
on l'avait confondu avec Lucien. Lucien était trop 
jeune alors pour qu'il pût y avoir erreur entre les 
deux frères. C'était bien Napoléon qui pérorait alors, 
et avec une éloquence concise et péremptoire , telle 
que nous la lui avons toujours connue. Lucien a une 
tout autre manière de parler : d'ailleurs il ne peut 
y avoir erreur , je le répète. 



204 HÊmOIRES 

La société d'Ajaccio , alarmée de la force que 
prenait ce club, forma une autre assemblée dans 
laquelle se mirent plusieurs personnes de ma con- 
naissance, entre autres un officier de marine dont 
le bâtiment était alors en rade , et qui , par son es- 
prit , son courage et sa tête bretonne bien détermi- 
née , se trouvait fort en état de résister aux meneurs 
du prerçier club , s'ils cherchaient à attaquer l'as- 
semblée , dont le lieu de réunion fut une grande 
maison au bas de la place. Cette assemblée n'avait 
pour but que de maintenir la tranquillité et empê- 
cher le désordre. Les dispositions du club parurent 
enfin si hostiles envers la paix publique que l'as- 
semblée modérée résolut d'envoyer quelques- 
uns de ses membres vers celle qui ne l'était pas , 
pour la rappeler aux sentimens que ses membres 
devaient avoir pour leurs compatriotes , et leur 
démontrer tout le mal qu'ils pouvaient faire à leur 
patrie. 

L'officier de marine dont je parle était à la tête 
de cette députation , composée de lui et de trois 
autres membres de l'assemblée. Ils engagèrent le 
club à la paix , et surtout à attendre ce que décide- 
rait la France , et à suivre le mouvement du gou- 
vernement de la l'épublique. Bonaparte monta aus- 
sitôt à la tribune et fit un discours des plus véhémens 
dont le résumé était , que , en temps de révolution , 
il ne fallait que des amis ou des ennemis ; que So- 
Jon punissait de mort tout homme qui restait neutre 
dans les discordes civiles 5 que les modérés devaient 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 205 

donc être considérés comme ennemis par les vrais 
patriotes (i). 

Lorsque la séance fut Gnie , il alla se promener 
sur la place ; il était fort animé , et paraissait sur- 
tout peu disposé à rien entendre de conciliant. Son 
attitude n'effraya cependant pas celui de mes amis 
qui faisait partie de la députation. Il fut à lui, et 
comme leurs relations de société étaient assez in- 
times , il lui reprocha vivement la motion qu'il ve- 
nait de faire à la tribune. — Bah ! dit Napoléon , 
style de club tout cela. Mais vous-même , dit-il à 
mon ami , comment pouvez-vous avec votre esprit 
ne pas voir qu'il faut au contraire une attitude ferme, 
et marcher dans une route large , et non pas dans 
un sentier ? 

— Le sentier que je suis est aussi droit et peut- 
être plus droit que la route dans laquelle , vous Bo- 
naparte , vous pourriez bien vous perdre ; et c'est 
au nom de l'amitié que je vous porte , que je vous 
conjure de changer de manœuvre. Bonaparte fronça 
le soui'cil , tourna sur ses talons et fut retrouver 
quelques-uns de ses turbulens collègues du club. 

Quelques jours après , mon ami fut averti par 
ses correspondans de l'intérieur de l'île que quatre 
mille paysans devaient descendre des montagnes 
sous trois jours. Ils en voulaient surtout à Bona- 
parte et à sa famille, ainsi qu'à celle de Salicetti. 

(l) Entraîné par la chaleur du discours, il dit qu'on de- 
vrait prendre des fascines et aller brûler le lieu des séan- 
ces de l'assemblée des modérés. 

18 



2Ô6 MÉSIOIRES 

Mon ami fut aussitôt avertir Bonaparte, et lui dit 
qu'il était en danger. Napoléon voulut savoir d'où, 
lui venait cet avis , et les questions se multiplièrent 
aussitôt. Mon ami lui répondit en souriant, u qu'il 
devait se borner à recevoir l'avertissement qu'il lui 
donnait sans chercher à entrer plus avant dans ce 
mystère. » Napoléon voulut parler très-haut ; mais 
notre marin breton avait deux oreilles qui ne s'ef- 
farouchaient pas aisément , et Bonaparte fut forcé 
de s'en tenir à ce que mon ami lui disait , sans 
être plus instruit à la fin de la conférence , qu'il 
ne l'était au commencement. Il entra dans une co- 
lère difficile à exprimer ; il était furieux de ne pas 
savoir quelles étaient les personnes qui avaient 
averti le jeune officier de marine. Après avoir inu- 
tilement insisté pour savoir les noms qu'on s'obsti- 
nait à lui taire ; — Au surplus , ajouta-t-il , cela 
m'est égal ; je ne crains personne ! Là dessus , ils 
se quittèrent avec une sorte de froideur , et le len- 
demain ils évitèrent de se parler. Le jour suivant , 
le gondolier de mon ami accourut de très-grand 
matin pour lui dire qu'il venait de voir Bonaparte 
déguisé en matelot , s'embarquer dans une gondole 
et se dérigeant sur Calvi. Il sortit à l'instant pour 
s'assurer de la vérité du fait , qui lui fut confirmé 
par tous les marins du port. Ayant damandé ce 
qu'était devenue la famille Bonaparte , il apprit 
qu'elle s'était réfugiée à Cargèse (i). 

(l) Nouveau séjour delà colonie grecque. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 207 

On voit que j'ai repris les choses d'un peu plus 
haut : car, à cette époque , Napoléon venait de re- 
cevoir son brevet de capitaine d'artillerie. Ce fut peu 
de temps après qu'il fut envoyé à Toulon pour com- 
mander les travaux du .siége. 

Les Mémoires contemporains de M. deB.... di- 
sent que Eonaparte ne fut pas accusé et arrêté , 
comme tenant au régime terroriste. Le fait est au 
contraire positivement exact , et je dois le savoir , 
puisque mon frère était le secrétaire de Salicetti ; que 
mon mari fut le confident , l'ami , encore plus que 
l'aide-de-camp de tîonaparle; que Salicetti lui-même, 
sauvé par nous de l'échafaud , et pendant six se- 
maines dans notre plus intime intérieur, comme on 
le verra plus tard , nous parla sans cesse de cette af- 
faire , pour se disculper de la part qu'il pouvait y 
avoir prise. A cet égard je sais donc mieux la vérité 
que qui que ce soit au monde; je pourrais dire, mieux 
que Bonaparte lui-même: mais il la connaissait telle 
queje la présenteici. Il ne voulait pas la dire; et je 
n'ai pas besoin, je pense, défaire remarquer le si- 
lence gardé par Bonaparte , dans le Mémorial de 
Sainte-Hélène, sur cette époque entière de sa vie. Ce 
silence, fort extraordinaire en apparence, est cepen- 
dant facile à comprendre. Il parle, il est vrai , de 
cette affaire ; mais comment ? ce ne sont pas des ré- 
ticences , des oublis , des méprises : ce sont des 
omissions complètes et nécessairement volontaires ; 
des faits d'une inqDortance tellement immense dans 
sa vie, n'ont pu lui échapper. Je ne porte point ici 



208 MÉMOIRES 

un jugement dicté par mon opinion personnelle , 
et je le prouverai tout à l'heure. Mais je ne puis 
m'empècher de m'étonner d'un aussi complet silence 
sur une époque de son existence qui a influé sur 
son avenir , et par conséquent sur la destinée du 
monde. Il parle de cette arrestation ordonnée par 
le représentant Laporte , vrai zéro dans toute cette 
affaire, comme on parlerait d'une arrestation de 
vingt-quatre heures pour une querelle de sous- 
lieutenant qui motiverait les arrêts. Comment ! il 
ne parle pas de ceux qui sont les vrais auteurs de ce 
qui fut tenté contre lui ! Et cependant celui qui le 
décrète d'arrestation est son compatriote ; c'est Sa- 
licetti. Celui qui est chargé de faire exécuter le dé- 
cret est encore un compatriote ; c'est l'adjudant- 
général Arena (i). Celui qui inspecte ses papiers 
( après Salicetti , toutefois , mon frère en fut té- 
moin ) est le commissaire ordonnateur Denniée , 
qu'il fit depuis intendant militaire de sa garde. Je 
pourrais ajouter que lui , Bonaparte , ordinaire- 
ment si malheureux par son mépris pour l'espèce 
humaine , aurait pu trouver quelque douceur à re- 
porter sa pensée sur un temps de sa vie qui lui pré- 
sentait le souvenir d'une belle action et d'un géné- 
reux dévouement. C'était , il me semble , un sujet 
de conversation au moins comme un autre. Madame 
mère n'a jamais laissé échapper l'occasion de me 



(l) Conjointement avec Vicrvein, commandant de gen- 
darmerie * 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 209 

parler de l'amitié , de la reconnaissance quelle avait 
vouée à jamais à Junot , par suite de cette affaire , 
dont on verra les détails plus tard. Le roi Joseph , 
dont la belle âme garde tous les bons sentimens , me 
l'a prouvé bien souvent. 

Ï0Ut ce qui a connu Napoléon ne reconnaît , dans 
beaucoup de parties du Mémorial , ni son style , ni 
sa façon de narrer , non pas sous le rapport des 
expressions , mais dans la manière de placer les 
faits. Ceux qui ont eu le bonheur de vivre familiè- 
rement avec lui , comme moi , par exemple , depuis 
mon enfance et presque la sienne , ont été frappés 
de ce que je viens de f^iire observer. 

Le fait est que le sujet était scabreux ; en l'abor- 
dant , Napoléon aurait pris l'engagement de traiter 
à fond le point plus qu'épineux de ses opinions po- 
litiques. Or , c'est une des parties les plus singuliè- 
res du Mémorial. 

Le silence plus qu'extraordinaire de Napoléon 
s'explique donc uniquement par tout ce qu'il y 
avait de scabreux dans cette époque de sa vie. Par- 
ler de son arrestation exécutée par Arena , par or- 
dre de Salicetti , pour cause juste ou injuste de ja- 
cobinisme , c'était prendre l'engagement de parler 
aussi de ses opinions , et c'est ce qu'il ne voulait 
pas faire. Bonaparte , en cette occasion , ainsi que 
M. de Bourrienne l'a si judicieusement observé, a 
agi pour la postérité. Le Mémorial , a-t-il pensé , 
sera lu par cent millions d'individus , parmi lesquels 
peut-être en comptera-t-on à peine mille qui con- 

18. 



210 MEMOIRES 

naissent les faits qui nié déplaisent ; ces mille per- 
sonnes conserveront la mémoire de ces faits d'une 
manière peu inquiétante , par la tradition orale ; le 
Mémorial sera donc irréfutable. Bonaparte a dû 
faire ce raisonnement à Sainte -Hélène , lorsqu'il 
n'imaginait pas quune Jîèi're de Mémoires vien- 
drait , comme maintenant, agiter tous les cerveaux, 
mettre en mouvement toutes les plumes pour réunir 
d'anciens et intéressans souvenirs , leur redonner 
la vie , les mettre au jour et enfin les publier. 

Quant aux miens , ceux de cette époque sont 
nombreux , et presque tous ont plus ou moins rap- 
port à Napoléon Bonaparte. Il était fort lié avec 
Robespierre le jeune ; Junot l'était également. C'é- 
tait ce que l'on appelle un excellent garçon , n'ayant 
pas de mauvais sentimens, et croyant ou feignant 
de croire que son frère était mené par une troupe 
de mauvais sujets, qu'il ferait, disait-il, déporter 
à Cayenne, s'il était à sa place. Junot a vu plusieurs 
lettres de B.obespierre le jeune adressées à son 
frère ; et toutes ces lettres étaient dans le même es- 
prit. Pensait-il effectivement ce qu'il écrivait ? voilà 
ce qu'il est impossible de certifier ; je ne puis que 
soumettre les faits au lecteur. Les lettres deE.obes- 
pierre le jeune avalent surtout pour but de faire 
renvoyer Joseph Lebon d'Arras , leur commune 
patrie. 

En arrivant au siège de Toulon, Bonaparte avait 
la réputation d'un chaud patriote. Junot m'a dit 
souvent que le général en chef, qui était très-mo- 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 211 

déré , avait d'abord eu une sorte de prévention 
contre le jeune officier qui affichait des principes 
au moins fort exaltés. Cette manière de voir était 
celle de toute la famille. Si cela n'avait pas été , le 
représentant du peuple Fréron , qui était alors à 
Marseille , n'aurait pas eu pour société intime , 
comme il l'avait alors , la maison de madame Bo- 
naparte la mère, qui habitait Marseille à cette épo- 
que avec ses filles et ses deux plus jeunes fils , 
Louis et Jérôme. 

Je ne veux pour preuve de la justesse de mon 
opinion que les deux pièces citées dans les Mémoi- 
res de M. de Bourrienne et dont Junot avait gardé 
copie. 

La mission donnée par le représentant Ricord , 
le 2-5 messidor an II , à Bonaparte, est bien moins 
militaire qu'une espèce d'ordre de surveillance et 
d'enquête (i) . Il est évident qu'il inspirait la plus 
haute confiance aux proconsuls qui alors étaient 
les maîtres de tout , et cette confiance ne pouvait 
résultei- que de la connaissance qu'on avait de sa 
manière de penser. Il n'avait alors que vingt- cinq 
ans. Il fallait donc que Ricord fût bien sûr de lui. 

Salicetti remplaçant B.icord , on devait s'attendre 

(l) Il fut spécialement recommandé au chargé d'afiaires 
de la république française à Gênes, Bl. Faypoul. Il fut 
chargé de prendre note de la conduite du ministre fran- 
çais Tilly. En général, la teneur de ses instructions indi- 
quait plus une mission diplomatique qu'un mission mili- 
taire. 



212 MÉMOIRES 

que Bonaparte serait protégé par le nouveau venu. 
Ils étaient compatriotes et même amis , malgré 
la difFéience de leur âge ; et bien que Salicetti ar- 
l'ivàt à la suite d'une réaction, il était cependant 
certain que lui Salicetti avait l'opinion que l'on 
appelait terroriste , puisque enfin Salicetti était de 
la Montagne. 

Les deux attitudes politiques de Salicetti , au 7 
thermidor et au 19 thermidor de la même année , 
furent remarquablement ditTérentes l'ime de l'au- 
tre, bien qu'il n'y ait eu que onze jours de distance 
entre ces deux époques ; et cette différence pouvait 
amener des résultats graves : non pas que l'huma- 
nité eût moins à gémir depuis la mort de Robes- 
pierre ; mais on en parlait davantage. Salicetti , 
quoiqu'il ne fût pas méchant , avait assez marqué 
pour chercher à faire impression d'une autre ma- 
nière. Bonaparte et lui avaient été plus que d'ac- 
cord l'année précédente, lors des affaires deCorse(i). 
Bonaparte s'était mis plus en évidence , avait plus 
parlé à la tribune du club , et quoique depuis il ait 
beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place , alors 
on ne pouvait s'y tromper. 

Lorsqu'il fut arrêté, Junot , qui l'aimait avec 
tendresse et un entier dévoùment , voulut le sau- 
ver par la ruse ou par la force. Les supplices de la 
terreur n'avaient pas cessé, et les inquiétudes les plus 

(l) On verra, lorsque j'aurai à parler du \" et du 2 
prairial, que Salicetti n'a jamais abandonné son parti. 



DE LA DUCHESSE d'aBRAUTÈS. 213 

vives étaient à l'instant éveillées sur Ja personne 
atteinte d'une accusation, de quelque nature qu'elle 
fût. Mais Bonaparte lui défendit toute mesure 
hostile. 

it Je suis innocent , lui dit-il ; je dois me conBer 
aux lois. » 

Voilà , au surplus , la lettre que , de sa prison , 
Napoléon écrivit à Junot , en réponse à sa propo- 
sition. Celle-là est bien de Bonaparte lui-même, 
car alors 11 n'avait pas de secrétaire. 

<( Je reconnais bien ton amitié, mon cher Junot, 
i) dans la proposition que tu me fais ; depuis long- 
)> temps tu connais aussi toute celle que je t'ai 
)• vouée , et j'espère que tu y comptes. 

» Les hommes peuvent être injustes envers moi, 
» mon cher Junot ; mais il suffit d'être innocent : 
« ma conscience est le tribunal où j'évoque ma 
1) conduite. 

)) Cette conscience est calme quand je l'inter- 
i> roge ; ne fais donc rien , tu me compromettrais. 

)) Adieu, mon cher Junot. 

11 Salut et amitié. 

» BuONAPARTE. » 

Cette réponse était faite à une lettre que Junot 
lui avait fait parvenir par un soldat, dans les vingt- 
quatre premières heures qui suivirent son arresta- 



214 MÉMOIRES 

lion , parce qu'il n'avait, pu parvenir à le voir dans 
sa prison. Je ne me rappelle plus à présent pour 
quel motif, mais je crois que c'est parce qu'il était 
au secret. Junot , dans sa lettre , lui proposait de 
s'échapper, et lui soumettait plusieurs plans qui 
n'étaient admissibles que par une jeune tète exaltée 
comme la sienne (i); et, en résumé ; 'il (annonçait 
l'intention bien déterminée de partager sa déten- 
tion , dût-elle être éternelle, lui disait-il. 

La défense de Bonaparte, adressée aux repré- 
sentans , et écrite par Junot lui-même sous la dic- 
tée'de Napoléon, indique aussi le vrai motif de 
son arrestation. « Déclarer un patriote suspect, di- 
■1 sait-il, c'est lui ravir ce qu'il a de plus précieux , 
)) la confiance et l'estime de ses concitoyens. » 

C'est donc le patriote qui est attaqué , c'est 
l'homme d'un parti , quel qu'il soit ; car l'homme 
n'est attaqué dans son caractère , de manière à 
perdre et la confiance et l'estime , que lorsque 
l'honneur ou telle autre partie vulnérable de son 
âme est mise en jugement. 

« Depuis l'origine de la révolution , disait-il plus 
)) loin, n'ai-je pas toujours été attaché aux principes?» 

Non ; il ne faut pas accuser Bonaparte d'avoir 
été un terroriste. Il ne l'a jamais été , par deux 

(l) Madame mère s'est toujours rappelé la conduite que 
Junot a tenue à cette épo({ue; elle m'en parlait sans cesse 
lorsque je faisais mon service auprès d'elle. Madame meve 
a le cœur bon et l'àme élevée; je ferai connaitre plus tard 
son caractère. 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 215 

raisons : la première, c'est qu'il n'était pas mé- 
chant (i) ; c'est une chose incontestable : la seconde, 
parce qu'il avait une trop saine raison , une trop 
pafaite intelligence pour ne pas voir qu'un système 
dévastateur n'était pas celui qu'il fallait à notre 
nation. L'ivraie n'était pas à ce point parmi le l)on 
grain , qu'il fallût faucher le champ pour le rendre 
productif. Mais il était républicain, malgré la teinte 
d'absolutisme que pouvait avoir son exclamation , 
au 10 août, envoyant la faiblesse, à ce qu'il disait, 
de Louis XVI. 11 était républicain ; il l'était comme 
Barnave, comme Gensonné, comme Valazé, comme 
ces héros du vrai républicanisme ; et c'en était as- 
sez pour que la vengeance s'en servît en son lieu. 
Ce que je sais ( et je puis ajouter que je le sais avec 
entièie certitude) c'est que Salicetti et lui adressè- 
rent leurs vœux à la môme personne. J'ignore si 
ce fut en Corse ou à Paris ; mais ce dont je suis 
sûre , c'est que , malgré sa jeunesse , ou plutôt à 
cause de sa jeunesse , Donaparte fut écouté. Ce 
n'est pas le motif unique de l'animosité que Salicetti 
fit voir contre Bonaparte dans l'afFaire de Loano ; 
mais cette cause , jointe à tout ce que j'ai indiqué , 

(l) Non il n'était pas méchant. Bonaparte consul. Napo- 
léon empereur, n'ofTrent pas, dans toute leur carrière, 
une preuve qui puisse faire donner ce surnom au granrl 
homme. Il est des êtres qui ne comprennent pas Vannage 
du patron sur lequel est coupé un pareil homme. Il peut 
mériter toute autre épithète, mais non pas celle de inc- 
chant. 



216 MÉMOIRES 

peut faire asseoir un jugement : ce qui va suivre y 
contribuei'a encore davantage. 

L'opinion de mon frère , alors secrétaire de Sa- 
licetti , ainsi que je l'ai dit plus haut , était que 
Bonaparte n'avait dû la vie qu'à une cause que 
personne n'a bien connue. Le fait est que Saiicetti 
reçut une lettre de Bonaparte , qui parut lui faire 
une vive impression. Les papiers de Bonaparte 
avaient été remis à Saiicetti ; celui-ci , après les 
avoir parcourus très - attentivement , les avait re- 
poussés avec une impatience marquée; ensuite il les 
reprit, et les lut encore une fois. Mon frère lui ayant 
proposé de l'aider dans l'examen des papiers de Bo- 
naparte , Saiicetti le refusa; et, après une seconde 
inspection , qui probablement fut encore inutile , 
il s'assit avec un air préoccupé. Que cherchait-il dans 
ces papiers? était-ce une pièce qui le concernait? 
Une autre circonstance, c'est que l'homme qui fut 
chargéde la levéedes scellés était un hommeen sous- 
ordre, tout-à-fait à la dévotion de Saiicetti ; et mon 
frère , que ce soin devait regarder en sa qualité de se- 
crétaire du représentant, eut ordre de n'y point tou- 
cher. Il m'a souvent parlé de ce fait, et je le cite ici 
comme une circonstance d'une haute importance 
pour l'histoire de ce temps. Riendecequi se rapporte 
à un homme comme Napoléon ne saurait être inutile 
ni à dédaigner. 

Quel fut, après tout, le résultat de cette étrange 
procédure, dont l'issue probable était de faire por- 
ter la tète de Bonaparte sur l'échafaud ? Qui ne 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 217 

voit que , s'il eût été conduit à Paris et jugé par le 
comité de salut public, sans aucun doute l'ami de 
Robespierre le jeune aurait été condamné par Bil- 
laud-Varennes et Collot-d'IIcrbois. L'issue de ce 
procès fut l'acquittement du prévenu. Ce résultat 
d'une alïiiire qui menaçait la tête du jeune général 
doit paraître d'autant plus extraordinaire qu'il sem- 
ble que dans le moment Salicetti le craignit. On 
donne même des éloges à Bonaparte , dans l'arrêté 
qui le met dans une liberté provisoire : c'est , dit- 
on , en raison de l'utilité dont le général Bonaparte 
peut être à la république. C'est là de la prévision, 
de la seconde vue , mais plus tard et lorsque des 
mesures ont été prises probablement pour tju'il ne 
soit plus à craindre, alors le comité de salut public 
le raie du tableau des officiers-généraux, et (chose 
fort remarquable) Cambacérès , destiné à devenir 
son collègue au consulat , fut un des signataires de 
l'acte de radiation. Ce qu'il y a de certain , c'est 
que cette affaire est fort obscure. Je désire que les 
détails que je donnerai encore jettent assez de lu- 
mière pour guider les lecteurs dans tant de détours. 
Ce fut alors que Bonaparte , tout-à-fait malheu- 
reux , vint à Paris pour tenter d'obtenir justice ou 
pour chercher à mettre à flot quelcpies- uns des 
mille projets qu'il faisait, nous disait- il, chaque 
soir en s'endormant. Il n'avait avec lui qu'un seul 
aide-de-camp , un seul ami que sa mauvaise for- 
tune attachait encore plus à lui ; c'était Junot ; 
Junot , qui , à dater de ce moment , lui donna des 

TOME I. 19 



218 MÉMOIRES 

preuves positives de cet attachement qui n'a cessé 
d'être que le jour où lui-même a cessé d'exister. 

Duroc ne fut attaché à Bonaparte qu'à l'armée 
d'Italie; on a toujours persisté dans cette faute, 
de croire qu'il l'avait connu à Toulon. M. de Bour- 
rienne , qui est fort bien instruit , et dit la vérité 
lorsque la passion n'offusque pas son jugement , 
rétablit les faits dans leur état véritable ; mais il se 
trompe en parlant des relations de Salicetti et de 
Bonaparte après Toulon. Ils ne s'aimaient pas , et 
je ferai voir tout à l'heure combien Salicetti crai- 
gnait le jeune compatriote qu'il voulait perdre. Il 
ne fut jamais son confident. Bonaparte a pu être 
le sien; ce qui est bien différent. Mais dans tous 
les orages des journées de prairial , Bonaparte ne 
s'est aucunement aventuré ; il était toujours chez 
ma mère à cette époque ; et ce moment de sa vie 
m'est aussi connu que s'il faisait partie de la mienne. 

Bonaparte avait des opinions à lui, qu'il était 
difficile de classer dans les diverses factions d'alors. 
Son républicanisme était girondin , ainsi que je l'ai 
dit plus haut , au fédéralisme piès. Il aurait voulu , 
comme ceux du 31 mai , que tous les abus fussent 
détruits sans que le nivellement coûtât trop cher; 
il n'avait pas encore l'expérience qui devait un jour 
le guider à travers les détours du labyrinthe épi- 
neux des révolutions : ses propres paroles en sont 
la preuve. Cependant ces mêmes paroles sont pour 
moi un sujet profond de réflexions ; car elles me 
prouvent que dans un temps de sa vie , il ne fut pas 



DE L\ Dl'CHESSE D ABRANTtS. 219 

de bonne foi ; mais je ne puis décider en quel temps. 
Tout le monde connaît l'opinion de Bonaparte 
consul sur les hommes de la révolution. Tous ceux 
qui étaient conseillers d'état peuvent certifier la 
vérité de ce que j'avance. Bonaparte avait employé 
dans les premières places des hommes de cette 
même révolution ; mais, excepté Fouché , qu'il 
n'aima jamais (i), ces hommes n'étaient pas les plus 
marquans dans l'histoire révolutionnaire. On se 
rappellera tout ce qu'il dit au conseil d'état lors 
de la machine infei'nale, sur les hommes de sang 
de la révolution , les hommes de septembre, it Ja- 
i> mais la France , disait- il , ne sera tranquille , si 
» vous ne les chassez pas ! Ce sont eux qui font 
» tout le mal ! » Je ne cite pas ici des ouï-dire : on 
peut le voir dans les mémoires d'un conseiller d'é- 
tat, de M. Thibaudeau. Cet homme, que la France, 
peut présenter en première ligne à son Plutarque , 
si jamais elle est assez heureuse pour en avoir un, 
cet homme qui n'a jamais dit que la vérité dans 
tout ce qu'il a écrit sur la révolution , donne une 
relation exacte des discours de Bonaparte aux séan- 
ces du conseil d'état. Au surplus, je ne cite ici que 
comme un fait des choses sur lesquelles je revien- 
drai avec détail , quand j'aurai à parler de la ma- 
chine infernale. 

(l) Il est positif que Bonaparte n'aimait pas Fouché, et 
cependant il l'employait mal»jré ce sentiment instinctif qui 
lui (lisait sûrement que, dans cet homme, il voyait l'un 
de ceux qui devaient aider à sa ruine. 



220 HÉXOIRES 



CHAPITRE XIV. 



31. Brnnetipre. — Les suites de la terreur. — Moyens de 
correspoudance. — Mon père à Bordeaux et ma mère à 
Paris. — L'iiôtel de la Tranquillité. ^ — Nos anciens amis 
et les Corses chez ma mère. — Bonaparte le lendemain 
de notre arrivée. — Bonaparte parlant pour la première 
fois de son étoile. — Tableau de Paris après le 9 thermi- 
dor. — Mort de Carrier. — Sortie de Bonaparte contre 
les muscadins. — Rixes dans Paris. — flanque de subsis- 
tances. — Bonaparte dînant chez ma mère avec Salicetti. 
— Les sections déchaînées contre la Convention. — La 
politique bannie delà conversation etpromesse impossi- 

' ble à tenir. — Los bottes de Salicetti et singulière dis- 
traction. — Conversation remarquable chez ma mère 
entre Bonaparte , mon frère , Salicetti , Romme et un 
voisin. — La place Bellecourt et 3Iémoire de Napoléon. 

Mon père avait pour conseil un homme d'un es- 
prit fort distingué, ancien avocat au Chàtelet, nommé 
Brunetiète. *^I1 avait des relations forcées avec 
tous les puissans du jour , et en profitait pour le 
bien des intérêts de ses cliens. Mon père ayant con- 
servé des rapports assez intimes avec lui , il nous 
tenait au courant des affaires publiques à Paris , 
autant cependant qu'on pouvait le faire sans se com- 
promettre. On n'était plus dans le fort de la ter- 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 221 

reur , mais on pouvait craindre que le feu révolu- 
tionnaire se rallumât, et il fallait toujours user 
d'une extrême circonspection. On s'envoyait des 
nouvelles dans des pâtés, des daubes , des cuisses 
d'oies; et les questions et les réponses voyageaient 
ainsi , protégées par le couvert de la gastronomie. 
Les nouvelles de Paris arrivaient dans des fonds de 
chapeaux, des doublures d'habits, ou bien dans des 
caisses de fleurs artificielles. On joignait à l'envoi 
une lettre qui disait: u D'après ce que vous m'avez 
écrit, je vous envoie telle chose.... » Or, comme 
on n'avait rien demandé et qu'on était prévenu 
d'avance de cette manière de correspondre, la let- 
tre était bientôt trouvée. 

Mais lorsqu'il fallait défaire l'objet qui la con- 
tenait, manière n'entendait pas facilement raison. 
Je me rappelle qu'une fois elle porta pendant quinze 
jours un chapeau avec une lettre dans sa coiffe, 
sans vouloir dire à mon père que le chapeau venait 
de Paris , parce qu'il se serait douté qu'il contenait 
des nouvelles et l'aurait fait découdre impitoyable- 
ment. Il faut dire que dans ce moment on ne pou- 
vait rien recevoir de bien intéresant. 

Enfin se levèrent pour la France des jours plus 
sereins. Mon père reçut des avis répétés de se rendre 
à Paris. « Venez , lui disait-on , venez: le moment 
est favorable; vos talens administratifs vous assu- 
rent une place distinguée. Mais ne perdez pas de 
temps. )> Dès qu'il eut reçu la lettre qui contenait 
cet avis , mon père sourit amèrement. — Ils me con- 

19. 



222 MÉMOIRES 

naissent peu, dit-il en jetant un coup d'œil rapide 
et triste sur toute sa personne maigrie et changée. 
Que veulent-ils faire de moi? Je ne suis plus que 
l'ombre de moi-même. Non, non. Je veux seule- 
ment savoir si je puis aller mourir en paix à Paris. 

Ma mère ne put le faire changer d'avis. Nous 
quittâmes Toulouse; nous dîmes adieu à nos bons 
amis les Moncabrié, la famille des Gavarets , si 
bonne et si parfaite. Nous quittâmes avec regret 
cette ville hospitalière qui nous avait servi de re- 
fuge , de lieu d'asile. J'en ai conservé un doux 
souvenir. Je me rappelle toujours cette rue Croix- 
Baragnon où nous demeurions , cette place Saint- 
Etienne qu'on apercevait de nos fenêtres ; les flèches 
aiguës, les beaux portails gothiques de la cathé- 
drale , que nous pouvions admirer en nous penchant 
un peu ; ces rives charmantes du canal , le Grand- 
Rond , les bords de la rivière, tous les environs 
jusqu'à dix lieues à la ronde, où déjà se montre 
dans toute sa pompe cette riche et admirable nature 
du Midi. 

Il fut décidé que mon père se rendrait à Bor- 
deaux , où il avait quelques affaires à terminer , 
qu'il y demeurerait tout le temps de l'absence de 
ma mère , qui allait partir avec moi pour Paris. 
Une fois arrivée , elle devait prendre tous le ren- 
seignemens possibles sur le plus ou le moins de 
sûreté qu'offrait alors le séjour de la capitale , et 
mon père devait se régler sur ce qu'il apprendrait 
pour arrètei" ses projets ultérieurs. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 223 

En arrivant à Paris , nous descendîmes rue des 
Filles-Saint-Thomas , hôtel de la Tranquillité. Cet 
hôlel garni avait une fort belle apparence ; il était 
entre cour et jardin , agrément fort rare dans ce 
quartier-là , même à cette époque. Nous fûmes lo- 
gées dans un fort joli appartement donnant sur le 
jardin , au second ; ma mère s'y installa avec moi, 
une femme de chambre et un valet de chambre. 
Ces détails doivent paraître futiles en ce moment , 
mais ils ne se seront pas long-temps sans prendre 
de l'importance. 

Mon frère était revenu à Paris avec Salicetti ; mais 
il l'avait remercié de ses bontés pour lui depuis 
plus de deux mois , et il était libre. Son projet était 
d'aller en Hollande pour se livrer au commerce. 
C'était lui qui , prévenu de notre voyage , avait 
loué notre appartement à l'hôtel de la Tranquillité. 
Deux jours après notre arrivée , ma mère revit 
quelques amis qui avaient échappé à la proscription 
terroriste , et qui commençaient une nouvelle vie. 
De ce nombre était cet excellent M. de Périgord. 
Il venait de sortir de prison : sa conservation était 
miraculeuse ; il la devait à son valet de chambre 
Beaulieu. J'ignore si celui-ci vit encore ; mais s'il 
existe et que ce livre lui tombe sous le main, il lui 
sera une preuve que la vertu frappe l'enfance d'une 
empreinte qui ne s'efface jamais; le souvenir de 
Beaulieu restera toujoui's dans ma pensée (i) . Ce 

(i) Je dois ajouter au noai de Beaulieu cchii de Bois- 



224 MÉMOIRES 

n'est pas parce qu'il a fait sortir son maître de prison 
que je me le rappelle , mais à cause de la touchante 
histoire qui se rattache à celle de la délivrance de 
M. de Périgord ; je la dirai en son lieu. 

Ma mcre voyait beaucoup de Corses avant la ré- 
volution. Quoique leurs opinions ne tussent pas d'ac- 
cord avec les siennes , elle ne les en réunissait pas 
moins chez elle. Dès qu'ils surent qu'elle était de 
retour , tous vinrent la voir. Moltédo , l'abbé Ar- 
righi, que l'on appelait Arrighi-Lunettes , Aréna , 
Salicetti , Chiappe , mais avant tous , Bonaparte. Al- 
bert , à qui il avait fliit promettre de l'avertir de 
l'arrivée de ma mère , l'en ayant informé tout de 
suite , nous le vîmes dès lendemain accourir rue des 
Filles-Saint-ïhomas. 

C'est de ce jour-là que j'ai vraiment connu Bona- 
parte ; je me le rappelais bien , mais confusément. 
Lors donc qu'il vint nous voir à notre retour à 
Paris , sa figure me frappa , sans que je puisse ex- 
primer pourquoi , mais de manière à n'être jamais 
oubliée. 

A cette époque de sa vie, Napoléon était laid. 
Depuis il s'est fait en lui un changement total. Je 
ne parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire; 
je n'entends que le changement physique qui s'est 
opéré graduellement dans l'espace de sept années. 



vert , valet de pied de M. le comte de Périgord. Le dévoue- 
ment et raUacliciiieiitde cet hoinuie pour sou maître éga- 
laient presijue tout ce qu"avait lait Beaulieu. 



DE LA DUCHESSE d'aBRAIVTÈS. 225 

Ainsi tout ce qui en lui était osseux , jaune, ma- 
ladif même , s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses 
traits , quittaient presque tous anguleux et pointus, 
ont pris la rondeur , parce qu'ils se sont revêtus de 
chair, dont il y avait presque absence. Son regard 
et son sourire demeurèrent toujours admirables; 
sa personne tout entière subit aussi du change- 
ment. Sa coiffure , si singulière pour nous aujour- 
d'hui dans les gravures du passage du pont d'Ar- 
cole , Wait alors toute simple parce que ces mêmes 
muscadins , après lesquels il criait tant, en avaient 
encore de bien plus longues ; mais son teint était 
si jaune à cette époque , et puis il se soignait si peu , 
que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui 
donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains 
ont aussi subi la métamorphose ; alors elles étaient 
maigres , longues et noires. On sait à quel point 
il en était devenu vain avec juste raison depuis ce 
temps-là. Enfin lorsque je me représente Napoléon 
entrant en 1793 dans la cour de l'hôtel de la Tran- 
quillité , la tiaversant d'un pas assez gauche et in- 
certain , ayant un mauvais chapeau rond enfoncé 
sur ses yeux , et laissant échapper ses deux oreil- 
les de chien mal poudrées , et tombant sur le 
collet de cette redingote gris de fer , devenue de- 
puis bannière glorieuse , tout autant pom^ le moins 
que le panache blanc de Henri IV ; sans gants , 
parce que , disait-il , c'était une dépense inutile , 
portant des bottes mal faites , mal cirées , et puis 
tout cet ensemble maladif résultant de sa mai- 



226 MÉMOIRES 

greur , de son teint jaune, enfin quand j'évoque 
son souvenir de cette époque , et que je le revois 
plus tard , je ne puis voir le même homme dans ces 
deux portraits. 

Ma mère , la meilleure et la plus naturelle des 
femmes , lui témoigna , comme elle le sentait , le 
plaisir qu'elle avait à le recevoir. Elle lui parla de 
Salicetti, et ne lui cacha pas combien elle avait 
blâmé sa conduite envers lui. Un sourire indéfinis- 
sable passa rapidement sur les lèvres de Boil^arte: 
«i II a voulu me faire bien du mal , répondit-il , 
mais mon étoile ne l'a pas permis. Cependant je ne 
dois pas me louer de cette étoile , car enfin quel 
sera mon sort ? » 

Je n'oublierai jamais l'expression de sa physio- 
nomie , en prononçant ces derniers mots. Il était 
profondément ému. Ma mère essaya de le calmer 
et y parvint plus facilement que je ne l'aurais 
cru. Mon étonnement fut , je puis le dire, extrême 
lorsque le lendemain je les vis venir tous deux 
dîner avec nous. Ils paraissaient assez bien en- 
semble ; mais rien n'annonçait cette intimité de 
confidences dont parlent les Mémoires contempo- 
rains. 

A cette époque , Paris était dans une agitation 
inquiétante; des scènes tragiques déchiraient cha- 
que jour le sein de la Convention , et déshonoraient 
sa majesté nationale. Les complices de Robespierre, 
effrayés par la mort de Danton , avaient frappé le 
dictateur pour n'en être pas frappés eux-mêmes ; 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 227 

et maintenant, ils ne savaient comment gouverner, 
parce qu'ils ne voulaient pas garder plus long-temps 
le masque de paix et de bonté qu'ils avaient em- 
prunté pour faire la révolution thermidorienne. 
Billaud-Varennes , interrompu par quelques sons 
vagues et sourds , jetant un coup d'œil menaçant 
sur toute la Convention , et disant de sa voix ca- 
verneuse : « Je crois qu'on murmure » révélait 

à la France , que la mort n'avait pas frappé tous ses 
tyrans. Il était trop vrai, ainsi que je l'ai dit , que 
malgré la destruction du chef, le parti subsistait 
toujours : mais il se trouvait dans un étrange em- 
barras , dont il ne pouvait sortir qu'en renchéris- 
sant encore sur Ptobespierre , puisque l'accusation 
portée contre lui , par les deux comités , et pré- 
sentée par Barrère , était basée sur ce que lui , Ro- 
bespierre , voulait , disait-on , détruire le régime 
révolutionnaire , et établir un système d'indul- 
gence. Or , cette indulgence qu'on venait de punir 
comme un crime , ne pouvait être exercée par les 
mêmes hommes qui venaient de faire tomber la 
tète de leur chef sous un tel prétexte ; il leur fallait 
entrer dans un nouveau chemin plus sanglant , 
plus terrible que le premier; ils ne pouvaient se 
sauver qu'à force de crimes ; c'était une guerre à 
mort : ils sentaient (juc leur salut n'était que là. 

Cependant le moment de répit qu'avait donné 
l'intervalle du 9 thermidor au 1'='' germinal , épo- 
que à laquelle nous étions alors , avait remonté 
tous les courages , en avait produit de nouveaux. A 



228 MÉMOIRES 

la tète de ces vrais républicains , dont la vertu pure 
et sainte ne connaissait d'autre devoir que celui de 
défendre la patrie , il en était un que je vénère , 
dont l'éloge sera toujours dans ma bouche , parce 
que je ne trouve pour lui dans ma conscience que 
des titres à la plus parfaite estime; c'est Thibaudeau. 
On le connaît , sans doute , il est apprécié , mais 
non à sa juste valeur ; et tel est notre malheur à 
nous autres Français , nous ne savons ce que valent 
les hommes que lorsque la mort les a frappés. 

Ainsi , depuis seize ans , M. Thibaudeau , exilé 
d'une patrie qu'il aimait, a vu s'écouler, dans la 
proscription , des jours qu'il aurait voulu consacrer 
au service de cette patrie , dont une loi inique l'éloi- 
gnait. il vit encore , ce que je regarde comme heu- 
reux pour la France (i). 

Aussitôt après le 9 thermidor , les membres du 
comité de salut public furent mis en accusation ; ce 
fut, je crois , Legendre qui attaqua Collot-d'Her- 
bois, Billaud-Yarennes , Barrère , Amar-^ ouland, 
et David; cette attaque eut lieu vers le 10 fructi- 
dor, c'est-à-dire, après l'événement libérateur. 
Carrier fut aussi amené sur les bancs de la Con- 
vention , mais pour être jugé. Le monsti'e eut une 



(l) Thibaiuleau a eu le plus beau triomphe national de 
toute notre révolution ; il lut nommé, clans trente- deux 
départemens , pour la même élection ; et le Pas-de-Calais 
le nommait en même temps que les deux Veudées. C'était 
bien la France entière. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 229 

sorte de courage ; tant il est vrai que le courage 
peut être l'apanage du crime aussi bien que de la 
vertu. 

u Quel est celui de vous dans cette enceinte , 
s'écria Carrier , en roulant des yeux menaçans au- 
tour de lui , quel est celui de vous qui osera donner 
sa voix contre moi?... N'avez-vous pas tous sanc- 
tionné les ordres que j'ai exécutés?... Je déposerai 
sur ce bureau trente lettres de cette même Conven- 
tion qui ose me juger aujourd'hui , et qui me re- 
prochait alors de n'être pas assez sévère!... Oui! 
ajouta-t-il en grinçant des dents , et regardant en- 
core autour de lui; oui, tout est coupable ici 

tout... jusqu'à la sonnette du président. » Nul n'osa 
le défendre , et le 26 frimaire suivant, ce monstre 
mourut avec courage. 

Une fois le premier coup porté , la guerre était 
déclai'ée , et avec de pareils hommes , ce ne pouvait 
être qu'une guerre à mort. Cependant après celle de 
Carrier , on se tenait bien sur la défensive , mais 
aucun des deux partis n'attaquait; ils s'examinaient, 
et semblaient , comme on le dit vulgairement , pe- 
loter en attendant partie. Les journées se passaient 
à ouvrir des pétitions adressées à l'Assemblée , mais 
on ne décidait rien. 

Ce fut au milieu de ces circonstances , que nous 
arrivâmes à Paris. Dès le jour de notre arrivée, 
M. Brunetière nous dit qu'il était fâché de nous 
avoir conseillé de venir. Il était inf[uiet , et Bona- 
parte nous confirma ses craintes. Je me rappelle 

20 



230 MEMOIRES 

qu'il venait de recevoir à l'instant même une lettre 
de sa mère ; elle lui écrivait que peut-être la réac- 
tion ensanglantei-ait tout le Midi. 

Prenant cette lettre pour texte : 

tt Ce sont ces muscadins royalistes , s'écria Na- 
poléon , qui t'ont ici cette levée de boucliers ! Ils se- 
raient bien aises de glaner après le combat des pa- 
triotes ! (Qu'ils sont sols dans cette Convention ! J'ai 
été bien aise de voir que Permon n'a pas pris cette 
mode ridicule , poursuivit Bonaparte : ce sont tous 
de mauvais Français. >> 

Les jeunes gens dont parlait Eonaparte portaient 
des redingotes grises avec des collets noirs, des cra- 
vates vertes; et leurs cheveux, au lieu d'être à la 
Titus comme ceux de la plupart des jeunes gens , 
étaient nattés , poudrés et relevés avec un peigne , 
tandis que de chaque côté de la figure descendait 
une longue face appelée , en style du temps , oreil- 
les de chien. Comme ces jeunes gens étaient at- 
taqués fort souvent , ils portaient une grosse canne 
dont ils ne se servaient pas seulement comme d'un 
moyen de défense ; car bien souvent les rixes dont 
Paris étaitchaque jour le théâtre étaient provoquées 
par eux. 

Les Mémoires contemporains disaient que Sali- 
cetti, à cette époque, paraissait lié avec Bonaparte et 
son confident. Je répète encore une fois que cela n'est 
pas. Il est possible que SaMcetti ait promis à Bona- 
parte de l'empoyer bientôt , qu'il l'ait un peu con- 
solé du mal qu'il lui avait fait précédemment, mais 



DE LA DUCHESSE D ABRATfTÈS. 231 

qu'il l'ait mis dans le mouvement , je suis sûre du 
contraire. 

Le manque de pain et de subsistances commençait 
à se faire sentir. Ma sœur était restée dans le Midi. 
Elle nous envoyait de la farine , mais en secret et 
avec mille précautions. Elle employait pour cela 
une foule de subterfuges que son esprit multipliait. 
Il y avait une punition grave pour le coupable 
surpris. 

Le peuple qui avait supporté la misère sous Ro- 
bespierre , parce que Robespierre le flattait , me- 
naçait bautement de se révolter , et cbaque jour la 
barre de la Convention était envahie par les sec- 
tions de Paris , dont les différens orateurs venaient 
faire assaut de talens , à peu près comme les deux 
procureurs du Mercure galant ; mais ces scènes 
n'avaient rien de comique ; l'attitude des sections 
devenait cbaque jour plus bostile ; on rencontrait 
à cbaque pas des femmes ivres , criant : « Du pain ! 
du pain ! Nous en avions au moins en 9S ! Du pain ! 
A bas la république ! )> 

uMa foi, nous dit un jour Bonaparte en "venant 
dîner avec nous , je ne sais à qui ils en ont ; mais 
ils sont comme des démons. Je viens de rencontrer 
une section du faubourg Saint- Antoine (i) , qui 
est tout-à-fait le second tome delà troupe que j'au- 
rais voulu qu'on me chargeât de recevoir le 10 août 



(i) Pi'obablement celle de Montreuil, qui fut très-re- 
inuaiile à cette époque. 



232 MÉMOIRES 

au même château des Tuileries ! )> Ce jour-là nous 
dînâmes assez vite , et aussitôt après le dîner , nous 
sortîmes pour aller du côté des Tuileries afin d'a- 
voir des nouvelles. Bonaparte donnait le bras à ma 
mère , et j'étais avec mon frère. Lorsque nous eû- 
mes travei'sé le passage Feydeau et gagné le boule- 
vard , nous entendîmes des vociférations horribles ; 
des femmes , des enfans hurlaient contre la Conven- 
tion ; tout rappelaient les journées du 10 août et 
du 6 octobre. « N'allez pas plus loin , madame Pei*- 
mon , dit Napoléon; ce lieu-ci ne vaut rien pour 
des femmes. Je vais vous ramener chez vous ; en- 
suite j'irai aux nouvelles et vous en rapporterai. » 
Ma mère accepta, et nous rentrâmes. Bonaparte 
sortit avec Albert; mais ils ne rentrèrent ni l'un 
ni l'autre; et ils nous dirent, le lendemain, qu'il 
leur avait été impossible de gagner le passage ; que 
du reste , ils avaient été du côté de la Convention , 
qu'elle était heureusement présidée par un homme 
de tête , car , sans cela , tout irait mal. 

<c Ils demandent à tue - tète la constitution de 
1793, disait Napoléon ; ils sont comme des enra- 
gés. — Et vous , Napoléon , dit ma mère , quelle 
est votre opinion là-dessus ? Je crois qu'elle est 
bien , dans le fait , cette constitution de 1793 ! » 
Il n'était pas sur ses gardes et répondit: n Elle a 
du bon dans un sens ; mais tout ce qui tient au 
carnage ne vaut rien. » S'apercevant que ma mère 
souriait , il reprit aussitôt : Ah J signora Panoria .' 
signora Panoria ! qiiest' è malissimo J corne J mi 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 233 

voleté prendere per sorprrsa ? » Puis il ajoutait , 
en riant plus fort : « Non , non , pas de constitu- 
tion de 93 ! je n'aime pas ce régime-là ! » 

Salicetti , qui A'int dans la journée , nous parut 
inquiétant à cause de son humeur sombre. Il était 
distrait , et bien souvent ne répondit pas juste à ce 
qu'on lui demandait. Ces discussions , lorsque Bo- 
noparte s'en mêlait , prenaient toujours une teinte 
d'aigreur ; de sorte que ma mère détournait la con- 
versation d'un sujet politique , lorsqu'ils avaient 
une conversation de ce genre. 

Ainsi, par exemple , quelques jours avant le l"""^ 
plairial, ma mère ayant réuni quelques personnes 
chez elle , pour prendre du thé et des glaces : 
<c C'est à condition que vous ne parlerez pas de po- 
litique , dit -elle; cela commence à m'ennuyer. 
C'est déjà bien assez d'être i^éveillée par vos toc- 
sins , vos générales et tant d'autres gentillesses , 
sans compter les chœurs d'harmonie que font vos 
citoyens de la halle. Ainsi promettez-moi de ne pas 
parler de politique n Tous le promirent ; mais le 
moyen de tenir parole , et de quoi pouvait-on par- 
ler ? tous les sujets de conversation étaient anéan- 
tis ; les spectacles ne produisaient rien ; la littéra- 
ture était morte, à l'exception de quelques traductions 
de romans anglais. Nous avions bien des poètes (i), 
mais leur main était glacée par le chagrin ou la 
terreur. Le pauvre Parnasse était dans un triste 

(l) Marie Chenier et Népomucciic Leinercier. 

20. 



234 MÉMOIRES 

état , et prouvait qu'on effet ses lauriers ont besoin 
d'être arrosés par de fraîches fontaines et non par 
des torrens de sang. 

Bonaparte était de l'avis de ina mère pour que 
l'on ne parlât pas de politique ; il essaya quelque 
temps de soutenir la conversation , mais je crois 
que M. de Narbonne et M. de Talleyrand eux-mê- 
mes y auraient échoué. Romme , qui cherchait en 
ce moment la solution d'un problème que le mal- 
heureux devait résoudre par la mort , fut le pre- 
mier qui se mit à ilre de l'air guindé de chacun , 
et il proposa de raconter des histoires. Bonaparte , 
qui aimait beaucoup cette manière de passer la soi- 
rée , sempara de la parole , et quoiqu'il ne fût pas 
alors très-fort sur la narration , il se mit à raconter 
une foule de faits (i) isolés qui avaient tous de l'in- 
térêt par eux-mêmes , et qui en recevaient un plus 
grand encore par la manière originale dont il les 
disait. Il parlait mal , faisait des fautes de français 
assez grossières , était d'une ignorance qui frap- 
pait dans certaines parties de l'instruction ordinaire, 
mais, malgré tous ces inconvéniens , il faisait plai- 
sir à entendre. Néanmoins la conversation languis- 
sait ; la tendance à reprendre le sujet vers lequel 
toutes les pensées se dirigeaient prédomina bientôt. 
Je me rappelle qu'en ce moment Salicetti triste , et 

(l) L'une lies histoires qu'il nous raconta sera placée 
plus loin. Je ne la mets pas ici pour ne pas interrompre 
le cours de ce qui , dans ce moment , me semble plus in- 
téressant. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 235 

de mauvaise humeur , se promenait dans la partie 
du salon la moins éclairée , en faisant , avec le cra- 
quement de ses bottes , ce bruit monotone et irritant 
qui déplaisait si fort à ma mère, déjà ennuyée de l'at- 
titude morte , lorsqu'elle n'était pas hostile , des 
hommes qui étaient chez elle. « Salicetti , dit-elle 
avec humeur , ne pourriez- vous pas prendre un 
peu de repos afin d'en donner aux autres ? :> Sali- 
cetti , dont les pensées erraient dans un monde 
bien éloigné de l'entourage de la table à thé , s'ar- 
rêta tout-d-coup , regarda ma mère , et s'inclinant 
en souriant, lui répondit avec une affectation de po- 
litesse : » Je vous remercie mille fois , mais j'en ai 
pris deux tasses , et cela me fait mal aux nerfs. )> 
Puis il se remit à marcher , en faisant craquer de 
plus belles ses indignes bottes. 

La patience n'était pas la vertu dominante de 
ma mère ; elle se leva, traversa lentement le salon 
avec cette démarche si moelleusement charmante 
qu'elle avait; puis prenant de sa petite main le 
grand bras de Salicetti , elle le fît retourner sur lui- 
même , tout étonné de sa pirouette. — Mon cher, 
lui dit-elle , j'aime qu'on m'écoute, lorsque je parle; 
et quand je demande , je veux qu'on m'obéisse. Je 
sais bien que c'est un peu despotique , ce que je dis 
là; que voulez-vous ? je cotnmence à être trop 
vieille pour adopter de jeunes maximes , et puis en- 
suite je ne le veux pas. Nous autres femmes , nous 
ne sommes plus que des reines sans royaume ; on 
nous a détrônées ; je ne le sais que trop : mais 



236 MEISOIRES 

j'exerce encore un peu de pouvoir dans ma maison. 
Là , du moins , je suis souveraine , et mes sujets 
doivent m'obéir. Voulez-vous donc vous soustraire 
à mon autorité ? — Non , non ! s'écria Salicetti en- 
chanté de la manière gracieuse dont ma mère avait 
débité son discours , et lui prenant ses deux petites 
mains qu'il baisait allernativement ; non, certaine- 
ment, je neveux pas me soustraire à votre empire. 
Mais qu'ai-je fait qui puisse vous le faire croire ? 
On lui dit répéta sa réponse , et il se trouva, ce 
que tout le monde avait présumé , qu'il avait cru 
que ma mère lui offrait une autre tasse de thé. 

K Je propose l'impression du discours de la ci- 
toyenne Permon , s'écria Homme ; le comité doit 
se trouver heureux d'avoir à délibérer sur un aussi 
charmant sujet. — Oui , oui , s'écrièrent-ils. — A 
propos de comité, mon cber Homme , reprit ma 
mère , je voudrais bien savoir pourquoi vous avez 
été faire l'éloge en manière d'oraison funèbre de ce 
misérable Joseph Lebon? — Ah nous voilà retom- 
bés dans la politique , dit Salicetti. — Pourquoi 
non , si je le veux , dit ma mère : allons , Romme , 
répondez à votre président. — Pourquoi ? répondit 
Romme : mais parce qu'en effet Joseph Lebon était 
un excellent homme. Lorsqu'il était au collège di- 
rigé par les oratoriens à Beaune , il était adoré des 
élèves qui l'avaient surnommé /e Bien- Nommé , et 
je pourrais vous citer des faits curieux à cet égard. 
J'ai fait son éloge ; oui j'en ai dit du bien , parce 
que j'en pense de lui. lia été faible ; voilà son tort. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 237 

— Dites son crime , s'écria mon frère avec toute la 
chaleur d'une belle âme; c'est le plus grand de tous 
en révolution : et puis quand la faiblesse laisse en- 
core son empreinte à la cruauté , cette alliance a 
quelque chose de monstrueux , qui nous frappe 
comme une aberration de la nature. 

!i Je ne puis rendre , continua-t-il avec force , je 
ne puis rendre ce que j'ai éprouvé en voyant Cou- 
thon dans son riche fauteuil à supports revêtus de 
chair humaine (i), se faisant porter à la place Bel- 
lecourt, étant bien élégamment mis, bien parfumé , 
et tenant en main un petit marteau d'argent dont il 
paraissait se jouer. Ses porteurs l'approchaient 
d'un de ces beaux hôtels qui n'existent plus au- 
jourd'hui que dans le souvenir des Lyonnais et gi- 
sans sur la terre ; il donnait sur la porte trois petits 
coups de son marteau d'argent qui rendaient un son 
doux et sonore ; puis , après avoir un peu toussé 
derrière un vaste mouciioir de batiste parfumé , il 
prononçait d'une voix douce et presque en sou- 
riant : ic Je te frappe une fois , deux fois , trois 
fois, au nom de la république française, une et 
indivisible. » Et puis le proconsul allait porter la 
destruction quelques pas plus loin , dans l'asile d'une 
mère de famille dont la hache révolutionnaire avait 
fi'appé le chef quelques jours auparavant Et 

(l) Couthou était cul-dc-jalle. Comiue son patron Robes- 
pierre , il était toujours très-bien lemi , très-bien coilFé 
et parfumé à l'excès , et se faisait porter sur les épaules de 
quatre hommes. 



238 MÉMOIRES 

c'est dans l'âge de notre belle Liberté ! s'écriait Al- 
bert, c'est à l'époque delà régénération d'un grand 
peuple que l'on voit, dans une de ses plus belles 
cités , se passer de telles scènes! 

)i Je le dis au citoyen Salicetti , poursuivit le bon 
jeune bomme tout ému ; il m'avait promis d'en 
écrire à Paris ; j'espérais que cela aurait produit 
quelque effet ; en repassant à Lyon , j'ai trouvé la 
place Bellecourt entièrement détruite. 

— » On prétend , ditRomme , en se levantalors 
et se promenant dans la cbambre , on prétend que 
les pierres des pyramides ont une voix pour racon- 
ter les merveilles de l'Egypte. On dit que , dans 
l'immensité du désert, les ruines de Thèbes, de 
Paimyre et de Tentyris font entendre des paroles 
éloquentes. Quel langage les pierres accusatrices de 
la place Bellecourt parleront-elles au voyageur qui 
un jour s'asseoira sur l'une d'elles? Fasse le ciel 
qu'elles ne soient pas un monument bonteux pour 
le peuple français !... Ah ! le citoyen Permon a liai- 
son , poursuivit Romme en marchant plus vive- 
ment : nous avons eu d'effroyables époques ! — II 
y a long-temps que j'ai dit que l'on devrait f lire je- 
ter toutes ces pierres dans le Rhône et la Saône , 
dit Salicetti en s'asseyant , ses jambes étendues et 
croisant ses bras en étouffant un bâillement , ou 
bien les mettre à la disposition des gens qui bâtis- 
sent. — Cela vaudrait mieux , dit un M. Ferrant , 
maître de forges immensément riche des environs 
de Besançon , qui demeurait dans la maison ; cela 



DE LA DUCHESSE D ABRAiSTÈS. 239 

ne coûterait pas de main-d'œuvre , et même je crois 
que le gouvernement pourrait en tirer quelque 
chose. !> 

Les années pourront ralentir l'activité de la cir- 
culation de mon sang , mon cœur battra moins 
vite , mon ame sera moins sensible, mais rien n'al- 
térera la force du souvenir du moment que je viens 
de décrire. Non ! de penser que deux hommes , 
après la peinture éloquente que Romme et mon 
frère venaient de faire de ce Couthon , pouvaient 
avoir ensemble un colloque semblable à celui qu'ils 
venaient de tenir ! Non ! de penser qu'une pareille 
chose a pu être toute naturelle, toute simple de 
leur part (i) ! Quel mal affieux cela fait à l'ame ! 

Je me rappelle que ma mère devint pâle dans le 
même instant. Bonaparte se leva, poussa son fau- 
teuil avec humeur , prit son chapeau, et passant le 

(l) Un jour, dans les premiers temps du consulat, nous 
fûmes voir des travaux que le premier ronsul faisait faire; 
je crois que c'éiait au Butard. On abattait un vieux bâti- 
ment, les décombres gênaient, et le maître ouvrier pro- 
posait je ne sais quel expédient pour s'en débarrasser. 
Quelqu'un parla du plaisant moyen du maréchal de Ma- 
tignon. Le premier consul, qui ne le connaissait pas, en 
rit beaucoup; mais après il dit : « Nous en connaissons un 
meilleur que celui-là , madame Junot et moi. » Il me 
rappela le maitre de foiges qui voulut jeter la place Bel- 
Iccourt dans le Rhône. Je fus confondue de cet excès de 
mémoire. 

Cela me prouve que, lorsqu'il le voulait, il se rappelait 
fort bien tout ce qui l'intéressait. Ce fait n'avait, au reste, 
que cinq ans de date. 



240 MÉMOIKES 

bras do mon frère sous le sien , il le mena près de 
ma mère, et 11 lui dit (i) : c Je me sauve j j'ai 
peur qu'on rt abatte votre maison. 'Que Jaites-T'ous 
de cet animal -là chez vous? C'est un méchant 
homme sans talent! i> Et il s'en fut avec mon frère , 
qui logeait dans la maison à côté de la sienne. 

(l) Il était l'cçu comme demeurant sur le même pallier. 
Ce n'était pas alors le temps de faire des dillicultés pour 
recevoir quelqu'un chez soi, surtout logeant porte à porte. 
Une particularité fort extraordinaire, c'est que, quelques 
mois plus tard , nous nous sommes retrouvés dans un au- 
tre hôtel garni avec ce meure homme, à l'époque du 13 
vendémiaiie. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 241 



CHAPITRE XV. 



Désir fie mn mère de retourner en Gascogfnc. — Nouveanx 
troubles dans Paris. — Bonaparte chaque jour cliez ma 
mèi'e. — Malheur et misère de Bonaparte. — Le domes- 
tique de Bonaparte et la femme de chambre de ma mère. 
— Le Jardin des Plantes. — Jiinot et Bonaparte chez le 
vieux Daubcnlon. — Junot amoureux de Paulelte Bona- 
parte. — Doubles confidences , et réponse caractéristique 
de Napoléon. — Mon arrestation dans la rue , et scène 
populaire. — Les femmes du peuple. — Tableau de 
mœurs révolutionnaires. 



Ma mère se disposait à retourner en Gascogne , 
pour y terminer diverses affaires , et revenir en- 
suite à Paris avec mon père. Elle était inquiète de 
sa santé ; les nouvelles qu'elle lecevait à cet égard 
de Eordeaux lui donnaient de vives alarmes ; elle 
comprenait trop bien la cause des soufïVances qu'on 
lui signalait 5 elle sentait qu'il fallait ramener mon 
père au centre de tous les moyens qu'il était pos- 
sible de mettre en œuvre pour le guérir. Mais d'un 
autie côté , comment revenir à Paris dans un mo- 
ment ou tout était encore bouleversé? où la révo- 
lution , gémissant de la déviation faite en son nom, 

21 



n'offrait aucune garantie , aucune sécurité à qui 
viendrait lui demander asile ? 

Chaque jour , on était réveillé par le tocsin , la 
générale ou des cris d'alarme , d'insurrection : ou 
bien encore , au milieu de la nuit , le repos du ma- 
lade, l'asile de la jeune fille, rien n'était sacré; tout 
était violé au nom d'une loi que chacun trangres- 
sait. Les visites domicllières , invention infernale 
que ne renierait pas l'inquisition , livraient à toutes 
les passions le moyen de nuire et de tout exécuter. 
La Convention elle-même , qui comptait dans son 
sein , à cette époque , d'honnêtes et purs républi- 
cains , voyait son pouvoir bravé et méconnu ; tout 
paraissait nous reporter vers ces temps malheu- 
reux , dont le seul souvenir faisait trembler d'effroi. 
C'était vainement que les bals reprenaient , que 
les spectacles étaient remplis chaque soir. Ne som- 
mes-nous pas de ces gens qui vont à la mort en 
chantant? Et eti vérité , je n'ose pas dire, que ce 
n'est pas là le vrai courage ; c'est plutôt de l'insou- 
ciance que de la force. 

Oui , l'on dansait ; on allait au spectacle , aux 
concerts du Conservatoire , dans de grandes réu- 
nions publiques : mais la fiunine nous menaçait , 
et nous avions à craindre tout ce que le système 
anarchiste peut offrir de terrible dans ses résultats. 
Bonaparte venait alors tous les jours régulière- 
ment chez manière; il avait de longues discus- 
sions avec d'autres personnes de nos amis. Ces dis- 
cussions amenaient presque toujours des paroles 



DE LA DCCHESSE d'aBRANTÈS, 243 

vives qui déplaisaient à ma mère. Mais Bonaparte 
était malheureux ; nous le savions , et cette certi- 
tude nous rendait bien plus indulgens pour lui. Ma 
mère me dit un jour qu'elle savait des détails re- 
latifs au général Bonaparti? qui l'affectaient vive- 
ment , d'autant plus qu'elle ne pouvait y porter 
aucun remède. Ces détails lui étaient parvenus par 
sa femme de chambre. Cette fille , qui s'appelait 
Mariette , était de Toulouse. C'était un bon sujet. 
Elle était assez jolie ; le domestique de Bonaparte 
en était devenu amoureux , et voulait l'épouser. 
Elle ne l'aimait pas , et , comme il n'avait rien , la 
tentation n'était pas forte, comme on peut le penser. 
Je donne ces détails , parce que tout à l'heure ils 
vont s'enchaîner à une autre affaire. Ce domestique 
disait à Mariette que le général n'avait pas souvent 
d'argent ; k mais il a un aide-de-camp , lui disait-il 
aussi , qui partage tout ce qu'il a avec lui ; et quand 
il joue et qu'il gagne , le plus gros lot est pour son 
général ; et puis la famille de l'aide-de-camp lui 
envoie de l'argent aussi quelquefois ; eh bien ! 
presque tout le magot est pour le général. Mais 
aussi, poursuivait cet homme, le général aime 
son aide-de-camp comme l'un de ses frères. » 

Cet aide-de-camp , c'était Junot. C'était celui 
qui plus tard devait être mon mari. 

A cette épo(]ue , Bonaparte revenu à Paris, après 
les malheurs dont il accusait alors Salicetti , y 
était sans nulles ressources. Sa famille , proscrite 
en Corse , avait trouvé un asile à Marseille , mais 



244 ME3I0IRES 

ne pouvait pas faire poui' lui ce qu'elle aurait cer- 
tainement fait , si elle eût été en Corse au milieu 
de ses ressources naturelles. De temps à autre, il 
recevait quelque argent , et je soupçonne que c'é- 
tait son excellent frère Joseph , marié depuis peu à 
mademoiselle Clary , qui lui faisait parvenir ces se- 
cours ; mais ils étaient insuffisans pour un homme 
qui , quelque économe qu'il fût , avait cependant 
des besoins indispensables à satisfaire. Car enfin il 
fallait manger et se vêtir ; et à cette époque , on ne 
trouvait pas , dans tous les quartiers de Paris , des 
tailleurs , des restaurateurs , des logemens au ra- 
bais. Bonaparte était donc vraiment malheureux . 
Junot , qui souvent m'a parlé des six mois qu'ils 
passèrent ainsi à Paris , me disait que , souvent en 
se promenant le soir sur le boulevard et voyant 
passer de ces jeunes gens élégans montant de beaux 
chevaux et entourés de l'opulence qu'on pouvait 
alors se permettre, Bonaparte déclamait contre le 
sort, et injuriait à demi -voix les incroyables à 
oreilles de chien et à cadenettes relevées , qui pas- 
saient devant eux en se dandinant et jurant ywao/e 
pafumee , paole panachée , que madame Scio avait 
chanté à mi-acles (i). « Et ce sont de pareils êtres 
qui jouissent de la fortune ! » s'écriait Bonaparte , 
en se leA'ant avec humeur et poussant sa chaise de 
manière à ce qu'elle allait quelquefois tomber sur 

( I ) Oii sait que , dans ce temps-là , les jeunes gens appelés 
incroyables parlaient de cette manière. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 243 

les jambes fie l'incroyable ! « Grand Dieu , que 
notre nature est petite ! )> 

Junot , qui aimait Bonaparte comme on aime à 
l'âge qu'il avait alors , lui donnait tout ce qu'il re- 
cevait de sa famille , qui , sans être riche , était 
assez aisée pour ne le laisser manquer de rien. Il 
jouait quelquefois ; mais avant de commencer cette 
spéculation , car il jouait pour gagner , il remettait, 
entre les mains de Bonaparte , les trois quarts de 
de ce qu'il venait de recevoir de la Bourgogne; 
l'autre portion allait courir les chances du trente- 
et-un. Junot rapportait souvent de l'or en abon- 
dance ; alors le petit intérieur devenait pi us joyeux; 
on payait les dettes les plus urgentes. C'était Bo- 
naparte qui réglait la distribution ; et Junot était 
mille fois heureux , en voyant à son général une 
physionomie éclairée par l'expression d'un bon- 
heur qu'il lui avait procuré. 

Un soir , ils se promenaient au Jardin des Plan- 
tes. Ces promenades solitaires avaient toujours un 
grand charme pour Bonaparte ; il avait alors plus 
d'abandon , de confiance, et se sentait lui-même 
plus rapproché de la divinité , dont un véritable 
ami, disait-il , est la fidèle image (i). 

Le Jardin des Plantes prenait alors une forme 
nouvelle par les soins d'un homme que la recon- 
naissance de la patrie devrait aller chercher davan- 

(i) J'ai entendu cette phrase bien souvent répétée par 
Bonaparte, et littéralement comme je la rapporte. 

21. 



246 MÉMOIRES 

tiige derrière sa modestie. Destiné dans l'origine à 
la seule culture des plantes médicinales , le Jardin 
des Plantes avait été ensuite l'objet des soins de 
Tournefort , pour toutes les branches de la bota- 
nique. M. de BufTon ne le trouva donc remarquable 
que sous ce rapport. Il forma le cabinet d'histoire 
naturelle , avec Daubenton ; mais tout était incom- 
plet. Il appartenait à une époque , dévastatrice 
d'ailleurs , d'imprimer cependant à son règne un 
caractère que la postérité ne pourra s'empêcher 
d'admirer. C'est la Convention qui releva et fonda 
tant de beaux et utiles établissemens , parmi les- 
quels est au premier rang le Jardin des Plantes , 
tel que nous le voyons aujourd'hui. 

Thibaudeau , qui , par la place qu'il occupait au 
comité de l'instruction publique, pouvait beaucoup 
pour tout ce qui avait rapport aux beaux-arts et 
aux sciences , faisait , à cet égard , ce qu'il faisait 
pour tout le reste , son devoir en homme honnête 
et éclairé ; mais il trouvait de puissans auxiliaires, 
au Jardin des Plantes , pour l'aider à faire le bien. 
Mon oncle , l'évèque (i) de Metz , ami intime de 
Daubenton , me disait que rien n'était plus admi- 
rable que de voir ce vénérable vieillard au milieu 
de l'établissement dont il était le chef. Junot jouis- 

(l) Mon oncle le chanoine Bien-Aimé, cvêquc de 3Ietz, 
l'un des hommes les plus vertueux de son temps, était un 
botaniste fort distinffué^ et p^rand ami de M. de BufTon et 
de Daubenton. C'est lui qui a fait en entier l'article sur les 
abeilles : il était oncle de Junot , frère de sa mère. 



DE I,A BDCHESSE D ABRANTÈS. x 247 

sait auprès de lui de toutes les pi'érogatives d'ami , 
de compatriote de M. de Buffon et de neveu de son 
ami le plus cher. Aussi allait-il souvent au Jardin 
des Plantes , et y entraînait-il son général. 

Là , me disait Junot , nous respirions un air 
non-seulement plus pur ; mais en passant le seuil 
de la grille , il nous semblait que nous déposions 
un lourd fardeau ; tout prenait autour de nous un 
aspect de paix et de bonhomie. Le soir était ordi- 
nairement l'heure que nous choisissions pom- nos 
visites à M. Daubenton ; nous le trouvions comme 
un patriarche au milieu de ses serviteurs , inspec- 
tant leurs travaux, surveillant les semailles, guet- 
tant les produits , et étant entouré , soutenu , aidé 
par les frères ïhouin, qui soignaient la culture des 
plantes comme de simples jardiniers. 

L'aîné était , comme on le sait , un homme d'un 
rare mérite, joignant la théorie la plus savante à 
la pratique la plus habile. Aussi Bonaparte, animé 
dès lors de ce vaste esprit qui ne veut rien laisser 
à l'inconnu , faisait-il avec lui de longues prome- 
nades autour des vastes serres qui déjà commen- 
mençaient à être remplies de plantes rares , et qui 
plus tard devaient , sous ses ausjjices, mériter le 
nom du plus beau temple que les hommes eussent 
élevé à la nature dans les villes. 

Jussieu , Fourcroy et Lamark dirigeaient d'au- 
tres parties de l'enseignement. Le peu d'étrangers 
ui venaient à Paris alors, et qui allaient au Jardin 
es Plantes , étaient frappés de la parfaite intelli- 



248 



* 



gence , de l'union qui y régnaient. Comme je le 
disais plus haut , en y entrant on y respirait la 
paix. 

C'était ce que disait Bonaparte à Junot un soir 
qu'ils avaient été plus long-temps que de coutume 
à suivre les travaux des frères Thouin. En les quit- 
tant , ils s'enfoncèrent sous des ombrages où ils 
trouvèrent un air chargé des parfums des milliers 
de rosiers en fleurs qui remplissaient les carrés. 
L'air était doux et frais ; les deux amis marchaient 
lentement en silence , en se tenant par le bras , et 
se le serrant par intervalles, comme pour interro- 
ger le cœur et lui répondre. En ce moment il n'y 
avait plus d'épaulettes pour s'interposer entre le 
général et l'aide-de-camp. Les deux hommes, les 
deux amis étaient bien plus rapprochés , bien plus 
l'un à l'autre dans cette belle soirée, nageant dans 
une atmosphère douce, brillante et parfumée, en- 
tourés de touffes , de guirlandes , de massifs , des 
plus merveilleuses , des plus odorantes fleurs , se 
parlant l'un l'autre de cœur à cœ^ur, ils étaient là 
bien plus l'un à l'autre qu'ils ne l'ont été depuis 
dans un cabinet doré de dix pieds carrés. 

L'influence d'une belle nuit est puissante sur 
toutes les âmes qui sentent vivement. Bonaparte 
a été ensuite dominé par une passion dévorante 
qui a tout desséché dans sa fleur, qui a tout sub- 
jugué chez lui , et qui a dit : « Je régnerai seule 
sur toi. j) Cette passion , je n'ai pas besoin de la 
nommer. Mais, à cette époque, il était fort jeune , 



DE LA DUCHESSE D AERANTES . 249 

son cœur (i) battait vivement sous le regard d'une 
femme , et dans ce moment il aimait. Il parla de 
ce sentiment à Junot , et lui en parla avec amer- 
tume , car il n'était point heureux. Junot m'a dit 
que si Bonaparte n'avait pas brisé de lui-même 
tous les liens qui asservissaient son ame aux pas- 
sions, il les aurait ressenties d'une manière terrible. 
Ce jour-là même, en parlant de ce qui l'affectait, 
sa voix tremblait , et Junot sentait son émotion. 
Mais déjà on voyait en lui une force inconnue lutter 
contre sa faiblesse. Il rompit lui-iiiéme le discours, 
et parut avoir oublié le sujet de son émotion. 

Rien n'appelle la confiance comme la confiance. 
Junot avait aussi le cœur l'empli de ces choses qui 
ont besoin d'être contées à un ami 5 mais depuis 
long-temps, l'oreille de Bonaparte en avait reçu 
la confidence : Junot était amoureux comme un 
fou de Paulette Bonaparte ; son ame toute jeune 
et toute brûlante n'avait pu résister à la vue d'une 
créature enchanteresse comme l'était Paulette. Il 
l'aimait avec passion , il l'aimait avec délire; son 
secret n'eu fut pas un huit jours pour sou général. 
Son honneur lui ordonnait de parler, si sa raison 
n'avait pu l'empêcher de devenir amoureux. 

Bonaparte n'avait ni accueilli ni rejeté sa de- 
mande. 11 le consolait , et , ce qui y contribuait 

(1) Lorsque je parlai à Juiiol tlii mol de ma mère sur 
Bonaparte, relativement à sou cœur qu'elle disait rem- 
placé par lin gésier, il se mit à sourire et me dit: « Ta mèi'e 
a doublement tort. » 



250 MÉMOIRES 

plus que toutes ses paroles , c était la presque cer- 
titude que Paulette dirait oui avec plaisir, le jour 
où Junot pourrait lui offrir un établissement non 
pas riche , disait Bonaparte, mais enfin suffisant 
pour ne pas avoir la douleur de mettre au jour des 
enfans qui soient malheureux. 

Ce même soir, dont je viens déparier, Junot 
entraîné , enhardi par ce que Bonaparte lui-même 
venait de lui dire, fut plus pressant qu'il ne l'avait 
encore été. Il avait reçu la veille une lettre de son 
père , qu'il avait montrée à Bonaparte. M. Junot 
disait à son fils qu'à la vérité il n'avait rien à lui 
donner dans ce moment , mais que sa part serait 
un jour de vingt mille francs. 

« Je serai donc riche, disait Junot à Bonaparte , 
puisqu'avec mon état j'aurai douze cents livres de 
rentes. Mon général , je vous en conjure , écrivez 
à la citoyenne Bonaparte , et dites-lui que vous 
avez vu la lettre de mon père. Voulez-vous qu'il 
en écrive une autre à Marseille ? » 

En sortant du Jardin des Plantes, ils avaient 
passé l'eau dans un batelet , et , à travers les rues , 
ils avaient gagne* le boulevard. Ils étaient parvenus 
vis-à-vis les bains Chinois, et se promenaient dans 
la contre allée. En remontant et redescendant cette 
partie du boulevard , Bonaparte écoutait Junot at- 
tentivement ; mais déjà ce n'était plus le même 
homme que sous les ombrages odorans qu'ils ve- 
naient de quitter. Il semblait qu'en rentrant dans 
tout ce bruit de la vie , dans ce tumulte de la so- 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 251 

ciété, il en eût repris les entraves et les obligations. 
Cependant son ton était toujours affectueux. Il don- 
nait des avis. 

te Je ne puis écrire à ma mère pour lui faire cette 
demande, disait -il à Junot ; car enfin tu auras 
douze cents livres de rentes , c'est bien ; mais tu 
ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien et te 
les fera attendre long-temps. Enfin tu n'as rien , 
si ce n'est ton épaulette de lieutenant. Quant à 
Paulette, elle n'en a pas même autant. Ainsi donc, 
résumons : tu n'as rien , elle n'a rien , quel est le 
total? rien (i). Vous ne pouvez donc pas vous ma- 
rier à présent; attendons. Nous aurons peut-être 
de meilleurs jours , mon ami. Oui , nous en au- 
rons, quand je devrais les aller chercber dans une 
autre partie du monde. " 

Cependant le temps politique se rembrunissait 
chaque jour, et de nouveaux événemens venaient 
réveiller les souvenirs déjà presque effacés des jour- 
nées des temps sanguinaires. 

J'étais sortie avec Mariette, le 12 germinal, pour 
aller, rue saint-Denis , chercher des rubans pour 
ma mère, et des gazes, des fleurs artificielles pour 
des commissions de Bordeaux. Nous étions en fia- 

(i) J"ai transcrit cette conversation eu entier et d'après 
Junot lui-même, parce que je trouve rcmai-quable toute 
l'attitude de Bonaparte pendant cette soirée. Junot avait 
j'jardé le souvenir de tout, même de la partie du boulevard 
sur laquelle ils étaient lorsque Bonaparte lui dit ce mot 
bien remarquable à cause des événemens postérieurs. 



252 MÉMOIRES 

cre , ma mère n'ayant pas youIu que je soi'tisse 
seule sans elle à pied , même avec une femme de 
chambre. Nous revenions bien tranquillement , 
lorsque sur le boulevard nous rencontrons une 
troupe de femmes ivres , enragées , ressemblant à 
à des furies , et des plus horribles encore. Elles 
criaient, ou plutôt elles hurlaient : uVive la con- 
stitution de 93! Vive la constitution de 93! A bas la 
Convention ! Nos patriotes ! qu'on nous rende nos 
patriotes ! i» 

Mariette tremblait et pleurait , j'avais aussi pas- 
sablement peur ; mais j'avoue que j'en eus une 
réelle en voyant notre fiacre entouré par un groupe 
de cinquante ou soixante de ces mégères, dont 
l'une, apostrophant le cocher, lui enjoignit pé- 
remptoirement de descendre et d'ouvrir la portière, 

<( Je voudrais bien voir que tu raisonnes ! disait 
la Irihiine du peuple avec un accent impératif qui 
prouvait qu'elle avait l'habitude du commandement 
envers celui auquel elle s'adressait. — Mais.... j'ai 
une pratique dans ma voiture. Quand tu crieras 
comme une enragée qu' t'es ! — Je te dis que j' 
suis fatiguée , et les pati'iotes aussi. F fautben qu' 
nous alHons à c'te Convention de malheur, quoi 
donc, pour qu'i' nous y donnent du pain ; ou , jour 
de Dieu ! l'eu' président sain^a , tout d' même que 
toi , qu' mon poing est lourd. Allons ! [)as tant d' si 
et de mais , ouvre ton wisky, et j' te dis plus vite 
que çà. n 

Je tirais le cocher par sa carmagnole, comme on 



DE LA OrCHESSE d'aBRAîVTÈS. 253 

appelait alors les vestes ; et depuis le commence- 
ment du discours de sa moitié , je me tuais de lui 
dire de descendre et de faire ce qu'elle voulait. 
J'avais préparé un assignat de vingt francs , et 
j'étais bien résolue de le lui laisser et de m'en aller, 
c'était bien là le cas de le dire , sans lui demander 
mon reste. Mais il ne m'entendit pas , ou plutôt il 
ne voulut pas m'entendre : il paraissait même dis- 
posé à passer outre ; ce qu'il eût fait , je crois , si 
ses deux rosses avaient eu de meilleures jambes 
que celles de son antagoniste. 

— Allons ! place au bon peuple ! dit-elle en ou- 
vrant elle-même la portière, et abaissant le mar- 
che-pied du phaéton. En un saut je fus à bas, et 
fis signe à Mariette d'en faire autant ; mais elle était 
si tremblante , qu'elle ne pouvait bouger de sa 
place. La virago me prit dans ses bras et me sou- 
leva de terre aussi facilement qu'elle aurait enlevé 
un enfant de quatre ans. — Eh bien I quoi que vous 
avez donc, mon poulet? vous v'ià comme un fro- 
mage à la pie. Puis se retournant vers son mari : 
— Et toi , animal , tu ne pouvais pas me dire que 
c'était une jeunesse com' ça qu' t'avais dans ta voi- 
ture , cervelle de lapin! Crois -tu pas que j'vas 
mettr' ça à pied. Dis donc, est-i' bête. Elle a tout 
de même peur, ce pauvre petit chat. C'est-i vot' 
maman qui est là -dedans, mon chou? — Non, 
citoyenne: c'est ma bonne. — Eh ben ! quoi qu'elle 
a donc à pleurnicher com' ça? On dirait qu'elle a 
perdu père et mère ! — Dis donc , Marianne , s'é- 

TOME I. 22 



254 MÉMOIRES 

cria l'une des femmes qui avaient ouvert l'autre 
portière (i) , elle nous demande grâce. Elle croit , 
la cane , que nous allons la tuer. Tiens , c'est p't- 
ètre une princesse déguisée! Elles se mirent toutes 
à rire au nez de la pauvre Mariette, qui, semblable 
aux enfans dont on se moque pour les guérir de 
leur colère , n'en pleura que plus fort. — Allons , 
veux-tu ben te taire, sapajou? dit l'une de ces 
douces personnes; tais-toi... et au large. La pre- 
nant alors par le bras , elle voulut la faire sortir de 
voiture : mais la pauvre fille était si tremblante 
qu'elle tomba sur ses genoux dans le fiacre même. 
Elle poussa un grand cri. — Eh ben! cpieque c'est 
donc qu'ça?dit la piopriétaire du fiacre; laisse 
donc c'te jeunesse. Est-ce que tu crois que j'vas 
laisser en aller ça à pied? elle ne peut pas se tenir, 
seulement ; et puis c't' enfant ! Elle me tenait par 
le bras et sentait que je tiembiais violemment. 
C'était une grande femme de cinq pieds trois ou 
quatre pouces, forte en proportion de sa taille, 
fraîche, ayant de beaux yeux, de belles dents, 
de larges mains, qui devaient, comme elle le di- 
sait, être de poids quand elles retombaient sur la 
face de son mari. Ses yeux noirs s'arrêtèrent sur 
moi avec complaisance. Je suis sûre que cette 
femme était mère. — Allons , remontez dans le 

(l) On pense bien que je ne puis mettre ici tous les mots 
techniques et éner.nicjues dont madame Marianne accompa- 
gnait son discours ; je les laisse présumer. Au reste , il n'y 
avait pas une parole qui n'en fût ou suivie ou précédée. 



DE LA. DUCHESSE d'aBRANTÈS. 255 

COUCOU , mon chou , et allez retrouver vot' maman; 
vous y direz seulement qu'une aut' fois elle ne 
vous mette pas com' ça en campagne à la garde de 
Dieu ; car c'est tout de même que si vous étiez 
toute seule que d'être avec une serine comme ça et 
un lapin comme ce cocher-là. Où que tu les a pris? 
demanda-t-elle à son mari. — Rue des Filles-Tho- 
mas , là auprès du théâtre Feydeau. — Allons va- 
t'en. Moi , j'vas m'en aller aussi retrouver les au- 
tres ; et si tu faisais ben , tu y viendrais aussi. Plus 
nous serons pour crier, mieux ça fera. Elle m'en- 
leva dans ses gros bras , et m'embrassant à la ré- 
publicaine , elle me jeta plutôt qu'elle ne me mit 
dans le fond de son équipage , releva le marche- 
pied , ferma la portière , et s'écria d'une voix de 
tonnerre, avec un ou deux juremens pour préam- 
bule : — Fouette cocher ! 

Quand je repasse aujourd'hui dans ma pensée 
les événemens de cette matinée , je me demande 
pourquoi je n'ai pas pleuré comme Mariette : car 
j'en avais autant d'envie qu'elle , bien certaine- 
ment. Alors j'étais trop jeune pour que ce fût l'eftet 
d'un raisonnement quelconque, et pourtant je n'ai 
pas pleuré parce que je ne voulais pas pleurer. 
Dès que nous fûmes hors de la vue de ces femmes, 
J€ fondis en larmes , et lorsque nous arrivâmes à 
la maison et que ma mère , instruite du mouve- 
ment et tout-à-fait inquiète de me savoir dehors , 
se trouva là à ma descente de voiture pour me re- 
cevoir dans ses bras, je me jetai à son cou et pieu- 



256 MÊIHOIRES 

rai avec sanglots. Pendant tout le temps que dura 
notre petite scène, c'est-à-dire pendant dix ou 
douze minutes , mes yeux étaient parfaitement 
secs. J'étais seulement très-pàle et fort tremblante. 

t( C'est la vanité, dit le soir Bonaparte , lorsque 
ma mère eut raconté cette aventure. Mademoiselle 
Loulou n'aura pas voulu pleurer devant des pois- 
sardes. • — Qu'importe ! dit ma mère ; c'est un mou- 
vement Spartiate dont je lui sais gré. d Bonaparte 
se mit à rire. 

Quoi qu'il en soit , telle est la bizarrerie de la 
mémoire, que le 10 août, arrivé quatre ans plus tôt, 
est plus présent à mon souvenir, comme impres- 
sion profonde , que cette aventure du 12 germinal. 

A cette époque , on avait tous les jours une in- 
surrection. Celle du 12 germinal , faite presque 
entièrement par des femmes , avait un caractère 
qui différait des autres. Nous vîmes le soir et le 
lendemain beaucoup de députés qui nous parlè- 
rent de cette journée. Quelques-uns étaient acca- 
blés de tristesse , en disant d'un air pénétré : « La 
France est perdue ! » La relation qu'ils nous fai- 
saient de ce qui s'était passé , avait en effet un ca- 
ractère alarmant , parce qu'il donnait la mesure 
de ce que nous devenions chaque jour. Des fem- 
mes avaient envahi la salle des délibérations des 
représentans de la nation , les en avaient chassés. 
u C'était de fatigue , disait mon frère , que les sé- 
ditieux s'étaient retirés. — Et la Montagne, que 
faisait-elle pendant le tumulte ? disait ma mère. 



DE tA DUCHESSE D ABRANTÈS. 257 

• — Elle appuyait la demande des mutins. » Au reste, 
tout ce que je puis affirmer, c'est que le vacarme 
était si violent , que les mutins eux - mêmes ne 
pouvaient s'entendre. Ce ne fut qu'après leur dé- 
part, que les députés rentrèrent et purent délibérer 
avec tranquillité. 

Salicetti était sombre et silencieux à tout ce qu'on 
disait; il ne répondait pas, et le plus souvent il me 
faisait asseoir à côté de lui , me parlait de ina sœur, 
de son mariage , de Toulouse , sans écouter un mot 
de ce que je lui disais ; mais cela lui donnait une 
contenance et l'empêchait de prendre part à une 
conversation dont le sujet était trop important pour 
lui pour qu'il s'y livrât indifféremment. 

A l'époque du 1'^'^ prairial, il y avait dans la Con- 
vention de nombreux élémens capables de produire 
les plus terribles effets. La Montagne , c'est-à-dire 
l'extrême terrorisme , cherchait à sauver ceux de 
ses membres compromis , non-seulement par l'opi- 
nion générale , mais par le fait d'une mise en accu- 
sation régulière. La lutte était terrible : c'était de la 
vie ou de la mort qu'il s'agissait. Billaud-\ arennes, 
Collot-d'Herbois et Barrère étaient surtout à re- 
douter. Carnot , Pvobert Lindet et quelques autres 
ne l'étaient aucunement, parce que leur vertu ré- 
pondait d'eux , si leur opinion , peut-être égai'ée , 
les avait entraînés. Mais , grand Dieu ! quelle réac- 
tion , si le parti thermidorien eût été renversé ! 
Voilà cependant où l'on en était. Les terroristes at- 
taqués dans Billaud , CoUot et Barrère , remuaient 



258 MÉMOIRES 

le peuple, qui, n'ayant pas de pain , ne demandait 
pas mieux que de crier après quelqu'un : chaque 
jour voyait de nouvelles insurrections , aux cris ré- 
pétés de vh'e la constitution de 9â ! Et ce qu'il y 
avait de curieux , c'est que ceux qui criaient ainsi 
Wfe la constitution de 93 ! ne l'avaient jamais lue, 
et que le seul bienfait qu'ils en connussent, était 
d'avoir vu tomber soixante têtes par jour sur la 
place Louis XV pendant dix-huit mois. Quoi qu'il 
en fût , la pénuiie des subsistances , l'agiotage crois- 
saient chaque jour , et chaque jour aussi croissaient 
l'agitation , l'effervescence des esprits ; et le peuple 
criait que , pour remédier à tout cela , il fallait re- 
mettre en vigueur la constitution de 9â. Il n'y eut 
que Carnot qui , pendant le procès des accusés , fit 
preuve d'un beau caractère ; tous les autres furent 
pitoyables. Mais qui le fut presque autant qu' eux ? 
ce fut la Convention ; et si André Dumont ne s'était 
montré avec vigueur pour demander la déportation 
de Earrère , Billaud-V arennes et Collot-d'Herbois , 
il n'y aui'ait rien eu d'étonnant à ce qu'ils eussent 
mis la Convention hors la loi. 

Leur déportation fut décrétée par acclama- 
tions. Albert , qui avait suivi cette affaire , nous dit 
que la salle avait failli crouler sous les cris d'en- 
thousiasme. Six députés furent condamnés à être 
renfermés dans le château de Ham (i). Mais comme 

(i) Léonard Bourdon, Hugues, Châles, Faussedoisc . 
Duhem, Choudien. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 259 

si cette pauvre Convention eût été frappée d'un es- 
prit de vertige , cpiand elle faisait deux pas de Lien 
en avant, elle en faisait quatre de mal en arrière. 
Les députés décrétés d'arrestation circulaient dans 
Paris , et s'ils en avaient eu l'envie , ils auraient pu 
aller au spectacle le 13 au soir ; car , bien que con- 
damnés , ils étaient encore libres. C'était bien là le 
temps de l'anarchie ! 

Il fallait cependant prendre un parti ; dans un 
moment où le garçon perruquier du dernier village 
s'appelait Brutus ou Mutins Scévola , il n'y avait 
pas dans toute la Convention , naguère si brillante 
de beaux talens , un seul homme qui se rappelât 
Cicéron , ou qui osât l'imiter. 

Enfin ïhibaudeau se réveilla. Il parla, et dans 
un vigoureux discours il rappela à la Convention 
qu'il était de son devoir de veiller à la sûreté de 
l'état. La mise hors la loi fut prononcée. Le géné- 
ral Pichegru fut appelé et chargé des oi'dres de la 
Convention ; en quelques heures , tout fut exécuté. 
Paris redevint tranquille , et les trois députés pri- 
rent la route de Rochefort (i). 

(l) Bari'èrc y alla comme les deux autres; mais, à son ordi- 
naire , il s'arrangea de manière à ne pas être d'une mau- 
vaise partie, et fit si liicn qu'il resta à Rochefort et ne s'em- 
barqua pas. Les Français, qui rient toujours de tout, disaient 
à propos de cela , que c'était la première fois qu'il n'avait 
pas suivi le vent. 

Un homme d'esprit et d'honneur de la révolution a dit 
de lui qu'il était un de ces caractères qui n'inspire ni haine 
ni estime. 



CHAPITRE XVI. 



Le premier prairail. — Journée d'alarmes. — Projet de 
Barras pour le bombardement du faubourg Saint-An- 
toine. ■ — Opposition Je Bonaparte et conseil. — Mort de 
Ferraud. — Bonaparte général inconnu à Paris. — Son 
arrivée chez ma mère à minuit. — Diète forcée. — Impré- 
cations de Bonaparte contre Salicetti. — Salicetti hors la 
loi. — Asile demandé à ma mère par Salicetti. — Crainte 
et premier refus. — Insistance de Salicetti et la cachette 
d'un hôtel garni. — Madame Grétry. — La manie des 
perruques et le petit Alexandre. — Visite de Bonaparte à 
ma mère. — Longue et remarquable conversation. 

La victoire remportée sur la Montagne , le 12 
germinal , devait faire croire que ce parti était 
anéanti dans ce qu'il avait de mauvais , et que les 
républicains purs qui composaient sa partie ex- 
trême, ramenés à la bonne cause, aideraient à la 
centralisation comme moyen d'union , et surtout 
pour éviter l'anarchie qui nous menaçait. Mais la 
Convention , alors le seul pouvoir représentatif, 
était si détestablement organisée dans son ensem- 
ble ; ses comités incomplets , désunis , mal compo- 
sés , offraient un aspect si peu i-assurant que le dé- 



DE lA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 261 

sordre levait hautement la tête et menaçait de nou- 
veau de tout replonger dans le chaos. 

La Convention n'avait plus de popularité , parce 
qu'elle montrait tant de mauvaise volonté pour 
secourir le peuple dans ses souffrances devenues 
intolérables , que la haine avait succédé à l'amour 
que le peuple , surtout celui de Paris , avait eu pour 
elle. Les ennemis de l'ordre , les anarchistes profi- 
taient de ces élémens de malheur , les mettaient 
en œuvre et soufflaient le feu , parce que ces sortes 
de gens ne récoltent que sur les champs de désor- 
dre. La France, épuisée par tous les genres de souf- 
frances , n'avait plus môme la force de se plaindre , 
et nous en étions venus à ce point de décourage- 
ment , que la mort , pourvu qu'elle fût douce , au- 
rait été regardée comme un bienfait même par l'ê- 
tre le plus jeune , parce qu'elle offrait la perspec- 
tive du repos, et qu'on voulait du repos à tout prix. 
Mais il était dit que bien des jours, des mois, des an- 
nées s'écouleraient encore dans cette vie d'agitation 
douloureuse , véritable esquisse de l'enfer. 

Le 1'"'^ prairial (i) , au matin , nous sommes ré- 
veillés par des cris , des vociférations ; la générale 
appelle aux armes , et voilà encore une journée qui 
va augmenter le calendrier sanglant, ouvert de- 
puis 1789! 

On a assez parlé de cette terrible journée ! Je 
me rappelle que la crainte était portée au plus haut 

(1) 18 mai 1795. 



262 MÉMOIRES 

degré ; le pillage paraissait certain ; on disait que 
les conspirateurs l'avaient promis aux trois fau- 
bourgs et particulièrement au faubourg Saint-An- 
toine ; toute la population de ce dernier était ar- 
mée , sa misère était extrême , le peuple manquait 
de tout. On avait bien plus de raison de craindre 
qu'au 14 juillet, au 6 octobre et au 10 août. Ce 
n'était plus à une forteresse ni à la cour que le 
peuple en voulait ; tout ce qui était un peu au des- 
sus du commun était marqué d'un index de pros- 
cription. Ce fut ce})endant ce qui nous sauva ainsi 
que la Convention. Ceux qui avaient quelque chose 
à perdre se réunirent et formèrent un corps ^ dont 
la force eut bien d'autres résultats que n'en auraient 
pu avoir des masses organisées , sans plan et sans 
chefs apparens ; ils craignaient de se montrer. 

Cependant les scènes les plus affreuses se pas- 
saient dans la Convention , tandis que , retirés dans 
nos maisons, nous cachions ce que nous avions de 
précieux , nous attendant à tous les désastres. Vers 
le soir, mon frère, que nous n'avions pas vu de 
tout le jour , vint pour nous demander à manger; 
car il mourait de faim , n'ayant rien pris depuis le 
matin. Le trouble durait toujours ; nous entendions 
des cris aflieux dans la rue ; le tambour roulait 
presque continuellement , et le faubourg Saint- 
Antoine, armé régulièrement d'après la motion de 
Talllen , causait les plus vives alarmes. Mon frère 
finissait à peine son léger repas , lorsque le général 
Bonaparte arriva pour réclamer aussi de nous rho>s- 



DE LA DCCHESSE I) ABRANTÈS. 263 

pitalité. Car lui aussi, nous dit-il, n'avait rien 
mangé depuis le matin , et tous les restaurateurs 
étaient fermés (i). Il s'arrangea de ce que mon frère 
avait laissé , et , tout en mangeant , il nous donna 
des nouvelles. Elles étaient terribles : mon frère 
ne nous en avait rapporté qu'une partie. 11 n'avait 
pas su l'assassinat du malheureux Ferraud , que les 
misérables avaient ensuite traîné et coupé presque 
par morceaux. <c ils ont présenté sa tète à ce pauvre 
» Boissy-d'Anglas (2) , dit Bonaparte , et cette action 
)> de cannibales a failli le faire mourir sur son fau- 
» teuil de président. En vérité , ajouta-t-il , si nous 
i> continuons à salir ainsi notre révolution , on sera 
Il honteux d'être Français (3). d 

Ce qui surtout- était alarmant', c'était le projet 
qu'avait Barras de bombarder le faubourg Saint- 
Antoine. H II est au bout du boulevard avec pas 
)) mal de troupes, dit Bonaparte, et il se propose, 
» à ce qu'il m'a dit , de lancer des bombes. Je lui 
I) ai conseillé de ne le pas faire. La population du 
» faubourg peut sortir de sa tannière et se répandre 
» dans Paris pour y commetie tous les excès. Tout 

(1) Ils étaient bien moins nombrenx alors qu'à présent. 
On parcourait quelcpietois un qualier entier sans trouver 
un traiteur. A présent , bon ou mauvais, il y en a un à cha- 
que coin de rue. 

(2) L'admirable conduite de Boissy-d'Anglas , pendant les 
heures de cette journée sanglante, lui assure une belle place 
ilans notre histoire. 

(3) Je lui ai entendu dire cette parole ce jour-là même. 



264 MÉUOTRES 

)) cela est bien triste. — Avez-vous vu Salicetti de- 
)> puis quelques jours ? demanda-t-il, après un mo- 
)i ment de silence. On le dit impliqué dans les af- 
» faires de Soubrani et de Bourbotte. On croit aussi 
!> que Romme y est compromis. — J'en serais 
)t désolé ; c'est un homme de mérite , et je le crois 
)) républicain vertueux et de bonne foi. Quant à 
» Salicetti !... )> Ici Bonaparte s'arrêta , son front 
se plissa , ses sourcils se rapprochèrent ; il parut 
recevoir une vive impression d'une pensée inté- 
rieure ; puis il continua d'une voix un peu altérée : 
<' Salicetti m'a fait bien du mal.... Il a brisé mon 
)> avenir à mon matin. 11 a desséché mes idées de 
i> gloire à leur tige (i). Je le répète , il m'a fait bien 
11 du mal;.... cependant je ne lui en souhaite 
» pas. I) Mon frère voulut excuser Salicetti. <c Tais- 
)> toi, Permon, dit Bonaparte, tais-toi. Cet homme a 
» été mon mauvais génie. Dumerbion m'aimait , 
)> il m'aurait employé activement. Ce rapport fait 
1) à mon retour de Gènes, et que la méchanceté a 
)• envenimé pour en faire un motif d'accusation , 
)i tandis qu'il en devait être un de gloire (2) pour 
)» moi!.... Non , je puis bien pardonner; mais ou- 
)> blier , c'est autre chose. D'ailleurs , je le répète , 
» je ne lui veux pas de mal. '> 



(1) Une chose remarquable de Bonaparte , c'est la tour- 
nure orientale qu'il a toujours donnée à ses phrases. 

(2) Comme tout est relatif! un motif de gloire. Inspecter 
la forteresse de Savonne. 



DE LA DDCHESSE d'aBRANTÈS. 265 

Bonaparte paraissait tout-à-fait préoccupé en 
parlant ainsi. Vers minuit, mon frère et lui sorti- 
rent ensemble. Les cris continuaient; il y avait 
encore beaucoup de monde dans les rues ; mais 
chacun se retirait chez soi. La Convention était dé- 
livrée ; on entendait bien encore quelques coups de 
fusils ; on voyait des groupes nombreux d'hommes 
armés , de femmes , d'enfans , tous bien vêtus , 
criant à tue-tète : J^ive la constitution de 93 ! Mais 
à la vue de quelques fortes patrouilles qui mon- 
traient l'intention d'arrêter le premier qui pousse- 
rait de nouveaux cris de révolte , tout se calma , et 
vers quatre heures du matin , on put enfin aller 
prendre du repos avec quelque sécurité. Cette 
journée , qui menaçait de tant de désastres , vit 
, heureusement coi^ler peu de sang. Le malheureux 
Ferraud même ne fut massacré que par une erreur 
causée par la ressemblance de son nom avec celui 
Fréron , à qui en voulait personnellement celui 
qui le tua. Ferraud était un homme vertueux, 
brave , un bon républicain , ayant donné de gran- 
des preuves de zèle et de dévouement patriotique. 
Il était beau pour lui de mourir ainsi sur sa chaise 
curule , mais non de la main de ses concitoyens. 

Le lendemain , on apprit que la Convention 
avait décrété d'accusation et d'arrestation . plu- 
sieurs de ses membres , parmi lesquels étaient Sou- 
brani , E.omme , Bourbotte , etc. , etc. Salicetti 
n'était pas nommé, u Allons, dit manière, encore 
des proscriptions! Mon ami, dit-elle à Albert, lors- 

23 



266 MÉMOIRES 

qu'elle le vit arriver, nous avons sans doute de 
grandes obligations à Salicetti pour avoir assuré la 
tranquillité de ton père et la tienne; mais la recon- 
naissance que je lui dois ne peut me faire passer 
sur le désagrément que je trouve maintenant à re- 
cevoir un liotnme accusé de vouloir ramener 93. 
Puisque Salicetti n'est pas sur la liste des pros- 
crits, je veux profiter de cette occasion pour le 
prier de ne pas venir chez moi ; je le puis en toute 
sûreté de conscience. Sa manière de voir devient 
chaque jour moins en harmonie avec la mienne. 
Son mot de l'autre jour sur la place Bellecourt ne 
me sort pas de la tète. Je ne me soucie pas de le 
voir plus long-temps. D'ailleurs , il fait peur à Lou- 
lou. )> 

C'était vrai; sa longue figure jaune et pâle.... 
<t Je ne l'aimais pas. x 

Nous devions partir pour Bordeaux quatre jours 
après, et ce même jour, 2 prairial, ma mère avait 
quelques amis à dîner. C'était un dîner d'adieu , 
dans lequel il était convenu qu'elle prendrait l'en- 
gagement de revenir à Paris quatre mois après 
avec mon père, pour ne {)lus retourner en Gas- 
cogne. Le général Bonaparte était du nombre des 
invités. 

INLi mère était dans son salon , lorsqu'à six heu- 
res , Mariette vint lui dire à l'oreille , qu'il y avait 
quelqu'un dans sa chambre qui voulait lui parler 
seule. Puis elle ajouta : — Je sais qui c'est, Ma- 
dame ; vous pouvez venir. Ma mère passe dans sa 



DE LA DUCHESSE D ABRAPiTÈS. 267 

chambre et voit dans l'embrasure de la fenêtre un 
homme qui , à moitié caché par le rideau, lui fait 
signe de la main. Ma mère m'appelle, me dit de 
fermer la porte, s'approche de cet homme , et re- 
connaît Salicetti. 11 était pâle comme un mort, ses 
lèvres étaient aussi blanches cpje ses dents, ses yeux 
noirs brillaient comme deux charbons ardens , il 
était effrayant. — Je suis proscrit, dit-il très-bas 
et rapidement à ma mère , c'est-à-dire condamné 
à mort. Sans Gautier , que j'ai rencontré sur le 
boulevard , j'allais dans cette caverne de brigands 
et j'étais perdu, x Madame de Permon , dit-il à ma 
mère après favoir regardée quelque temps en si- 
lence , j'espère ne pas m'étre trompé en comptant 
sur votre générosité... N'est-il pas vrai que vous 
me sauverez? Je ne crois pas avoir besoin, pour 
vous y décider, de vous rappeler que j'ai sauvé 
votre fils et votre mari, x 

Ma mère prit Salicetti par la main et l'entraîna 
dans la chambre voisine qui était la mienne. Lors- 
qu'elle avait quitté le salon, il n'y avait qu'une 
seule personne, mais depuis il était arrivé du monde; 
elle cioyait même entendre la voix de Bonaparte. 
Elle n'avait pas une goutte de sang dans les veines. 
Dans ma chambre, du moins , on ne pouvait en- 
tendre, ic Je ne perdrai pas le temps en paroles, 
dit-elle à Salicetti , dès qu'ils y furent entrés. Tout 
ce que je puis vous donner, vous pouvez le deman- 
der, il est à vous. Mais il est une chose au delà de 
ma vie , au delà de tout ; c'est ma fille , c'est mou 



268 MÉMOIRES 

fils. Demandez-moi mon sang. Mais en vous ca- 
chant seulement pour quelques heures , car cette 
maison ne peut vous receler plus long-temps , je 
ne vous sauve pas , et je porte ma tète sur l'écha- 
faud en y entraînant mon fils. Je vous dois de la 
reconnaissance ; prononcez vous-même si elle doit 
aller jusque-là. n 

Jamais je n'ai vu ma mère aussi belle. Ses yeux 
étaient fixés sur moi avec une expression admira- 
ble. <t Je ne suis pas assez égoïste , lui répondit Sa- 
licetti , pour proposer une chose aussi dangereuse 
pour vous , et alors sans résultat pour moi. Voici 
mon plan et mon unique espoir. Cette maison , 
comme hôtel garni , sera le lieu le moins soup- 
çonné ; la maîtresse est sans doute intéressée à ga- 
gner beaucoup d'argent , je l'en comblerai. Que je 
sois caché pendant huit jours. Au bout de ce temps, 
vous partez pour la Gascogne. \ ous m'emmènerez 
avec vous , et vous m'aurez sauvé la vie. Si vous 
me refusez un asile même pour quelques heures , 
en sortant de cette maison , je suis arrêté, jugé, 
et conduit sur un échafaud pour le rougir de mon 
sang , tandis que j'ai fait épargner celui de votre 
marietde votrefils. — SaHcetti, dit manière, il n'y a 
dans vos paroles, ni générosité , ni pitié. Vous con- 
naissez ma position, et vous en abusez. Que voulez- 
vous encore une fois que je fasse dans un hôtel gar- 
ni? Une maison remplie de gens de toutes les pro- 
vinces , presque habitée par vos ennemis ; car vous 
savez bien que Bonaparte est le vôtre. De plus , la 



DE LA DUCHESSE D ABRA!VTES. 260 

maîtresse de la maison est loin de partager vos opi- 
nions. Vos promesses seront-elles capables de lui 
faire prendre ainsi votre parti au point de hasarder 
sa vie. Comment même le savoir? Tout ce qui nous 
entoure est hérissé de difiicultés !... » 

Dans ce moment , on ouvrit la porte de la cham- 
bre à coucher; ma mère s'élança au devant de la 
personne qui entrait. C'était Albert qui venait sa- 
voir pourquoi on ne servait pas le dîner : u Tout 
le monde est là , lui dit-il , excepté Bonaparte qui 
s'est fait excuser. » Ma mèi'e joignit les mains , et 
les serrant fortement.^ elle les leva vers le ciel. 
Mon frère la l'egarda avec étonnement ; elle lui 
fit signe de se taire , et lui dit tout haut de faire 
servir. 

)> J'achève de lire une lettre que ta sœur vient 
de m'écrire par une personne qu'elle me recom- 
mande. Elle a joint à sa recommandation une 
dinde aux truffes , et si ces messieurs n'ont pas 
peur de dîner trop tard , nous la mangerons au- 
jourd'hui ; ou bien nous pourrons en faii-e un nou- 
veau motif de réunion , dit ma mère en s'avançant 
vers ses convives , ayant à la main une lettre qu'en 
passant elle avait prise sur sa cheminée. 

Le motif qui lui faisait faire ce long men- 
songe , c'est que l'homme qu'elle avait laissé dans 
le salon pour aller trouver le proscrit , était ba-' 
vard à l'excès , et avait sûrement déjà dit qu'on 
était venu chercher ma mère avec une apparence 
de mystère ; mais elle parla si naturellement que 

23. 



270 MÉMOIRES 

l'on crut à la nouvelle qu'elle donnait de l'arri- 
vée d'une dinde aux truffes. Tout le monde se 
récria et passa d'une voix unanime à l'avis de la 
manger le lendemain , et ma mère ayant demandé 
la permission de finir sa lettre , referma la porte 
de sa chambre à coucher, dont elle poussa douce- 
ment le verrou , et alla rejoindre le malheureux 
proscrit, «t Nous devons nous estimer heureux, 
dit-elle, en rentrant dans ma chambre, où nous 
trouvâmes Salicetti assis sur une chaise, la tête 
appuyée dans ses deux mains , nous devons nous 
estimer heureux de n'avoir pas Bonaparte pour 
scruter nos paroles et nos rcgai'ds. Maintenant que 
faut-il faire? — Si vous ne vous refusez pas à me 
sauver , la chose est sûre , je ne demande que 
votre consentement; le donnez-vous ?... )> Ma mère 
ne répondit pas d'abord. On voyait, au change- 
ment fréquent de la couleur de ses joues , qu'elle 
était violemment agitée. Enfin , elle devint si pâle 
que je crus qu'elle se trouvait mal. Salicetti, in- 
terprétant son silence comme un refus , reprit son 
chapeau qu'il avait jeté sur mon lit, et murmu- 
rant quehjues mots que je n'entendis pas , il allait 
sortir de la chambre lorsque ma mère l'arrêta 
par le bras : 

« Restez ! lui dit-elle , ce toit devient le vôtre. 
Mon fils doit acquitter sa dette ; et quant à moi , 
c'est mon devoir d'acquitter celle de mon mari, n 
Eh bien , tout est dit. Tout est bien. Allez dîner . 
Mariette aura soin de moi. Je ne lui ai dit que 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 271 

deux mots , mais ces deux mots magiques me 
l'ont attachée au point de lui faire donner sa vie 
pour moi. — Jeune fille , dit-il en m'arrètant par 
ma robe , comme j'allais suivre ma mère , j'ai parlé 
devant vous , parce qu'il faut bien que vous sa- 
chiez celte affaire ; je n'ai pas besoin de vous re- 
montrt'r les conséquences d'une indiscrétion. — 
Ah ! ne craignez rien , m'éciiai-je en me jetant 
dans les bras de ma mère, dont les yeux étaient 
fixés sur moi avec une expression de désespoir. 
Bonne mère ! elle ne pensait qu'à moi dans ce 
moment où elle jouait sa tète ! Elle s'arrêta un 
moment dans sa chambre pour reprendre un peu 
d'assurance. Elle n'était certes pas dissimulée ; 
car rien n'était plus franc et plus loyal que son 
ame ; mais la force de son caractère lui donnait , 
quand il le fallait , un grand pouvoir sur elle- 
même. Personne n'aurait pu se douter , lors- 
qu'elle rentra dans le salon, qu'elle eût un se- 
cret si important à dérober à l'attention de ceux 
qui l'entouraient. 

Le dîner fut gai. Les personnes engagées étaient 
d'une opinion qui leur faisait voir avec une vive 
satisfaction le résultat des événemens des deux jour- 
nées qui venaient de se passer ; et, comme on sa- 
vait que ma mère pensait de même , et que rien , 
dans sa contenance , ne trahissait son inquiétude , 
on s'abandonnait à la joie. Brunetière était du nom- 
bre de nos amis invités. Il était toujours fort gai , 
mais ce jour-là les éclats de sa gaîté redoublaient. 



272 MÉMOIRES 

Brunetière louchait d'une manière atroce , et sur- 
tout quand il lui arrivait d'avoir bu du vin de 
Champagne. Ce jour-là, « en raison de la libération 
de l'assemblée , disait-il , je fais des libatiotis au 
bon voyage de tous les déportés , et à votre ami 
Salicetti, Permon, dit-il en s'adressant à mon frère; 
car j'ai oublié de vous dire qu'il est dans la nasse 
avec les autres brochets. Il voulait tout avaler , ce- 
lui-là. Pour le dire en passant , je ne l'aimais pas 
trop , votre Corse , et même à présent que j'y 
pense , je ne l'aimais pas du tout. Je me rappelle 
qu'un jour , où j'avais comme aujourd'hui l'hon- 
neur de dîner chez madame de Permon ( et il se 
levait en faisant une profonde révérence) (i), il y 
eut du tapage entre ce monsieur Corse , M. de 
Permon et ce pauvre Durosoi. 11 est mort en brave 
gai'çon , celui-là, en honnête homme qu'il était... 
Je doute que le monsieur Corse en fît autant. Pour- 
quoi? demanda quelqu'un. — Pourquoi ? parce 
qu'il est méchant , et que les médians sont toujours- 
lâches; or , puisqu'il est méchant, je conclus que... 
— Allons , dit ma mère , vous parlez là sans savoir 
ce que vous dites. — Je vous demande pardon , 
l'épondit M. Brunetière -, qui , comme les gens dans 
une demi-ivresse , se cramponnait à son idée. — 
Et que savez-vous , s'il est ou non méchant ? dit 



(l) J'ni trouvé dans Walter Scottle portrait littéralement 
copié sur le caractère de M. Brunetière. C'est dans Gui Man- 
neriug , Tavocat Pleydell. C'est cela tout-à-fait. 



DE LA DUCUESSE I) ABRAKTÈS. 273 

ma mère ; il ne vous a jamais fait de mal. — Pai-- 
bleu ! s'écria M. Bi'unetière , c'est vous-même, ma- 
dame , qui me l'avez dit , il n'y a pas encore huit 
jours , en me répétant un affreux mot sur des pier- 
res , dont il faudrait lui attacher une au cou et 
l'envoyer avec elle où il voulait qu'elle allât. )> 

Ma mère devint pâle et rouge en même temps. 
Elle me dit , le même soir , que la pensée que le 
proscrit , qui était venu lui demander un asile , était 
insulté dans son malheur , dans la première heure 
qu'il passait sous le toit hospitalier, lui avait fait 
mal. Son ame était grande et belle ! Non-seulement 
j'aimais ma mère , mais j'en étais fière. 

Enfin cette éternelle journée s'écoula. Ma mère , 
n'ayant pas voulu donner prise au moindre soupçon, 
n'avait pas même prévenu mon fière. Lorsque tout 
le monde fut parti , elle lui annonça l'hôte qui nous 
était arrivé. Mon frère frémit pour ma mère et pour 
moi ; mais il n'était plus temps de craindre , il fal- 
lait agir et mettre en oeuvre tous les moyens que 
pouvait présenter la prudence. 

Madame Grétry fut appelée. Elle se conduisit 
d'une manière parfaitement noble. Si elle vit en- 
core , ce que j'espère , je la prie de voir ici une 
preuve d'estime et de souvenir. Elle dit , au pre- 
mier mot de proscription : « J'ai ce qu'il vous faut , 
mais il faut pour cela que madame de Permon 
consente à changer d'appartement. Il y a une ca- 
chette qui a sauvé plus de quatre infortunés , lors 
du régime de la terreur. Elle en sauvera encore , 



274 MÉMOIRES 

du moins tant que je vivrai dans cette maison. » 
A propos de madame (irétry, je rapporterai ici 
un fait qui occupa beaucoup les habitans de sa mai- 
son , et qui se trouve singulièrement lié aux tristes 
circonstances dont je parle. Au nombie des folies 
du temps, les perruques jouaient un rôle impor- 
tant. Rien ne peut être comparé à l'absurdité de 
cette mode. Une femme brune devait avoir une 
perruque blonde ; une femme blonde, une brune. 
Enfin une perruque devenait partie nécessaire d'un 
trousseau. J'en ai vu qui coûtaient huit et dix mille 
francs (i), mais e/i assignats, ce qui revenait à cent 
cinquante ou deux cents francs en argent. On con- 
çoit qu'avec cette fureur de perruques les cheveux 
blonds naissnns étaient fort recherchés. Or il est 
impossible d'imaginer une tête de chérubin bouclée, 
une tète d'amour prise dans les gracieux tableaux 
de l'Albane , plus charmante que le chef blond du 
petit Alexandre. Il était le favori de toute la mai- 
son ; on l'aimait pour sa figure, sa gentillesse, 
parce que l'œil se plaît à s'arrêter sur un objet 
aussi joli , aussi gracieux ; et puis on l'aimait pour 
lui , pour son caractèie d'enfant. Il était toujours 
chargé de bonbons , de joujoux , et bien ceitaine- 

(l) J'ai vu chez Diifour, faiseur de perruques d'alors, 
une perruque blonde du prix de 600 francs argent. C'est en- 
core meilleur marché qu'une perruque pour Philippe V , 
où il entrait pour 800 francs de cheveux , sans la façon; et 
l'on sait combien est grande la différence de la valeur du 
marc d'argent selon les temps. 



1)E LA DUCHESSE D AERANTES. 275 

ment il était l'être le plus heureux de la maison. 
Mais , hélas ! nul bonheur n'est parfait. Le pauvre 
petit recevait bien des complimens pour ses beaux 
cheveux. Le pauvre enfcmt ne disait pas que tous 
les soirs on lui mettait quatre-vingts papillottes au- 
tour de sa petite tète , et que les beaux cheveux 
n'auraient pas plus bouclé sans cela qu'un écheveau 
de soie de Turin. ^. 

Le pauvre petit était vraiment malheureux de 
l'excès de sa beauté. Cependant il avait fini par s'y 
habiluer et prendre son triomphe en patience. De- 
puis la fin de l'hiver , sa mère ne pouvait le retenir 
chez elle. 11 était continuellement dans un grand 
vestibule intérieur où il avait établi son quartier-gé- 
néral , et de là il faisait de fréquentes excursions 
dans le jardin , et surtout dans les appartemens de 
la maison , où il était sur d'être toujours bien ac- 
cueilli et de trouver des bonbons, des fruits , des 
jeux , et surtout des caresses ; car nous prenions tous 
plaisir à faire naître une expression joyeuse sur 
cette ronde et fraîche petite figure. Il était si gentil 
lorsqu'il secouait sa tète , et débarrassait ses deux 
joues vermeilles de leur rideau de soie ! Par exem- 
ple , je n'ai jamais connu d'enfant plus gourmand. 
Dès qu'il apercevait une friandise , ses yeux bleus 
lançaient des éclairs , en même temps qu'ils accom- 
pagnaient le plus gracieux sourire de sa petilebouche 
cerise, qui était au reste bien vite déformée par 
l'occupation que lui donnait a l'instant l'objet de 
tant de joie. Du reste, gentil dans son humeur, 



point gênant , Alexandre était vraiment un enfant 
charmant. 

On concevra facilement qu'il devait être aimé 
de toute la maison : aussi l'inquiétude fut-elle gé- 
nérale lorsqu'un jour, après une recherche exacte 
chez tous les locataires , il fut impossible de trouver 
Alexandre. La mère, au désespoir, ftitles recher- 
ches les plus minutieuses; il est reconnu que l'en- 
fant n'est dans aucun des appartemens. Il y avait 
un puits dans le jardin ; mais la mardelle est trop 
haute pour que l'enfant ait pu y monter , il ne peut 
y avoir d'inquiétude de ce côté. La pauvre madame 
Grétry était dans un état pitoyable , que chaque 
instant ne faisait qu'aggraver, et l'incertitude sur 
ce mystérieux événement y ajoutait encore. 

On était alors dans les beaux jours de luai ; il 
faisait un temps admirable ; comme nous venions 
de sortir de table , j'étais à la fenêtre du côté de la 
cour, et je regardais tous les serviteurs de la mai- 
son allant et venant à la recherche d'Alexandre , 
lorsque, à la clarté douteuse du crépuscule, je vois 
avancer sous la porte un petit objet très-informe , 
une petite masse toute ronde , s'approchant d'un 
pas timide. Enfin je re reconnais Alexandre ; mais, 
bon Dieu ! dans quel état ! 

Son matelot de bazin d'une blancheur toujours 
si éblouissante était taché, crotté, déchiré ; et il 
n'avait plus qu'un de ses petits souliers de maro- 
quin vert , ainsi qu'un de ses bas de soie à coins 
de couleur. Mais la plus étrange partie de sa per- 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 277 

sonne était sa tête ; plus de belles boucles blondes 
soyeuses et parfumées , plus de papillotes à redou- 
ter , mais aussi plus de cheveux ; Alexandre est 
tondu. Il est sorti de la maison en chérubin , il y 
rentre en enfant de chœur. Le pauvre petit semblait 
connaître son malheur ; car il baissait sa tète , aussi 
nue qu'un genou , avec la même humiliation que 
le mulet de Provence , lorsqu'on lui ôte son plumet 
avant d'entrer dans la ville , parce qu'il a été déso- 
béissant. 

Il y a bien des années de cet événement, et je 
ne puis me rappeler sans rire la figure vraiment 
burlesque de ce pauvre enfant , dégagée de tous ses 
cheveux , laissant voir deux énormes oreilles qui 
montaient le long de cette tête si habilement rasée. 
Ses yeux , ordinaiiement gracieux et doux , avaient 
en cet instant , quelque chose d'effaré, tellement 
étranger à sa physionomie habituelle , qu'il était 
impossible de ne pps rire. En une seconde toute la 
maison fut autour d'Alexandre , qui fit un discours 
fort éloquent dans lequel il nous fit voir qu'il était 
complètement ivre. Je m'aperçus alors que sa dé- 
marche incertaine venait de son intempérance , et 
non de la perte du coco vert, comme je l'avais d'a- 
bord charitablement pensé ! 

On ne peut se faire une idée de l'effet de l'ivresse 
sur cette petite cervelle. Il bavardait comme une 
vraie pie , et nous apprit qu'étant sur la porte un 
beau citoyen s'était arrêtédevant lui, lui avait donné 
des pastilles de chocolat , des pistaches , des poires 

24 



278 - MÉMOIRES 

confites ; lui avait dit qu'il en avait chez lui des 
chambres pleines. J'ai déjà dit que la tempérance 
n'était pas la vertu de mon petit favori. Aussi les 
chambres pleines de pistaches et de poires confites 
firent-elles dresser ses énormes oreilles ; et , don- 
nant la main à son tentateur, il se mit à courir de 
toute la vitesse de ses petites jambes , vers une bou- 
tique de coiiTeur , où il trouva bien à la vérité des 
pistaches et des diablotins , mais surtout de grands 
ciseaux qui le débarrassèrent de sa magnifique che- 
velure , dont le brave homme a fait une belle per- 
ruque qu'il a vendue probablement de manière à 
faire rentrer l'intérêt de ses diablotins. 

Après cette digression , je reviens à Salicetti. Le 
déménagement convenu se fit le soir même. On dit 
que ma mère avait reçu des nouvelles de mon père, 
et qu'il annonçait son arrivée à Paris ; qu'en consé- 
quence de cette annonce, ma mère restait, au lieu 
de partir , et prenait un appart^iient plus grand. 
On à^vdàijhire arriver une seconde lettre , dans la- 
quelle mon père annoncerait qu'il ne venait plus 
et rappellerait ma mère auprès de lui. L'important 
était en ce moment de donner un prétexte plausi- 
ble à ce qui se faisait. 

La petite retraite de Salicetti était bien meublée, 
tout entourée de tapisseries , de nattes , afin que le 
moindre mouvement de celui qui l'habitait ne pût 
être entendu. En une seconde , on était à l'abri. 

Le lendemain matin , il était à peine onze heu- 
res , quand nous vîmes arriver le général Bona- 



DE LA DCCHESSE d'aBRANTÈS. 279 

parte. Comme cette scène est une de celles qui m'a 
fait le plus d'impression dans ma vie, je la rappor- 
tei'ai dans tous ses détails. 

13onaparte était vêtu comme il le fut presque 
toujours depuis. Il avait une redingote grise , plus 
que modeste , boutonnée jusqu'à la cravate , un 
chapeau rond toujours mal posé sur ses yeux, qu'il 
cachait entièrement , ou bien sur le derrière de sa 
tète , de manière à faire croire qu'il allait tomber ; 
une cravate noire , très-souvent mal nouée ; voilà 
quelle était la toilette ordinaire de Bonaparte. Pour 
dire la vérité , à cette époque , tout le monde, hom- 
mes et femmes , n'étaient pas fort élégans , il faut 
en convenir , et la tenue personnelle de Bonaparte 
ne choquait pas autant alors qu'elle le fait aujour- 
d'hui par souvenir. Il avait à la main un gros bou- 
quet de violettes qu'il présenta à ma mère à son 
entrée dans la chambre. Cette galanterie lui était si 
peu ordinaire que nous ne pûmes nous empêcher 
d'en rire. « Il me paraît , dit-il en riant avec nous , 
i> que je me suis mal acquitté de mon emploi de 
)i cavalière .servente. )> Puis après quelques autres 
propos : n Eh bien ! madame Permon , ajouta-t-il, 
)) voilà donc Salicetti qui , à son four, peut juger de 
)> l'amertume des fruits de l'ari-estation? Ils doivent 
» lui être d'autant plus désagréables à avaler, que 
)> c'est lui et ses adhérens qui ont planté les arbres 
Il qui les produisent, n — Comment! dit ma mère 
d'un air étonné en me faisant signe de fermer la 
porte du salon , Salicetti est ariété ? — « Eh quoi ! 



11 ne saviez-vous pas qu'il était depuis hier décrété 
)i d'accusation ? Je croyais que vous le saviez même 
î) si bien que c'était chez vous qu'il était caché. )> — 
Chez moi ! s'écria ma mère ; mais , Napoléon , vous 
êtes fou , mon cher enfant ! Chez moi ! mais il fau- 
drait pour cela que j'eusse un chez moi. Mon cher 
général , je vous prie de ne pas répéter autre part 
une semblable plaisanterie. Que vous ai-je donc fait 
pour vous amuser à jouer ainsi avec ma tète ? car 
il n'y va pas de moins. 

Bonaparte se leva , il s'avança lentement , et , se 
plaçant devant ma mère , il croisa ses bras et la fixa 
long-temps en silence. Ma mère ne changea pas de 
visage et n'abaissa pas sa paupière sous le feu du 
regard de l'aigle. <t Madame Permon (i) , dit-il en- 
!> fin , Salicetti est caché chez vous , ne m'inter- 
)) rompez pas. Je ne le sais pas d'une manière posi- 
)> tive ; mais je dis qu'il est caché chez vous, parce 
» que , hier , à cinq heures , il a été vu sur le bou- 
» levard , parlant avec Gauthier , qui l'avertit de 
» ne point aller à la Convention. Il s'est dirigé de 
Il ce côté. On ne lui connaît ici aucune connaissance 
)> assez intime pour hasarder , en le recevant , sa 
» sûreté et celle des siens , si ce n'est vous ; il n'a pas 
)> été au palais Égalité. C'est donc chez vous qu'il 
» est venu chercher un asile. :> 

Ma mère avait repris toute son assurance, u Et 
de quel droit Salicetti serait-il venu me demander 

(l) Jamais il ne mettait la particule, et il avait raison. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 281 

asile ? dit-elle. Il sait que nous ne pensons pas de 
même. J'étais au moment de partir , puisque sans 
la lettre de mon mari , je me serais mise en route 
demain matin pour la Gascogne. » — n De quel 
11 droit il serait venu cliez vous? Voilà ce que vous 
» avez dit de plus juste , chère madame Permon. 
1) Venir chez une femme seule , qui peut être com- 
)) promise pour quelques heures de salut procu- 
11 rées à un poscrit qui mértte sa poscription , est 
1) une indignité dont tout autre ne se serait pas 
)> rendu coupable. Vous lui devez de la recon- 
n naissance. C'est une lettre de change que vous 
i> devez acquitter. Il a été lui-même l'huissier ve- 
» nant vous faire commandement de payer ; n'est- 
i> ce pas , mademoiselle Loulou ? d nie dit-il en se 
tournant brusquement vers moi. 

— J'étais à travailler dans l'embrasure d'une 
fenêtre sur laquelle étaient beaucoup d'arbustes. 
J'eus l'air de regarder l'un des pots de fleurs, et 
je ne répondis pas. Ma mère , qui me comprit , 
me dit : u Laurette, le général Bonaparte te parle , 
mon enfjnt.)' Je me tournai alors vers lui , le reste 
de mon trouble pouvait passer pour le commen- 
ccmeiit de celui qu'aurait éprouvé une jeune fille 
qui vient de faire, sans le vouloir, une chose im- 
polie. Je le croyais , du moins ; mais nous avions 
affaire à trop forte partie. Il me prit la main , me 
la serra dans le deux siennes et dit à ma mère ; 
« Je vous demande pardon, j'ai eu tort, n Votre tille 
î>'m'a donné une leçon. ;> — Vous donnez à Laurette 



282 MÉMOIRES 

plus de mérite qu'elle n'en a , mon cher enfant. 
Elle ne vous a pas donné de leçon , parce qu'elle 
ne saurait pourquoi elle le pourrait faire ; mais 
c'est moi qui vous en donnerai une tout à l'heure , 
si vous persistez à vouloir croire une chose qui , en 
résumé , peut me faire un grand tort , et aurait de 
graves conséquences , si vous alliez répandre de 
semblables folies, n 

Bonaparte lui dit d'une voix émue : « Madame 
)> Permon , vous êtes une femme remarquablement 
î) bonne, et cet homme est un méchant homme. 
» Vous ne pouviez lui fermer votre porte , il le sa- 

1) vait... Et vous exposer ainsi que cet enfant ! 

)) Autrefois , je ne l'aimais pas ; maintenant , je le 

)) méprise Il m'a fait bien du mal.... Oui , il m'a 

)) fait beaucoup de mal : eh bien ! il y avait des mo- 

)) tifs; vous les avez connus, n'est-ce pas? » 

Ma jnère fit signe que non. — -i Quoi! Permon ne 
» vous en a pas parlé ? — Jamais. — C'est étonnant. 
)) Eh bien ! je vous les conterai quelque jour ; vous 
)i verrez s'il n'y a pas eu de la lâcheté et de la 
)i cruauté à se prévaloir de sa faveur surnagea?ite , 
)) pour me repousser, uioi , au fond de l'eau. Il 
» m'a accusé de crimes , car n'est-ce pas un crime 
)) que d'être un enfant traître à la patrie ? Salicetti , 
)) s'est conduit , dans cette affaire de Loano , comme 
5) un misérable ; Junot voulait aller le tuer : si je 
)> ne l'avais arrêté , ce jeune homme , rempli de 
)i feu et surtout d'amitié pour moi , voulait aller le 
> défier en duel ; et s'il n'avait pas voulu se battre , 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 283 

» il l'aurait jeté par la fenêtre , disait-il. Maintenant 
)i Salicetti est proscrit. A son tour, il peut mesurer 
)i toute l'étendue d'un malheur comme celui d'une 
» destinée brisée, perdue ! n — Napoléon, lui dit 
ma mère en lui prenant la main et le regardant avec 
amitié, je vous jure sur ma foi que Salicetti n'est pas 

chez moi.... et tenez faut-il tout vous dire? — 

Dites , dites , s'écria-t-il avec une ardeur que peut- 
être personne ne lui vit jamais. Eh bien ! Salicetti 
était ici, en effet, hier à six heures ; mais il en est 
ressorti à huit heures et demie neuf heures. Je lui 
ai démontré l'impossibihté physique de le recevoir 
chez moi , demeurant dans un hôtel garni. Il m'a 
comprise et est reparti. » 

Tandis que ma mère parlait , Bonaparte avait les 
yeux fixés sur elle avec une avidité dont rien ne 
peut donner l'idée , puis il s'éloigna , et se promena 
rapidement dans la chambre. « Ainsi , je l'avais de- 
]) viné , disait-il ; ainsi donc il a eu la lâcheté de ve- 
» nir dire à une femme : Donnez votre vie pour moi. 
)) Mais lui qui venait vous intéresser à son sort , 
)i vous a-t-il dit qu'il venait de faire assassiner un 
)> de ses collègues ? — Avait-il au moins lavé ses 
11 mains avant de toucher les vôtres pour vous im- 
)> plorer ? — Napoleone .' Napoleone ! quest'è 
3> troppo ! Tacete , se non tacete : me ne vado. Se 
î) hanno ammazato quest' iiomo poi non è colpa 
3) sua.'....n Quand elle était émue, ma mère parlait 
italien ou grec à l'instant même. Cela lui est souvent 
arrivé avec des gens qui n'entendaient ni l'un ni 



2S4 lUÉHOIRES 

l'autre. Au reste , cette fois il en Fut de inèine , Bo- 
naparte était lancé après Salicetti comme un chien 
de chasse le serait après un cerf, il cherchait tou- 
jours à l'atteindre et n'écoutait rien. Ma mère se 
désespéi'ait. Salicetti entendait tout; une simple 
planche le séparait de nous ; moi , dans mon inex- 
périence , je tremblais à chaque instant de le voir 
sortir de sa retraite 5 je ne connaissais pas encore le 
monde. 

Enfin , après une longue conversation de deux 
heures , que je ne transcris pas ici parce qu'elle 
roula toujours sur le môme sujet et presque avec les 
itiémes expressions (1) , Bonaparte se leva pour 
s'en aller, et je respirai, car je voyais ma pauvre 
mère au supplice. — Vous m'assurez donc que 
vous croyez qu'il est retourné chez lui pour s'y ca- 
cher? dit encoi'e Napoléon en prenant son chapeau. 
• — Oui, répondit ma mère, je lui ai dit que puis- 
qu'il tenait à se cacher dans Paris , il valait mieux 
qu'il séduisît à prix d'or les maîtres de son hôtel 
garni , parce que ce serait là le dernier endroit où 
l'on irait le chercher. Ensuite , dit ma mère après 
un moment de réflexion , et pres([ue effrayée de 
diriger les recherches sur des innocens ; écoutez 
donc , mon cher enfant , je ne puis vous dire 
qu'il y soit. Je ne l'ai pas vu rentrer chez lui , 

(1) Cette conversation fut transcrite mot à mot par mon 
frère , qui, déjà à cette époque, tenait un jouinal pour l'aire 
l'ouvrage que lui a enlevé le duc d'Otrante. Il en a été de 
même de tout ce qui avait rapport à raiîaire de Salicetti. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 285 

après tout. — « Oh ! bien , très-bien ! Mille remer- 
)> cîniens , madane Permon , et surtout pardonnez- 
» moi. Mais si jamais vous êtes offensée comme je 
i> l'ai été par cet homme !... Adieu. » 

Bonaparte sortit enfin , et il était temps ; ma 
mère était épuisée. Elle me fit signe d'aller pousser 
le verrou de sa chambre , et ouvrit la porte de la re- 
traite de Salicetti. 

Je n'ai jamais aimé cet homme. Il m'est toujours 
apparu avec une sorte de prestige effrayant, qui me 
le rendait répulsif. Depuis, en lisante' Vamjjire ^ 
son idée m'est revenue. J'ai uni sa figure à ce 
caractère fictif. Cette pâleur jaune, les yeux noirs 
flamboyans ; ces lèvres qui blanchissaient à l'in- 
stant même où il éprouvait une vive émotion , 
tout en lui effrayait les yeux et l'âme. Ce jour-là , 
il me causa un tremblement qui me dura toute la 
journée. Il me semble le voir encore. Il était assis 
sur une petite chaise près du lit , la tète appuyée sur 
l'une de ses mains , qui était pleine de sang ; le lit 
en était tout taché , et une cuvette sur laquelle il 
était penché, et qui s'était renversée, en contenait 
encore. Il venait d'avoir une hémorragie et de ren- 
dre des flots de sang par la bouche et par le nez (i) ; 
il en était couvert. Sa pâleur était effrayante. Que 
j'ai été long-temps poursuivie de cette figure dans 

(l) Pendant la route de Paris au port où il s'cndjarqua , 
Salicelli eut cinq de ces liéuiorragies ; il y était sujet, et 
la contrnclion qu'il éprouva pendant la conversation de Bo- 
naparte la rendit plus sérieuse. 



286 MEMOIRES 

mes rêves ! Ma mère courut à lui ; il était presque 
évanoui : elle le prit par la main , elle était froide. 
Nous appelâmes Mariette. Elle lui fit respirer du 
vinaigre. Il revint à lui. Quel retour à la vie , 
mon Dieu ! Des mots sans suite ; mais des impréca- 
tions!.... Cet homme qui habituellement avait des 
formes polies , devint aussi brutal qu'un homme 
du bas peuple ; des juremens , des menaces adres- 
sées surtout à Bonaparte , se succédaient avec une 
lapidité qui formait un étrange contraste avec sa 
faiblesse. Je m'en fus dans le salon , où je trouvai 
mon frère ; je l'envoyai près de ma mère ; car, pour 
moi , je n'y tenais plus.... 

Le lendemain , Bonaparte revint. Sa physiono- 
mie avait la plus singulière expression. Il était fa- 
cile de voir que son opinion était arrêtée sur ce 
qui regardait Salicetti ; du moins ce fut ce qui nous 
frappa , ainsi qu'un ami de celui-ci , qui possédait 
toute sa confiance , et était venu le même matin. 
Mais Bonaparte ne parla pas comme la veille , d'une 
manière aussi directe contre le proscrit , il se con- 
tentait de lancei'par intervalles de ces mots comme 
il savait en dire, de ces mots en manière de flèche 
aiguë ; mais rien de personnel norninatii>ement. 
Comme ces deux hommes se haïssaient ! Si l'un deux 
a pu faire prendre le change à cet égard, il a été 
d'une grande habileté , ou bien dissimulé. 



DE lA DCCBESSE D ABRAHTÈS. 287 



CHAPITRE XVII. 



Fête funèbre en rhonneur de Ferrnud. — Romme et ses col- 
lègues. — Difficulté de sauver Salicetti. — Le {jénéral 
Miranda. — Incroyable ressemblance , et projet de ma 
mère. — Supplice de Romme. Soubrani et ses collcg^ues. 
— Le poignard et les suppliciés. — Scène atroce et mon 
frère couvert de sang. — Mauvaise joie de Salicetti. — 
Bonapai'te chez ma mère , et détails sur Bonaparte, 



Le 14 prairial , on fit un service funèbre en 
l'honneur de Ferraud. II était homme de bien , on 
aurait pu faire prononcer son oraison par un au- 
tre que Louvet , l'auteur de Fauhlas. Lorsque Sa- 
licetti apprit cette particularité , il se prit à rire , 
et fit une remarque mordante sur l'orateur et sur 
le fait lui-même. 

Je ne pus m'empècher d'en* être blessée. Il est 
toujours mal d'attaquer le malheur avec quelque 
arme que ce soit ; mais de toutes , la plus odieuse 
est la raillerie : il y a là quebjue chose de sauvage. 
J'étais bien jeune alors. Mon ame avait cette sus- 
ceptibilité native qui s'offense chevaleresquement 
d'une seule atteinte à ce qui est beau et bien. Je 



288 MÉMOIRES 

me mis à plemer . et quittai la chambre avec dé- 
pit de voir mon frère et ma mère garder le silence 
et ne pas l'imposera Salicetti. Albert, qui m'avait 
devinée , vint aussitôt dans ma chambre. Je lui fis 
les reproches que je croyais qu'il méritait. 

<! Ma pauvre Laurette , me dit - il en m'embras- 
sant ! ma bonne sœur! il ne faut pas avoir ainsi de 
l'exigence pour ce monde dans lequel tu entres si 
jeune et si bonne , si étrangère à tout ce qui est 
vengeance et Ixiine. Pauvre amie ! Ce sont des sen- 
timens que tu ne connais pas et que tu ne peux 
comprendre ! Sois indulgente pour ce que tu ne 
sais pas , et puis songe que tu aurais trop à faire 
si tu prenais parti pour le malheur toutes les fois 
que la méchanceté l'insulte. 

Mon frère avait raison. Eh bien ! je suis toujouis 
de même. 

Cependant le procès des accusés de prairial s'in- 
struisait avec vigueur. On cherchait Salicetti et un 
autre représentant. Salicetti n'était pas aimé de ses 
collègues. Il avait de l'esprit , beaucoup de moyens, 
une grande ambition, et les projets qu'il aurait réa- 
lisés étaient d'une nature qui devait nécessairement 
attirer une grande sévérité sui- leur auteur , du 
moment où ils étaient connus. Homme était arrêté ; 
c'était un mathématicien distingué ; Goujon qui , 
depuis l'ouverture de la Convention , s'était fait re- 
marquer par ses vertus privées et ses qualités ré- 
publicaines , était également arrêté ainsi que Sou- 
brani , Duquesnoi, Duroi et Bourbotte. Tous étaient 



DE LA DICHESSE D ABRANTES. 289 

remarquables , soit par leurs vertus personnelles , 
soit par leurs talens comme hommes d'état. Que 
de réflexions étaient éveillées en voyant de tels 
hommes assis sur le banc des criminels ! 

Pour les isoler de leuis adhérens , on les avait 
aussitôt transférés au château du Taureau , dans 
le département du Finistère. Mais lorsque le calme 
fut un peu rétabli , on les ramena à Paris pour y 
être jugés par une commission militaire spéciale. 
Ce moment fut dangereux pour nous. Les rechex'- 
ches redoublèrent de vigueur et d'actiA'ité. Nous 
dûmes plus que jamais songer au départ. Mais com- 
ment faire? Il fdllait un passe-port pour le pros- 
crit , et là son or devenait impuissant. Ma mère ne 
savait comment résoudre l'affaire dans laquelle elle 
s'était engagée. ïout-à-fait abattue , elle allait lais- 
ser Salicetti aux soins de madaine Grélry , et re- 
partir pour Bordeaux avec moi , lorsqu'elle reçut 
une lettre de mon pèie qui, ayant appris le danger 
de Salicetti , ordonnait h ma mère de lui être utile 
en tout ce qu'elle pourrait. Cette lettre lui étuit 
apportée par un M. Emilhaud, de Bordeaux, qui pa- 
raissait posséder la confiance de mon père. Ils s'é- 
taient , à ce qu'il paraît, liés pendant le séjour de 
mon père à Bordeaux. C'était un homme de cin- 
quante ans à peu près , de beaucoup d'esprit, ayant 
des manières polies , et sachant paifaitement son 
monde. Ses opinions étaient celles de mon père ; 
leur liaison ne m'étonnapas. 

L'histoire de passe -ports était ce qui nous res- 

TOME I. 25 



290 MÉMOIRES 

tait de plus difFiciJe à faire. La plus rigide surveil- 
lance était exercée à cet égard , et nous ne savions 
que faire , lorsqu'un incident bien naturel nous 
donna l'idée de ce qui nous fit réussir. Un jour , 
Eonaparte nous dit : u J'ai dîné hier chez un homme 
)) qui est singulier. Je le crois espion de la cour 
)i d'Espagne e4, de l'Angleterie tout à la fois. Il loge 
)) àun troisième étage , et il est meublé comme un 
)i satrape. 11 crie misère au milieu de cela, et puis 
» nous donne des dîners faits par Méo et servis dans 
» de la vaisselle plate. C'est une bizarre chose que 
!) je veux éclaircir. J'ai dîné là avec des hommes 
Il de la plus grande importance. Il yen a un entre 
)) autres que je veux revoir, c'est un don Quichotte, 
5) avec cette différence que celui-ci n'est pas fou. » 
Ma mère lui ayant demandé son nom , « C'est le 
1. général M iranda , répondit -il ; cet homme -là a 
» du feu sacré dans l'ame. » 

Lorsque lîonaparte fut parti , Salicetti dit à ma 
mère : n Le drôle (jamais il ne parlait de Bona- 
parte sans une épithète injurieuse) a deviné juste. 
C'est un agent de l'Angleterre , ce donneur de dî- 
ners dont il vient de vous parler. Je le crois Mexi- 
cain , sans en être sur , car il est fort replié sur 
lui-même ; avec une simplicité apparente, je l'ai 
jugé lepicaro le plus délié de l'Espagne. Mais il 
faut absolument , madame Permon , que vous me 
rendiez le service d'attirer le général Miranda chez 
vous ; j'ai le plus grand besoin d'entendre son opi- 
nion sur toutes les affaires de plairial. Si je ne m'a- 



DE LA DUCHESSE d'aBRA\TÈS. 291 

buse pas dans mon espéFance, vous serez délivrée 
avant peu de la triste responsabilité que je vous 
cause. i> 

Ma mère témoigna quelque répugnance à attirer 
chez elle un étranger avec lequel elle n'avait nul 
rapport : <c Et puis ensuite , quels moyens employer 
pour le faire venir? dit- elle , ici ; il n'existe aucun 
rapport entre lui et moi. )> Salicetti en convint , et 
se frappant la tète , il fut tout le jour abîmé dans 
ses réflexions , et témoigna une humeur très-vive , 
ce qu'il faisait toujours lorsque ma mère se refu- 
sait à une démarche qui pouvait la compromettre. 

Le même jour M. Emilhaud vint nous voir ; en 
racontant ses voyages, il vint à parler de l'Espagne, 
de ceux qu'il y avait connus , et il nomma le gé- 
géral Miranda. <! Mon Dieu! dit ma mère, j'en ai 
fort entendu parler, je voudrais bien le connaître. 
- — Je vous le présenterai si vous le désirez , dit 
M. Emilhaud ; nous sommes fort liés, quoique ses 
opinions et les miennes ne marchent pas du même' 
pied. Il rêve la liberté du monde entier; c'est une 
belle chose que la liberté, mais c'est une arme dan- 
gereuse à mettre dans la main des peuples. J'ai 
quelquefois avec lui des scènes terribles ; néanmoins 
c'est un excellent garçon , et nous nous donnons 
toujours le main avant de nous quitter... Voulez- 
vous que je vous l'amène? » 

Ma mère répondit (|u'elle en serait charmée; en 
effet, deux jours après, M. Emilhaud lui amena 
le général Miranda. C'était un homme d'une figure 



292 MÉMOIRES 

et d'une tournure peu communes, en raison de leur 
originalité plutôt que de leur beauté ; c'était tou- 
jours cet œil de feu des Espagnols , cette peau ba- 
sanée, ces lèvres minces et spirituelles même dans 
leur silence ; sa physionomie s'éclairait dès qu'il 
parlait , ce qu'il faisait avec une rapidité inconce- 
vable. Cet homme devait avoir au fond de l'ame le 
foyer d'un noble feu. 

Le général Miranda parlait mal français ; mais 
M. Emilhaud ayant dit à ma mère qu'il parlait l'ita- 
lien , la conversation fut aussi vive , aussi rapide 
que si le général fût né à Florence , ou ma mère à 
Madrid. 

Comme Salicetti l'avait priée de le faire, ma mère 
mit la conversation sur les derniers événemens , 
malgré sa répugnance à parler des affaires politi- 
ques. Le général Miranda était occupé en ce mo- 
ment à répondre à des questions sur le midi de 
l'Espagne que lui adressait mon frère; il lui sou- 
riait , ce qui donnait un grand charme à sa physio- 
nomie. Tout à coup, en entendant ma mère parler 
de la conspiration de prairial, il changea dans l'in- 
stant, et devint sombre et surtout sévère, u J'aime 
la liberté , madame , dit l'Espagnol , mais ce n'est 
pas une liberté sanglante et sans pitié pour le sexe 
et l'âge, comme celle qui était à l'ordre du jour 
chez vous il y a peu de mois ; il me paraît que l'on 
voulait la rétablir par cette révolution du i""^ prai- 
rial. Ceux qui voulaient et provoquaient un tel re- 
tour ne sont pas des Français ; ils ne sont d'aucun 



BE tA DUCHESSE D AERANTES. 293 

pays. — Bien , mon ami , bien ! lui dit Emilhaud 
en lui serrant la main , à la bonne heure , parler 
comme cela. Voilà de bons sentimens. — Eh quoi ! 
pensez-vous donc parce que j'aiuje !a liberté, parce 
que je voudrais voir ma patrie afFranchie du joug 
de l'itiquisition et de ces règles de favoris qui font 
rougir le front de la nation plus encore que celui 
de notre roi , pensez-vous enfin parce que je suis 
raisonnable , que je sois sanguinaire ? C'est vous , 
mon ami , qui n'êtes pas dans la question ; non , 
non, pas d'échafauds permanens, ou la France est 
perdue. » 

Tandis que le général Miranda était chez ma 
mère , je sortis un moment , et je traversai l'anti- 
chambre ; à peine y eus-je mis le pied que je re- 
culai. Salicetti était devant moi, je le crus du 
moins; jamais ressemblance ne fut plus forte, 
seulement la taille de l'individu que je voyais était 
plus petite que la sienne ; mais du reste même 
physionomie , mêmes traits. Cet homme était un 
Espagnol au service du général Miranda. 

Lorsque celui-ci fut parti avec monsieur Emil- 
haud , Salicetti dit à ma mère d'un air accablé : 
«1 II n'y a rien à espérer ainsi que je m'en étais 
flatté. Ce Miianda est un de ces idéologues imbé- 
cilles , qui , comme Thomas Payne , veulent régé- 
nérer le monde avec un bouquet de roses pour 
sceptre... — Ce sont des niais ! — Oui , mais cette 
niaiserie-là nous rejette par de là tous les obstacles 
à franchir. Comment donc faire ?:> 



294 MÉMOIRES 

Sans savoir de quelle importance allait être ma 
remarque , je dis combien cette ressemblance en- 
tre le domestique du général Miranda et Salicetti 
m'avait frappée. Ma mère fut celle de nous tous 
qui la première en sentit la conséquence. — Nous 
sommes sauvés, s'écria- t-elle ; il est impossible 
que dans une ville comme Paris , on ne trouve pas 
un homme ayant une tète comme celle du domes- 
tique de Miranda , sur un corps de cinq pieds six 
pouces ! 1) 

Mon frèi'e et Salicetti , madame Grétry , qu'on 
appela au conseil , tous furent ravis de cette idée 
de ma mère. 

« Je vais faire chercher un valet de chambre, 
ce qu'on appelle aujourd'hui un officieux, nous 
dit-elle; lorsque je l'aurai comme il Jaut qu'il 
soit, je le mènerai à la section, je ne sais où, 
pour qu'il ait son passe-port. Une fois le passe-port 
obtenu, comme donné à un homme étant à mon 
service, je lui fais une méchante querelle ; Loulou 
s'ari'angera pour qu'il lui manque , ou quelque 
chose de semblable , et je le renvoie , après lui 
avoir payé, en dédommagement, un mois de gages 
en argent^ et non pas en assignats (i). — Ma mère 
riait, frappait ses petites mains l'une contre l'autre 
comme un enfant qui vient d'obtenir un mois de 

(l) Celle nouvelle monnaie en papilloles commençait à 
circule!'. On sait qu'à Tcpoque de la lamine, et lorsqu'on 
institua ce nouveau mode financier , il y eut un mouvement , 
le plus dangereux peut-être qu'ait éprouvé le corps de l'État. 



DE L.\ DCCHESSE d'aBRAPJTÈS. 295 

congé. Hélas ! ce jour où elle était si gaie , si heu- 
reuse , en précédait un auti-e qui devait me rendre 
témoin de l'une des plus affreuses scènes offertes 
aux yeux d'une jeune fille, dans cet âge surtout où 
celles qui se jouent devant elle ne devraient lui 
présenter la vie que brillante de bonheur et de 

joie! 

Cependant, comme je l'ai déjà dit , les accusés 
avaient été ramenés à Paris : la commission mili- 
taire spéciale, organisée pour les juger, tenait ses 
séances rue Neuve-des-Pelits-Ghamps, dans la 
maison qui , depuis, fut l'hôtel du ministre du 
trésor sous l'empire. Salicetti , échappé seul à la 
main de la justice , voyait de son asile instruire le 
procès de ses collègues avec une tranquillité qui 
me révoltait. Nourri de bonne heure des beaux 
souvenirs de l'antiquité , je cherchais dans Plutar- 
que , et je trouvais à chaque page des exemples de 
dévouement à l'amitié ou à la patrie. Il me parais- 
sait lâche à Salicetti d'abandonner toutes ces tètes, 
que peut-être lui-même avait exaltées , au fer du 
bourreau , tandis que la sienne était à l'abri. Oui , 
à sa place il est sûr qu'avec ma manière de voir , 
avec l'ame ardente que j'avais alors , j'aurais été 
rejoindre mes amis ; je crois même que je l'aurais 
fait plus tard. 

Nous étions alors au vingt-quatre prairial. Sali- 
cetti éprouvait une telle agitation que mon frère 
était toujours sur le chemin de notre maison à la 
rue Neuve-des-Petits-Champs pendant le peu de 



296 MÉMOIRES 



temps qu'on iiit à prononcer le jugement de ces 
malheureux. Enfin , un jour, nous le vîmes reve- 
nir dans un état digne de pitié. Le pauvre jeune 
homine était destiné à voir les scènes les plus ter- 
ribles. Piomme , Soubrani , Duroi , Duquesnoi, 
Goujon, Bourbotte étaient jugés; dans le cours 
du procès ils avaient montré la plus admirable 
vertu : abnégation d'eux-mêmes, fermeté d'ame, 
amour de la patrie ; voilà ce que les infortunés 
égarés montrèrent dès le premier jour, et conser- 
vèrent jusqu'au dernier. Ptomme surtout avait été 
sublime ! 

Lorsqu'on leur prononça leur arrêt, ils se regar- 
dèrent avec un œil calme et même serein ; les spec- 
tateurs éprouvèrent de l'attendrissement en voyant 
ces hommes condamnés à porter sur l'échafaud , 
comme de vils criminels , une tête qui n'était diri- 
gée que par les plus nobles pensées. Homme parut 
à l'instant même se recueillir, et chercher comme 
une communication anticipée avec la puissance de- 
vant laquelle il all.iit paraître. Lorsque les accusés 
descendirent le grand escalier du tribunal , qui 
était bordé de curieux , Romme promena sur la 
multitude un regard calme et doux , mais qui ce- 
pendant paraissait chercher quelqu'un. Probable- 
ment que celui qui lui avait promis d'y être n'eut 
pas le courage de lui tenir parole. Il dit : » Eh 
bien! avec une main ferme, ceci suffira. Vive la 
liberté ! )> Puis , tirant de sa poche un très-grand 
canif, ou plutôt un petit couteau, il se frappa au 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 297 

cœur , et passa l'arme à Goujon , qui la passa à 
Duquesnoi. Tous trois tombèrent morts à l'instant 
sans pousser une plainte. Le couteau libérateur 
transmis à Soubrani , par la main déjà défaillante 
de Duquesnoi , frappa également les trois autres 
nobles cœuis, mais ils furent moins heureux : 
quoique grièvement blessés , ils parvinrent encore 
vivans au bas de l'échafaud , sur lequel on eut la 
barbarie de les faire monter sanglans et mutilés ! 
Des sauvages ne l'eussent pas fait. 

Albert s'était trouvé si près de E.omme , auquel 
il avait voulu adresser un regard ami et consola- 
teur, que le sang du malheureux avait rejailli sur 
lui. Non ! je ne puis oublier , je noublierai jamais 
le récit de cette horrible scèue ! Mou frère nous 
parlait de ce qu'il avait vu seulement depuis quel- 
ques minutes. Sa redingote portait les manpies fraî- 
ches du sang d'un homme qui , quelques jours 
avant, était assis dans cette chambre , peut-être sur 
cette même chaise ! J'étais dans un état violent , je 
serrais ma mère dans me bras ; je pleurais , mais 
avec peine ; mes larmes étaient rares et brûlantes. 
Je me sentais vraiment mal. n Ce sont des scènes 
trop fortes pour Laurette, n dit mon frèi'e qui , lui- 
même , avec son courage d'homme , était incapa- 
ble de souteniide pareilles émotions. Quant à ma 
mère , elle était froide et pâle ; son cœur battait 
à peine. Machinalement elle avait pris un flacon 
d'eau de Cologne , un mouchoir, et elle frottait la 
redingote de mon frère sans savoir ce qu'elle fliisait. 



298 MÉMOIRES 

Salicetti était horrible à voir; je ne voulus plus 
le regarder , tant il me faisait peur. Sans pitié pour 
mon frère , il lui faisait répéter les détails terribles 
et sublimes de la trtigédie dont il venait d'être spec- 
tateur. A chaque répétition il semblait que le cœur 
de Salicetti fût inondé d'une nouvelle joie. « C'est 
un sentiment naturel au cœur de l'homme, " me 
répondit mon frère lorsque je le lui dis le len- 
demain. « Il ne faut pas, ma chère enflmt , que tu 
prennes l'habitude de te mettre ainsi en attitude 
hostile envers chaque événement qui ne se présente 
pas à toi comme tu l'entends. Tu vis dans un siè- 
cle où tu trouveras bien souvent ces mécomptes, 
sans que pour cela cependant le monde soit plus 
méchant aujourd'hui qu'il y a plusieurs siècles. :i 

Bonaparte était allé à Saint-Maur passer un ou 
deux jours. Il y allait quelquefois , je ne sais pas 
chez qui. Je l'ai demandé depuis à Junot, qui n'en 
savait rien non plus, et qui me dit à propos de cela 
que bonaparle était fort caché dans ses habitudes 
de cette nature. Lorsqu'il sut cette horrible catas- 
trophe , il en parla avec l'accent du cœur, et je 
persiste à dire qu'à cette époque il en un avait très- 
susceptible d'émolions (i). 

Bonaparte parlait ordinairement mal ; c'est-à- 
dire qu'il était peu éloquent dans sa manière de 
s'exprimer. Sa concision, par trop sèche, ne don- 
nait pas à son discours ce tour sinon gracieux, 

(l) Quoi qu'en ail dit madame de Bourriemie. 



BE L\ DCCHESSE d'aBRANTÈS. 299 

au moins arrondi et formé, qui est nécessaire dans 
les moindi-es discours. Depuis, tout en lui fut pres- 
tigieux, et sa parole le devint comme le leste. Mais 
le fait est qu'alors il n'était rien moins qu'élo- 
quent , excepté dans les momens où son ame s'é- 
panchait : alors c'était . comme dans les contes des 
fées, des perles et des rubis qui sortaient de sa 
bouche. 

Ce jour-là il en fut ainsi; les infortunés eurent 
en Bonaparte un panégyriste admirable. Mais Sa- 
licetti , mais Fréron , mais tous ceux qui voulaient , 
disait-il , lamener le régime de sang, lorsqu'il par- 
lait de lui-même , de son avenir détruit : <> Et je n'ai 
» pas vingt-six ans ! n s'écriait-il en se frappant 

le front. <■ Je u'ai pas vingt-six ans! » Alors il 

regardait ma mère avec une expression si dou- 
loureuse que ma mère disait lorsqu'il était parti : 
<c En voyant ce jeune homme si malheureux , en 
vérité je me reproche presque ce que j'ai fait pour 
son ennenu. n 

Oui , Salicetli était regardé par Bonaparte comme 
son ennemi. J'ignore tout ce qu'il a pu dire pour 
faire penser que son souvenir n'avait pas conservé 
de traces d'une injure. Il est impossible qu'il ait 
eu l'intention motivée sur une raison que j'ignore 
de le faire croire; mais moi je sais bien qu'en pen- 
ser. C'est pour cela que je répète que la conduite 
de Bonaparte, dans cette affaire, fut belle ou plu- 
tôt sublime. 



CHAPITRE XYIII. 



Mnladie de Salicetti et délire épouvantable . — Apparitions 
sanglantes. — Sinojulière et mystérieuse convei'sal ion de 
Bonaparte avec ma mère. — Départ pour Bordeaux et le 
diner d'adieu. — La première poste, et lettre admirable 
de Bonaparte. — Inojratitude de Salicetti. — Barbezieux 
et arrestation d'un jeune prêtre. — Madame de Lavauret. 
— Arrivée à Bordeaux. — Difficultés d'un moyen de 
transport pour Salicetti. — Voyage dans le Midi, et les 
bords de la Garonne. — Cette , et embarquement de Sa- 
licetti pour Gènes. — Ma ville natale , et désastres de 
Montpellier. — Retour à Bordeaux par Toulouse, Mon- 
tauban et Beaucaire. 



Nous étions à éprouver un nouveau genre d'in- 
quiétude ; Salicetti tomba malade. Ce fut une chose 
horrible; il avait la fièvre, le délire; tout ce qu'il 
disait, tout ce qu'il voyait , ne se peut concevoir. 
J'ai lu bien des romans où l'on a peint de sembla- 
bles situations; combien les pages que je parcou- 
rais me semblaient loin de la force de mes souve- 
nirs ! Jamais je n'ai rien lu qui en approchât. Sali- 
cetti n'avait aucune religion , ce qui ajoutait encore 
à l'odieux de ces scènes terribles. Ce n'était pas une 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 301 

nlainte , c'était toujours un blasphème. Combien 
je le plaignais! Plus tard, ma mère me dit qu'un 
jour j'avais pleuré sur lui comme sur un frère. 
<t J'en ai d'autant plus de mérite, lui répondis-je; 
car il m'effraya bien pendant ces trois jours. La 
crainte qu'il m'inspirait dominait la crainte de nous 
voir surpris, d 

La mort de ses infortunés complices avait fait 
sur lui une impression terrible ; elle se présentait 
à lui sous toutes les formes , sous les aspects les 
plus effrayans. Il y avait un de ces malheureux 
surtout qu'il voyait plus que les autres. Celui-là 
ne quittait pas son lit , il lui parlait, l'écoutait , lui 
répondait ; c'était horrible à entendre. Ensuite 
quelquefois il se croyait dans une chambre toute 
rouge!... Mais une circonstance qui me causait 
plus d'effroi que le reste, c'était le son bas et mo- 
dulé de sa voix dans les tons les plus graves. Il est 
probable que le sentiment de la crainte dominait 
chez lui tous les autres, même la plus vive souf- 
france. Je ne puis rendre par aucuns mots l'effet 
que me fait éprouver le souvenir de cet homme 
pâle et malade , proférant des paroles d'anathème 
et de damnation d'une voix basse avec une inflexion 
unie. Non, je ne puis rendre exactement cette im- 
pression, car moi-même je ne puis lui donner un 
nom ; il me semble , en forçant toutes ces circon- 
stances de comparaître de nouveau devant moi , 
que je sois dans le cauchemar de S/narra ; et ce- 
pendant ce temps n'est pas fanstastique ; ce n'est 



302 MÉMOIRES 

pas ici le jeu d'une imagination oisive; tout est réel, 
tout a été. 

Cette fièvre ne dura que trois jours ; pendant ce 
temps , le proscrit fut soigné par un jeune médecin 
Grec nommé Ipsilanti , qui nous fut amené par 
M. Emilhaud et dont il répondait. 

Cependant , plus de trente valets de chambre 
s'étaient présentés , mais aucun ne convenait. A 
les entendre ils avaient les qualités requises , mais 
dès que le personnage n'était par conforme de 
tous points au signalement , ma mère savait lui 
trouver une imperfection , et il était congédié. Dieu 
sait combien de ces pauvres gens ont monté et des- 
cendu l'escalier de l'hôtel de la Tranc/uillité I En- 
fin , un jour , il arriva un grand garçon nommé 
Gabiiel Tachard , qui ne ressemblait pas du tout à 
Salicetti , mais qui pouvait fort bien le doubler à la 
section. C'était du reste une lourde bète , qui pro- 
bablement ne serait pas resté huit jours au service 
de ma mère ; mais tout ce qu'on voulait de lui , 
c'était d'avoir cinq pieds six pouces , les yeux et les 
cheveux noirs , le nez droit et rond , le menton 
rond , et la peau du visage jaune , et marquée de la 
petite vérole. La condition la plus difficile à joindre 
à tout cela était l'âge ou du moins l'apparence de 
l'âge. Salicetti avait, je crois, trente ans à cette 
épo(jue. Au surplus le rapport entre eux était par- 
fait ; le nez , lesyeuxet la peauétaient parfaitement 
conformes. En conséquence , donc , de toutes 
ces belles qualités , ma mère fut à la section avec 



DE LA DUCHKSSE » ABRANTÈS. 303 

moi, Mariette , Gabriel Tacliard et madame Grétry . 
qui devait répondre de sa locataire , attendu qu'à 
cette époque de liberté on ne pouvait aller à dii 
lieues de Paris sans une foule de formalités absurdes. 
Enfin tout s'étant trouvé en règle , nos passe-ports 
furent signés et nous revînmes tous à l'iiotel joyeux 
et contens , ma mère et moi de partir, Gabriel 
d'avoir une bonne place , et madame Grétry de 
nous voir quitter enfin sa maison , qui , en dépit de 
son nom , était devenue pour elle un enfer depuis 
que le proscirt avait acquis pour de l'or le droit d'en 
faix'e son asile. 

Ma mère avait annoncé depuis huit jours que 
mon père la ra[)pelait à I3ordeaux. Le soir du même 
jour, elle reçut une nouvelle lettre qui lui enjoi- 
gnait de partir à l'instant même. En conséquence 
elle annonça que le surlendemain elle quittait Pa- 
ris. I! Vous faites bien de partir , lui dit Bonaparte 
» en lui prenant la main et la regardant avec une 
i> sorte d'intention détre compris , et cependant 
11 vous avez bien fait aussi de ne pas partir plus tôt. 
3» — Pourquoi cela ! — Oh ! pourquoi cela ! Je ne 
» puis vous le dire ce soir ; mais tenez-vous à le sa- 
)» voir avant votre retour à Paris ? — Sans nul doute; 
» vous savez que les femmes sont curieuses. — Eh 

)t bien! vous le saurez Tenez A quelle heure 

)> partez-vous? Je ne sais trop Onze heures 

)> ou minuit , pour éviter la chaleur ; il vaut 
)» mieux , dans cette saison , voyager la nuit et dor- 
i> mir le jour. • — Très-bien encore , cela ! Est - ce 



)) vous , dites-moi , qui avez eu cette pensée ? — Eh 
)) qui donc voulez-vous que ce soit, Loulou? — 
)> Pourquoi pas ? Mademoiselle Loulou a d'excel- 
I) lentes pensées quelquefois, surtout quand elle 
î> m'aime un peu , n'est-ce pas ? — Mais , je vous 
î> aime toujours beaucoup, » luidis-je; et c'était vrai. 

<! Pour en revenir à ce que je vous disais tout à 
)> l'heure , madame Permon , reprit Bonaparte , 
)> vous saurez ce que signifiait mon petit mystère à 
)> Lonjumeau. — Et pourquoi , je vous prie , Lon- 
51 jumeau ? — C'est mon idée. — A la bonne heure ; 
îi mais, pour le dire en passant , mon pauvre Napo- 
)) léon , vous radotez tout-à-fait. — C'est possible. 
)i Voulez-vous me donner à dîner demain? — De- 
î) puis quand avez-vous besoin de me demander à 
ji dîner ? )> dit ma mère. 

(En effet, il venait saus prévenir et sans être 
invité. ) 

« Vous dites que je radote , il faut bien le 
)> prouver. ;> 

La conversation dura sur ce ton pendant long- 
temps , et si long-temps , que l'heure du dîné arriva 
et que Bonaparte resta, n Je suis donc en pension 
)> chez vous? dit-il à ma mère ; voulez-vous de moi ? 
)i — Pourquoi pas ? dit ma mère. Mais non , au fait , 
)> vous êtes trop entêté. — Bah ! ce sont les faibles 
)i qui disent cela. — Mais vous qui êtes Spartiate , 
31 vous devez apprécier mon caractère ce qu'il vaut ? 
3) — Allons ; emmenez-moi : j'irai voir ma mère 
» pendant que vous ferez vos paquets , à Bordeaux 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 305 

^> et à Toulouse ; puis j'irai vous rejoindre , et nous 
1) reviendrons ensemble avec M. Permon à Paris. 
» Je n'ai rien à faire ; grâce à ce coquin , ce scé- 
)> lérat qui m'a peidu, qui m'a ruiné , je suis ce 
» qu'on veut , Chinois , Turc , Hottentot. Si vous ne 
)> m'emmenez pas , je veux aller en Turquie ou en 
Il Chine. C'est dans ce lieu qu'on attaquerait bien 
)> efficacement la puissance des Anglais (i) , en fai- 
)) sant faire un traité de commerce à ces figures à 
î) moustaches ; ;> et là-dessus il se mit à pai'ler de 
politique avec mon fière , et une heure n'était pas 
écoulée , que l'empereur de la Chine s'était fait ca 
tholique , et que nous avions mis un ministre de la 
justice à la place du grand colao. 

Nous fîmes nos préparatifs le lendemain , pen- 
dant toute la journée , malgré le dérangement 
continuel que nous faisaient éprouver les visites 
d'adieu, les amis qui revenaient après nous avoir 
«embrassés. Enfin , à si\ heures et demie , nous 
nous mîmes à table, Bonaparte, Brunetière , deux 
ou trois autres personnes , parmi lesquelles étaient 
M. Emilhaud et son fils arrivé depuis quatre jours. 
Il avait laissé mon père très-bien portant , mais 
fort triste. C'était lui qui avait apporté la seconde 
lettre de mon père. 

A dix heures , ma mère renvoya tout son monde. 
Elle avait, disait-elle, plusieurs choses à terminer, 

(l) L'Angleterre le sentail bien , Tambastiade de lord 
Macartney est de cette époque à peu près. 

26. 



306 MÉMOIRES 

des comptes à solder, et elle demandait à ses amis 
de leur faire ses adieux une heure plus tôt qu'elle 
ne l'avait d'abord résolu. Elle renouvela la pro- 
messe d'être de retour au mois de septembre ou 
d'octobre au plus tard , et de ramener mon père. 
M. Emilhaiid , qui se fixait à Paris , était intéressé 
à ce que cette partie de la promesse fût exécutée , 
et le lui fit répéter. Lorsque ce fut au tour de Bo- 
naparte, il s'approcha de ma mère , lui prit la main 
et lui dit très-bas : n Lorsque vous reviendrez ici , 
Il rappelez -vous cette journée. Dites -vous qu'au- 
5) jourd'hui je vous ai donné plus que je ne croyais 
51 posséder. Peut-être ne nous reverrons-nous pas ; 
5» ma destinée m'entraînera sûrement loin de Paris 
51 avant peu , mais là où que j'aille , vous aurez un 
)) véritable ami. » Ma mère lui répondit qu'en tous 
lieux il pouvait également compter sur elle ; puis 
elle ajouta : <: Je vous regarde comme le frère d'Al- 
bert , mon cher Canaparte , vous le savez bien. » 
Tout le monde partit enfin ; alors on fut cher- 
cher les chevaux de poste afin de partir une heure 
avant l'heure convenue. Madame Gétry, magnifi- 
quement récompensée , devait lecevoir un supplé- 
ment considérable , lorsqu'on aurait reçu la nou- 
velle de l'embarquement de Salicetti. J'ai oublié. 
je crois , de dire que ma mère avait exécuté son 
projet relativement au domestique. On l'avait ren- 
voyé , en lui payant un mois de gages , et il en 
avait été enchanté. C'était donc sous le nom de 
Gabriel Tachard ({ue Salicetti partait , pour s'em- 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 307 

barquer, dans le Midi de la France. Les ports du 
Nord étaient gardés trop sévèrement. 

Enfin nous partîmes. Salicetti monta sur le siège 
de la berline de voyage de ma mère , et nous sor- 
tîmes de Paris sans autre formalité que la visite à 
la barrière. Les postillons avaient la promesse d'un 
bon pour -boire, aussi nous menèrent -ils comme 
le vent à la Croix de Bemy. 

Comme nous allions repartir, le premier postil- 
lon de la poste de Paris s'approcha de la portière , 
et dit : » La citoyenne Permon ? d 

Ma mère avança la tête et demanda ce qu'on lui 
voulait. — K C'est, dit cet homme, une lettre qu'on 
m'a chargé de lui remettre 5 n et en effet il avançait 
une lettre dans la voiture. 

— <t Vous vous trompez, dit ma mère, ceci ne 
peut être pour moi. — Non, non , je ne me trompe 
pas , si toutefois vous êtes la citoyenne Permon. » 
Ma mère, en ce moment, se rappela ce que lui 
avait dit Bonaparte. Quelque étrange qu'il lui parût 
de recevoir une lettre de cette manière, elle la prit, 
et voulut donner un assignat de cinq francs, que 
le postillon lefusa , disant qu'il était déjà payé par 
le jemie liojnine. <; En vérité, dit ma mère, vous 
vei-rez qu'il va me faire prendre pour une jeune 
fille que ses parens enlèvent à celui qu'elle aime. 
Qui a jamais vu une pareille chose ? Mais que 
peut-il m'écrire? n Dans la saison où nous étions 
les nuits sont courtes. La curiosité de ma mère ne 
fut pas long-temps sans pouvoir se satifaire , et le 



308 MEMOIRES 

jour qui vint bientôt lui permit de lire sa lettre , 
dont l'écriture lui était inconnue (j'ai su depuis que 
c'était celle de Junot). Cette très-singulière épître 
mérite d'autant plus d'être connue , qu'elle place 
le caractère de Napoléon dans un jour que ses en- 
nemis ont souvent cherché à obscurcir. La voici 
telle qu'elle était. 

Il Je n'ai jamais voulu être pris pour dupe ; je 
;i le serais à vos yeux si je ne vous disais que je 
Il sais depuis plus de vingt jours que Salicetti est 
1) caché chez vous. Rappelez -vous mes paroles, 
;> madame Permon, le jour même du l'""' prairiaL 
)) J'en avais presque la certitude morale. Mainte- 
11 nant je le sais positivement. Salicetti , tu le vois, 
)> j'aurais pu te rendre le mal que tu m'as f^iit , et 
)i en agissant ainsi, je me serais vengé, tandis que 
11 toi , lu m'as t'ait du mal sans que je t'eusse of~ 
Il fensé. Quel est le plus beau, rôle en ce moment 
11 du mien ou du tien? Oui . j'ai [)u me venger et 
11 je ne l'ai pas fait. Peut-être diras-tu que ta bien- 
1) faitrice te sert de sauvegarde. Il est vrai que 
11 cette considération est puissante. Mais seul , dé- 
11 sarmé et proscrit, ta tète eût élé sacrée pour moi. 
1) Va , cherche en paix un asile où tu puisses reve- 
11 nir à de meilleurs sentimens pour ta patrie. Ma 
» bouche sera fermée sur ton nom et ne s'ouvrira 
11 jamais. Repens-toi , et surtout apprécie mes mo- 
î> tifs. Je le mérite, car ils sont nobles et généreux. 

.» Madame Permon , mes vœux vous suivent ainsi. 



DE tA DCCHESSE d'aBRANIÈS. 309 

3) que votre enfant. Vous êtes deux êtres faibles 
)> sans nulle défense. Que la Providence et les priè- 
)i res d'un ami soient avec vous. Soyez surtout pru- 
n dente et ne vous arrêtez jamais dans les grandes 
i> villes. Adieu ; recevez mes amitiés. i> 

Ma mère, après avoir lu cette lettre admirable 
■qui n'était pas signée , demeura quelques minutes 
plongée dans de profondes réflexions. Ensuite me 
donnant le papier, elle me dit en grec de le lire 
tout bas. Cette lecture devait me causer autant 
d'étonnement qu'à elle. Le coup d'œll qui avait 
accompagné la phrase dite en grec , m'mdiquait 
où portait le soupçon , et j'avoue que ma pensée 
fut la même. Je regardai Mariette; elle était pâle, 
ses yeux étaient gros et rouges , et je me rappelai 
que dans les deux premières heures de notre route 
j'avais cru entendre des sanglots étouffés. J'étais 
sûre de ne pas m'être trompée maintenant. 

Nous nous ari'êtàmes pour déjeuner, je crois que 
ce fut à Étampes ; ma mère communiqua à Sali- 
cetti la lettre qui le concernait au reste plus encore 
qu'elle-même. Il la relut peut-être dix fois, «i Je 
suis perdu! s'écria-t-il enfin. Ah ! les femmes ! les 
femmes ! bien fous ceux qui croient à leur prudence. 
- — Vous êtes encore plus imprudent qu'aucune de 
nous , mon cher, lui dit ma mère en se maîtrisant , 
et vous faites en même temps notre éloge, au moins 
le mien et celui de ma fille; car il faut bien comp- 
ter sur notre générosité , lorsqu'après avoir autant 



310 MEMOIRES 

hasardé , nous en sommes récompensées par une 
parole aussi injurieuse que celle que vous venez de 
prononcer, » 

Avant la réponse de ma mère , Salicelti s'était 
déjà repenti de sa sotte exclamation. Il lui en de- 
manda pardon dans les termes les plus humbles, 
et dit qu'il avait entendu parler de Mariette. Ma 
mère hocha la tète et dit à Salicetti ; <i Vous devriez 
plutôt apprécier la noble conduite du jeune Bona- 
parte. Elle est admirable. — Admirable ! reprit le 
proscit avec dédain , qu'a-t-il donc fait? Voudriez- 
vous qu'il m'eût livré ? n 

Ma mère le regarda foi't long-temps en silence , 
puis elle lui dit avec un sourire amer : « Je ne sais 
pas bien ce que j'aurais voulu de lui; mais ce que 
je sais, c'est que je voudrais que vous fussiez re- 
connaissant. 1) Ma mère me regarda. Et nous qui 
demeurions après lui sur la terre de proscription ! 
<( Bonaparte avait raison, me dit-elle en m'embras- 
sant lorsque nous fûmes seules. — Ah ! lui dis-je , 
jamais je ne lui ai donné tort un seul jour, d 

Cependant , malgré le jugement injaillible de 
Salicelti , c'était INIariette qui était la coupable , et 
pour n'avoir plus à revenir sur ce sujet , je vais 
dire de quelle manière. On a vu que le domestique 
de Bonaparte lui faisait la cour ; il ne vint plus 
aussi souvent, mais il vint d'une manière plus effi- 
cace pour les projets de son maître. Une croix d'or , 
donnée à propos , livra le secret de la maison en- 
tière ; car il est hors de doute que presque tous ses 



DE LA DUCHESSE d'aBR.\ÎVTÈS. 311 

habitans auraient été punis d'une peine plus ou 
moins sévère : quant à ma mère , son affaire était 
certaine. Nous ne connûmes le danger que nous 
avions couru que lorsque nous fûmes de retour à 
Paris. 

Lorsque nous eûmes passé Tours, Salicetti monta 
dans la berline , et le siège de voyage demeura va- 
cant. Partout nous entendions des malédictions 
contre la Convention, contre tous ceux qui avaient 
voulu ramener la terreur; partout le peuple était 
dant un état d'effervescence qui nous faisait trem- 
bler : u Mon Dieu , disait ma mère , s'ils allaient 
vous reconnaître ! votre signalement est peut-être 
donné ! i) 

La pauvre Mariette, qui avait bien pu livrer sou 
secret à l'amour , mais qui cependant aurait donné 
sa vie pour ma mère et pour moi , était continuel- 
lement aux écoutes afin de recueillir tous les mots 
qui pouvaient avoir trait à notre position. Un jour, 
dans un mauvais village des environs de Barbezieux, 
elle était , selon sa coutume , à écouler dans la cui- 
sine les propos des voyageurs de la diligence , qui 
était également arrêtée dans cet endroit. Nous 
étions sortis poumons promener dans la campagne 
en attendant le déjeuner que Mariette était cbargée 
d'activer , car nous évitions , ainsi que l'avait con- 
seillé le généreux ennemi du proscrit, de nous ar- 
rêter trop long-temps , et de choisir pour lieu de 
repos une grande ville. L'endroit où nous étions était 
un bourg assez peu considérable. A notre arrivée 



312 MÉMOIRES 

la place était couverte de femmes de tout âge qui 
parlaient toutes ensemble ; nous avions traversé 
cette foule sans y donner plus d'attention que celle 
qu'on accorde toujours dans une position semblable à 
•-un rassemblement quel qu'il soit. Nous nous dispo-^ 
sions à rentrer lorsque nous entendons des cris , 
un bruit affreux : «i Arrêtez-le ! arrètez-le ! il est 
hors la loi ! )i Nous nous regardâmes tous trois. » 
Je vais aller voir ce que c'est , dis-je. Ma mère me 
prit par le bras en me le serrant de manière à faire 
mal : u Veux-tu bien rester près de moi ? s'écria-t- 
elle. Aller voir ce que c'est ! — Que veux-tu que 
ce soit ? — Si c'est nous que cela regarde , o'est la 
mort. » 

Nous vîmes alors accourir Mariette ; les cris re- 
doublaient; mais elle nous tranquillisa par ses ges- 
tes , quoiqu'elle fût encore loin de nous. Lors- 
qu'elle put parler, elle nous dit que l'on venait 
d'arrêter un jeune ecclésiastique, et que cette ar- 
restation était la cause du tumulte. Lorsque nous 
fûmes arrivés à l'auberge , nous vîmes un jeune 
homme de trente ans à peu près entre les mains 
d'une troupe de femmes qui ressemblaient à des 
furies. A quelques pas du jeune homme était une 
femme de quarante-cinq à cinquante ans , laide , 
mais d'une figure expressive ; ses yeux noirs , et 
dans ce moment brillans d'une expression presque 
sauvage , se promenaient sur cette foule qui sem- 
blait composée d'êtres privés de raison. Elle était 
vêtue d'une manière bizarre ; un manteau brun 



DE LA DUCHESSE D ABRANTES. 313 

l'enveloppait malgré la chaleur , et se repliait pit- 
toresquement autour d'elle ; son chapeau , sur le- 
quel on voyait une cocarde tricolore bien mal faite, 
et mise évidemment d'une façon ridicule, était 
tombé à côté d'elle et laissait voir de beaux cheveux 
noirs , dans lesquels paraissaient plusieurs mèches 
blanches. Elle était assise , avait les bras ci'oisés sur 
la poitrine, et jegardait alternativement l'homme 
arrêté et le peuple qui renifilissait la cuisine de l'au- 
bei-ge. La différence d'expression qui animait cet 
œil éloquent n'avait nul besoin d'être traduite : 
<c Oh ! pauvre femme , dit aussi ma mère , pauvre 
femme ! c'est la mère de cet homme ! :> C'était vrai. 
Il était vicaire d'une commune voisine. 

A l'époque des troubles qui portèrent le peuple 
à des excès dont lui-même rougit aujourd'hui, 
l'abbé de Lavauret s'était opposé de toutes les for- 
ces qu'il put réunir, de toute la puissance de son 
éloquence, de tout ce qu'il put enfin employer de 
moyens répressifs aux actions qu'il prévoyait lui- 
même devoir être bientôt une source de repentir 
et de regrets pour leurs auteurs. Non-seulement il 
avait eu le chagrin d'être vaincu dans son noble 
dessein; mais son zèle , qualifié de Janatisme , de 
délire injstù/ue , avait été puni par l'exil et la pros- 
cription. Sa mère , la baronne de Lavauret , fut je- 
tée dans les prisons de Bordeaux , d'où elle ne se- 
rait sortie que pour monter sur l'échafaud , si un 
bon conseil ou plutôt son bon ange ne lui eût fait 
prendre la résolution d'écrire à la femme parfaite , 

27 



314 MÉMOIUES 

à la femme incomparable qui fut l'ange libérateui 
de la ville de Bordeaux. Madame Tallien , implorée 
par madame Lavauret , avait fait ouvrir la porte 
de son cacliot ; mais ce qui, pour cette femme, 
avait été la véritable grâce, c'était la liberté de son 
fils ! Son han annulé , il était réintégré dans ses 
droits de citoyen ; enfin la bonté était entière. On 
avait mis celte affaire dans les journaux ; car depuis 
quinze jours, la pauvre mère ignorait ce qu'était 
devenu son fils. Proscrit , cbassé de ville en ville , 
traqué comme une bète malfaisante , le jeune 
homme, malgré sa répugnance à quitter la France, 
s'était vu dans la dure nécessité de gagner la fron- 
tière pour j)asser à l'étranger. Pendant ce temps-là, 
sa mère obtenait sa grâce ; mais il l'ignorait. Sans 
asile , sans argent , n'ayant pas un abri , dans une 
maladie que le malheureux avait essuyée quelques 
mois auparavant, il se dit un jour : « L'existence 
est trop chère à ce prix. Après tout , ce doit iiêlre 
que la mort ; \h disent tous que ce supplice est 
doux , que ses approches n'ont rien de repoussant 
même. Eh bien ! allons au devant du supplice. )> 
Ainsi raisonna le malheureux jeune homme. « Si 
ma pauvre mère savait tout ce que je souffre, se 
disait-il, elle me donnerait elle-même raison, n 
Lorsqu'il parlait ainsi , il était du cùté de La Ro- 
chelle. Il avait espéré que , dans les embarcations 
fréquentes de La Rochelle à l'île d'Aix , l'île d'Ole- 
ron , il aurait trouvé plus de fiicilité que partout 
ailleurs ; mais ce qu'il s'était dit, les autres l'avaient 



I)E LA DUCHESSE d'aBRASTÈS. 315 

fait avant lui , et le littoral de toute cette partie de 
la France était trop bien gardé pour qu'une coquille 
de noix passât en fraude, «t Le sort en est jeté , dit 
le pauvre garçon ; mais au moins que mes derniers 
momens soient employés à tenter de revoir ma 
mère , si elle existe encore ! » 

Il était donc revenu. Une lettre écrite à sa mère 
avait été lue , puis remise à la poste ; et le jour de 
son arrivée , après l'avoir laissé descendre de dili- 
gence, suivre le petit chemin qui, du bourg où nous 
étions, conduisait au village où demeurait sa mère, 
il fut arrêté au moment où elle le serrait dans ses 
bras. Au désespoir, tous deux ils s'étaient défendus 
contre ceux qui avaient saisi le jeune liomme. La 
mère invoquait avec raison le décret qui avait réin- 
tégré son fils dans ses droits de citoyen. 

Cette affaire nous fut racontée par le maître de 
l'aubeige. Il nous l'apprit en allant et venant , et 
nous servant notre déjeuné , conjointement avec 
Gabriel Salicetli ; car aussitôt qu'il y avait quelque 
personne autour de nous , c'était l'objet de notre 
attention. Le même homme nous dit que madame 
de Lavauret avait été la mère du canton , et que 
son fils , pendant le peu de temps qu'il avait rem- 
pli les fonctions de son vicariat, avait été béni de 
tout le pays. 

Le fils et la mère furent conduits à Angoulème , 
quelques réclamations que pût faire madame de 
Lavauret. La position dans laquelle nous nous 
trouvions nous - mêmes , empêchait ma mère de 



316 MEMOIRES 

lui demander en quoi elle pourrait la servir, et 
elle exprima vivement ce regret , lorsqu'elle fut 
remontée en voiture. Peut-être l'amertume l'en- 
traîna-t-elle trop loin, en la faisant appuyer avec 
trop de force sur les malheureux résultats du ré- 
gime de 93 ! II Et voilà ce qu'on veut nous rendre ! » 
s'écriait-elle en levant les mains au ciel. 

Salicetti regardait alors par la portière , mais 
sans rien dire. J'ai remarqué qu'il n'entamait ni 
ne soutenait jamais une question politique, à moins 
qu'elle ne roulât sur le droit public , mais en ma- 
tières générales ; auti'ement , ses sourcils se fron- 
çaient, et sa physionomie qui par elle-même n'était 
pas désagréable , prenait tout de suite une teinte 
sombre. 

Nous arrivâmes enfin à Bordeaux. Nous descen- 
dîmes à notre auberge ordinaire , l'hôtel Fumele. 
A notre grande surpiise , mon père n'y était pas. 
Nous trouvâmes seulement un billet de lui dans 
lequel il nous annonçait qu'il avait été obligé de 
partir pour la campagne ; mais que le frère de 
M. Emilhaud serait aux oi'dres de ma mère , et il 
y joignait son adresse, pour qu'elle put le prévenir 
de son arrivée. 

Un quart d'heure après avoir reçu le message 
de madame de Permon , M. Everhard Emilhaud 
fut à l'hôtel Fumele. C'était un homme de bonne 
compagnie , et ressemblant beaucoup à son frère. 
Cela était à un tel point que bien qu'il y eût plus 
de dix ans de différence entre eux , nous crûmes 



DE LA DUCHESSE D ABRA!\TES. 317 

tous voir entrer M. Louis Emilhaud (celui de Paris)* 
Tous deux étaient d'une extrême politesse , et n'a- 
vaient en aucune manière sacrifié au ton du jour. 
C'était une bonne famille, riche, d'une noblesse 
qui , sans être au premier rang dans la province , 
était de ce qu'on appelait des gens de bonne nais- 
sance. M. Everhard nous dit que mon père et lui 
avaient inutilement cherché un bâtiment qui vou- 
lût se charger d'un passager pour l'Italie. Aucun 
ne devait partir avant quinze jours , circonstance 
de la plus haute importance pour Salicetti , qui ne 
pouvait pas espérer de rencontrer partout des hô- 
tesses comme madame Grétry ; ensuite aucun vais- 
seau ne faisait voile que pour les États-Unis , ou 
pour Saint-Domingue, ou pour l'Angleterre , et 
Salicetti ne voulait et ne pouvait aller ailleurs qu'à 
Gênes ou à Venise. L'inquiétude de ma mère était 
au comble; enfin le lendemain, vers le soir, nous 
vîmes arriver Laudois, le valet de chambre de mon 
père. Il apportait un petit mot de tendresse et de 
souvenir pour ma mère et pour moi , et puis il 
était chargé d'une commission verbale. Mon père 
avait été lui-même à Biaye et à Libourne pour voir 
si , dans toute la riuière, il n'y aurait pas moyen 
de trouver à prix d'or un vaisseau qui voulût chan- 
ger sa route. Il lui avait été impossible de réussir, 
mais il était certain qu'à Narbonne ou à Cette il 
y aurait un bâtiment pour Gênes , et plusieurs 
pour Venise ; qu'en conséquence , il avait fait un 
arrangement avec un patron de la rivière pour 



318 MÉMOIRES 

qu'il eût à tenir prêt un yacht assez grand dont il 
était propriétaire. De cette manière nous allions 
remonter la Garonne jusqu'à Toulouse. Là cet 
homme nous menait par le canal jusqu'à Carcas- 
sonne ; la voiture pouvant d'ailleurs être chargée 
sur le yacht , nous débarquerions où cela nous 
plairait , et lorsque cela serait plus sûr pour le fu- 
gitif. De Carcassonne nous n'avions que quelques 
lieues à faire pour guigner Cette ou Narbonne. Mon 
père nous conseillait cette nouvelle manière de 
voyager, parce qu'il savait d'une manière certaine 
que la route de terre ne serait pas sûre. 11 y avait 
à craindre à cause de la sévérité des ordres qui 
avaient été donnés. Sans doute le chemin de poste 
de Bordeaux à Montpellier était plus court et plus 
direct ; mais à quoi cela aurait-11 servi si le fugitif 
eût été arrêté? Salicetti fut complètement de l'avis 
de mon père. Laudois fit venir le patron ; le marché 
conclu , tout arrangé , nous nous mîmes en route 
sur la Garonne, non pas en couralin (i), mais dans 
un bon et excellent bateau ayant une jolie cabine 
partagée en deux et formant deux chambres. Nous 
partîmes dans la nuit ; mon père n'avait pas voulu 
alarmer ma mère , mais Laudois avait dit à Salicetti 
qu'on le cherchait (ce qui était vrai) et qu'il eût 
à s'embarquer au plus tôt. Laudois avait ordre de 
nous suivre pour le servir dans le bateau , et pour 



(i) Petit balclel dans lequel on se promèue sur la Ga- 
ronae, mais à Bordeaux seulement. 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 319 

nous faire la cuisine , parce que moins on descen- 
drait à terre , disait mon père , et mieux cela vau- 
drait. La voiture était recouverte d'une immense 
toile grise , et du rivage ne donnait aucune idée de 
ce qu'elle était. 

Il faudrait avoir une ame bien malade et bien 
souffrante pour ne pas sentir le charme d'un voyage 
par eau de Bordeaux à Toulouse. J'ai vu depuis 
les bords lointains du Tage , les rives de la Brenta , 
celles du Pô , de l'Arno. J'ai vu l'Anio , dans sa 
cascade bruyante , dans son cours paisible ; tous 
traversant des campagnes fertiles , des sites ravis- 
sans. Eh bien ! aucun d'eux ne m'a offert le coup 
d'œil magique des bords de la Garonne depuis Bor- 
deaux jusqu'à Toulouse. Marmande , Agen, Ton- 
neins , Langon , la Réole , toutes ces villes consa- 
crées par d'anciens souvenirs présentant avec eux 
les charmes admirables d'une nature prodigue de 
beautés, et tout cela éclairé par un ciel lumineux, 
rafraîchi par un air doux , épuré , embaumé. Je 
n'imagine rien de plus beau que la vue de ces 
bords enchantés , depuis la Réole jusqu'à Agen. 
Ce sont des groupes d'arbres , des maisons gothi- 
ques , de vieux donjons , de vieux clochers qui 
n'ont pas toujours appelé les catholiques à la prièi-e. 
Hélas ! dans ce moment où je les regardais la clo- 
che en était absente ; elle ne ramenait aucun fidèle 
dans le saint lieu ! Tout était morne autour du 
porche antique ! L'herbe croissait entre les pierres 
des tombes de la nef, et son pasteur était peut- 



320 MÉMOIRES 

être errant au loin , disant la parole de Dieu à des 
étrangers , tandis que ses ouailles , privées du pain 
de vie , voyaient leurs enfans s'élever sans aucune 
instruction chrétienne , comme les sauvages du 
désert. 

Salicetti vint sur le pont tandis que je com- 
muniquais ces réflexions à ma mère. Cela nous 
avait amenés à parler de ma première communion ; 
j'étais plus qu'en âge de la faire , et je souhaitais 
ardemment de remplir ce devoir. Ma mère me dit 
qu'à notre retour à Paris elle s'en occuperait. Sa- 
licetti , en comprenant ce dont il s'agissait , se mit 
à faire les plus grossières remarques sur ce grand 
acte de la vie , d'une femme surtout. Je pris de 
l'humeur , et comme mon âge m'interdisait tout 
opposition envers une personne du sien , je descen- 
dis dans la cabine qui nous servait de chambre , et 
me mettant à ma petite fenêtre je voyais fuir devant 
notre barque les bords verdoyans éclairés par cette 
lune méridionale qui vraiment a une autre clarté 
que celle du Nord. L'effet de sa lumière est ma- 
gique. 

Je regardais donc doucement ces charmans ta- 
bleaux qui se succédaient devant moi, lorsque j'en- 
tendis la voix de ma mère qui s'élevait au-dessus de 
moi. Elle était restée sous la tente du pont avec 
Salicetti, et comme je connaissais leur divergence 
d'opinion, je regrettais d'avoir laissé ma mère seule 
avec lui. J'allais remonter lorsque mon nom , pro- 
noncé assez vivement par le proscrit, m'arrêta. Sans 



DE LA ntCHESSE d'aBRANTÊS. 331 

vouloir écouter , j'entendis qu'on parlait de moi , 
et comme une simple planche nous séparait , je ne 
perdis aucune parole. J'ai eu tort ; peut-être aurais- 
je dû remonter. 

Ma mère paraissait repousser une demande au 
moment où le premier mot me parvint. <c Pour pre- 
mière objection , disait-elle, ma fille ne me quittera 
jamais à moins d'avantages immenses — C'est une 
sottise 5 comment d'ailleurs pouvez-vous l'espérer? 
— Enfin c'est ma volonté , et puis elle est trop 
jeune. — Pas du tout ; elle a l'âge que vous aviez ; 
son esprit est formé comme celui d'une personne 
de vingt-cinq ans; et puis son caractère est ce qui 
m'a séduit. Cette jeune fille-là serait capable d'être 
une seconde Charlotte Corday si on touchait un 
cheveu à quelqu'un de nous trois. ?]lle ne peut pas 
me souffrir? Eh bien ! cette haine pour un homme 
qui apporte la proscription sur la tête de sa mère 
est admirable , et je ne l'en aime que mieux. Enfin 
si vous consentez à ce que je veu\ , je paie sa pen- 
sion dans l'une des premières écoles de Paris. Vou- 
lez-vous la garder près de vous ? Eh bien , elle aura 
une gouvernante et tous les maîtres les plus habi- 
les ; mais le fruit de cette éducation ne sera que 
pour moi. Si dans deux ans je ne suis pas rappelé, 
elle viendra me joindre en Italie. Remarquez , ma- 
dame Permon , que votre existence est l'uinée , que 
vous n'avez plus de dot à donner à votre fille ; que 
je lui offre un sort comme elle ne peut en espérer 
un , et tout cela avec un mari de vingt-deux ans ! 



322 MÉMOIRES 

joli garçon et de la plus belle espérance. — Ah , 
dis-je, en respirant enfin , ce n'est donc pas lui ! » 
Cette pensée m'étoufFait. 

t! Tout cela , reprit ma mère , ne me fait pas 
changer d'avis. Je ne veux , d'ailleurs , pas vendre 
ma fille. — Quelle expression ! Vous êtes bien vive, 
madame Permon ; lorsqu'une fois vous vous em- 
portez , vous n'avez plus de bornes ; qui jamais vous 
a adressé une pareille parole? — Voulez -vous, 
répondit ma mèie avec un grand sang-froid , trou- 
ver un autre nom à toutes vos propositions? Le peu 
de délicatesse de votre manière de voir vous aveugle 
sur ce qu'il y a d'offensant dans tout ce que vous 
m'avez dit. Mais que m'importe que ce soit un ma- 
riage pour ma fille qui en soit le résultat? Vous 
m'offrez la terre de Bresmes ( une terre qu'il pos- 
sédait dans la Normandie ou la Picardie , je ne sais 
laquelle ) , une somme d'argent pour terminer l'é- 
ducation de Laurette , et puis , en résumé , tout 
cela aboutit à une alliance qui me l'enlève. Je l'au- 
rais donc vendue !... Non , je ne veux entendre à 
aucun arrangement de cette nature. D'ailleurs , 
M. de Permon est seul maître de ses enfans ; écri- 
vez-lui : s'il y consent , je le veux bien ; mais il est 
tard. Adieu, je vais me coucher. Felice nolle ^ 
caro ; dolce riposo. » 

Lorsque ma mère entra dans la cabine qui n'é- 
tait éclairée que par la lune , dont les rayons per- 
çaient à travers la petite fenêtre , elle ne me vit 
pas d'abord , et crut que j'étais endormie. Mais j'a- 



DE LA DtCHESSE D ABRANTÈS. 323 

vais trop de confiance en elle pour lui cacher que 
j'avais tout entendu. Je lui demandai pardon, en 
l'embrassant , de n'être pas montée sur le pont : 
u Tu as très-bien fait , me dit ma mère. Si tu étais 
montée , la conversation aurait cessé , et Salicetti 
aurait pu croire que je pouvais accepter ses propo- 
sitions. Il Je demandai à ma mère quel était le jeune 
homme dont il était question. — C'est un de ses 
neveux , un de ses cousins , je n'ai pas bien com- 
pris , me dit ma mère. Mais je ne me trompe pas , 
je crois plutôt que c'est lui qui est le jeune homme. 

— Allons donc , tu plaisantes ; il serait mon père ! 

— Je ne plaisante pas du tout. Au surplus, que ce 
soit lui ou un autre , je ne veux pas que ma Lou- 
lou me quitte de cette manière; embrasse- moi , 
ma fille. )> Je me jetai dans les bras de ma mère, 
avec un abandon de tendresse qui tenait du délire, 
si un tel mot peut aller à ce sentiment pur et doux , 
qu'une fille éprouve pour sa mère. Nous nous cou- 
châmes et ne parlâmes plus , car le fugitif entrait 
en ce moment dans sa cabine , qui n'était séparée 
de la nôtre que par des planches mal jointes. 

Enfin nous arrivâmes à Carcassonne , de là nous 
fûmes à Narbonne ; pas de bâtiment pour l'Italie. 
11 faut aller à Cette , nous dit-on. Enfin nous arri- 
vons à Cette , c'est-à-dire à Mèze. Mèze est une 
espèce de faubourg , ou d'avant-ville , si l'on peut 
parler ainsi. 11 y a une auberge isolée que je vois 
encore comme si je l'avais habitée hier. Elle était 
entourée de marais formés par l'eau de la mer qui 



324 MÉMOIRES 

séjournait , et répandait autour une odeur et une 
vapeur malfaisantes , dont les habitans , au reste, 
portaient les tristes marques. Aussitôt après notre 
arrivée , le maître de l'auberge fut au port , et re- 
vint a\ec deux patrons ; l'un partait le surlende- 
main pour Trieste , l'autre partait le soir même 
pour Gênes. Il mettait à la voile à neuf heures. Le 
vent était bon , et il ne serait pas long-temps en 
route, observa-t-il. Le marché fut conclu avec le 
patron , ou plutôt le capitaine du vaisseau qui par- 
tait pour Gènes. Salicetti paraissait vouloir attendre 
celui de Trieste. Il avait déjà remarqué la solitude 
de l'auberge , la sécurité qu'elle offrait , enfin tout 
paraissait l'arranger à merveille ; mais ma mère 
lui fit observer que cette tianquillité qui le sédui- 
sait , ne s'étendait pas à procurer celle que pouvait 
désirer une femme , pour être sûre que rien ne lui 
manquât ; que le vent pouvait n'être pas bon le sur- 
lendemain pour Trieste , et qu'il fallait profiter de 
celui qui soufflait ce même soir. 

Salicetti prit un air boudeur , mais cependant il 
comprit que sa sûreté même exigeait qu'il partît , 
puisqu'il en trouvait l'occasion. Le marché fut 
conclu. On servit un dîner composé des meilleurs 
poissons que j'aie jamais mangés. Le capitaine de 
la Coiwention , nom , à ce que je crois du moins, 
du bâtiment qui devait emmener Salicetti , dîna 
avec nous. Il ne parut pas du tout étonné de voir 
un domestique manger à la table de ses maîtres. 
II savait son monde , et n'eut en aucune façon l'air 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 324 

surpris de ce qui se passait autour de lui. Immé- 
diatement après le dîner , Laudois et les gens de 
l'auberge transportèrent le bagage du fugitif à bord 
du vaisseau. Bientôt le capitaine l'avertit que le 
vent fraîchissait , et que dans une heure il allait 
donner l'ordre du départ. Salicetti s'approcha de 
ma mère , et lui prenant les mains : u J'aurais trop 
à dire , si je voulais exprimer ma reconnaissance 
par des paroles , madame Permon. J'ai voulu vous 
la témoigner d'une manière plus efficace , vous ne 
l'avez pas estimée ce qu'elle valait ; vous m'avez 
méconnu , mais je vous le pardonne. Quant à 
Bonaparte , vous lui direz que je le remercie. Jus- 
qu'à cette heure , je n'ai pas cru à sa générosité , 
je l'avoue , mais je vois qu'elle est réelle. Je le re- 
mercie. i> 

Il demanda à ma mère la permission de m'em- 
bi'asser ; puis , se jetant dans un petit canot avec 
le capitaine de la Convention, il alla gagner le bâ- 
timent qui devait le porter sur un rivage libérateur 
plus encore qu'hospitalier. 

Rendrai-je compte de ce que j'éprouvai , lors- 
qu'il fut hors de vue? non, cela est impossible, 
je ne pourrais le décrire. 11 n'y a pas de paroles 
pour cela. Toute peinture paraîtrait trop exagérée, 
et cependant il est de ïeài que le moment où le ca- 
not disparut entre les vaisseaux du port pour aller 
chercher celui auquel il appartenait , fut le premier 
où je pus respirer pleinement, largement; où ma 
poitrine se souleva sans avoir besoin de ma réflexion 

TOME I. 28 



3as MÉMOIRES 

poui" éloigner le poids terrible d'une inquiétude 
qui l'oppressait. Enfin je pouvais fixer mes yeux sur 
ma mère sans que ce charme fut troublé par une 
affreuse pensée , celle de craindre pour sa vie. Aussi 
l'embrassai-je avec un redoublement de tendresse, 
non pas que je l'aimasse mieuv , mais il m'était 
plus dou.v de le lui témoigner. 

Nous couchâmes à Mèze. Le lendemain , après 
déjeuner, nous nous mîmes en route pour Mont- 
pellier. Alors nous n'avions plus de crainte en nous 
arrêtant , en marchant ; nous vivions enfin. 

Le moment de l'année dans lequel nous étions 
alors , est le plus favorable à la beauté du Langue- 
doc. Plus tard , le soleil a dévoré les campagnes ; 
tout est grillé , tout est dans un état peu attrayant, 
quoiqu'il le soit plus encore que des champs inon- 
dés , des routes fangeuses et un ciel froid et bru- 
meux. Que lord Byron a bien compris le charme du 
soleil ! . . . 

Arrivées à Montpellier , nous vîmes quelques 
amis que ma mère y retrouva. Mais quel désastre! 
La mort, l'émigration, la fuite, tous ces fléaux, 
tristes enfans des discoi-des civiles , avaient frappé 
ma ville natale. Elle était bien malade ! et c'était 
du fond du cœur qu'on répétait , en la voyant : 
Pécaïré! Pécaïré ( i ) ! 



(l) Il est en génénal fort difficile de traduire des mots 
tels que celui-ci. Mais /x'ca/ré est impossible à traduire dans 
aucune lan;yue; Titalien , peut-être , serait la seule qui en 



BE LA DUCUESSE CABRANTES. 327 

Ma mère , toujours bonne et parfaite , voulut 
contenter le désir que j'avais d'aller à la foire de 
Beaucaire. Ce grand entrepôt des produits raéri- 
(iionaux avait été fermé pendant quelques années , 
et la foire qui allait avoir lieu était la première de- 
puis la révolution. Ma mère écrivit à M. de Per- 
mon , pour lui demander s'il voulait venir pour 
nous y mener. Mon père répondit , en envoyant un 
eifet sur une maison de Montpellier , pour le cas 
où nous aurions manqué d'argent; il lui était im- 
possible, disait-il, de quitter Bordeaux dans ce 
moment, mais il demandait à Loulou de s'amuser, 
et la priait de ne pas essayer de lutter de grâces , 
en dansant avec la Tarasquc. 

approcherait par infelice! et encore cela ne serait -il qu'im- 
partait ; en français , il faut une périphrase. Il y a plus de 
mots comme cela dans les langues du Midi que dans celles 
du Nord, Celui de sandales en portugais est la même chose. 



328 



CHAPITRE XÎX. 



Bla sœur, et souvenir antérieur. — Répugnance de nion 
père et la loge d'un coixlonnler. — Toulouse pendant la 
terreur. — Lettre et conseils de Salicetti à ma mère. — 
Réception par prudence , et le salon de ma mère. — 
Mademoiselle Stcphanopoli et madame de Saint-Anfje. — 
Le beixeau de la famille Polignac. — Bonaparte capable 
de devenir général de division. — Causerie sur la famille 
Bonaparte. — Nouvel uniforme de général de Napoléon. 
— ■ Spéculations commerciales. — Bonaparte à Nice. — 
Bonaparte et le marin Corse. 



A cette époque , ma mère éprouvait de vives in- 
quiétudes relativement à ma sœur. On a pu voir 
dans les chapitres précédens que je n'en parlais pas 
du tout. Et, en eflet , elle n'était pas avec nousde- 
puis deux ans; elle s'était mariée à Toulouse pen- 
dant le séjour que nous y fîmes : et son mariage 
eut une couleur assez particulière , et qui caractéri- 
sait surtout trop bien l'époque pour que je ne re- 
vienne pas sur le temps où il se fit, afin d'en rap- 
porter quelques détails. 

On a pu voir , dans les chapitres précédens , à 
quel point mon pauvre père avait été frappé de 



DE LA DUCHESSE D ABRAMÈS. 329 

tous les malheurs révolutionnaires. Opinions , affec- 
tions , intérêts , tout en lui était ou froissé ou blessé. 
Son ame était grande ; mais son cœur était aimant , 
■ profondément reconnaissant ; et la blessure qu'il 
reçut produisit bientôt une fièvre de mort, dont les 
paroxismes devenaient tous les jours plus doulou- 
reux par la profonde solitude dans laquelle il vou- 
lait vivre. 

Ma mère , qui allait dans le monde , et dont l'es- 
prit vif saisissait rapidement la physionomie de cha- 
que position , vit à l'instant que celle de notre fa- 
mille, et de mon père surtout, devenait périlleuse 
et même effrayante dans les suites qu'elle pouvait 
amener. 

Le procureur de la commune. Couder, dont j'ai 
déjà parlé comme d'un brave homme, prévint ma 
mère que les bruits les plus inquiétans circulaient 
dans Toulouse sur le compte de mon père, ic On 
prétend , dit Couder, qu'il sèche d'aristocratie. 
Moi, j'ai répondu que ce n'était pas vrai, et que le 
citoyen Permon était un franc républicain. Je sais 
bien, ajouta-t-il en clignant de l'œil et en souriant , 
que ce n'est pas tout-à-fait ça. Que voulez-vous? il 
faut bien quelquefois être un peu menteur. Mais , 
si vous voulez m'en croire , forcez le citoyen Per- 
mon à venir quelquefois au spectacle. Qu'il me 
fasse l'honneur d'accepter une place dans ma 
loge si toutefois )« Et Couder était tout em- 
barrassé. 

« Brave homme, s'écria ma mère en saisissant 

28. 



330 MÉMOIRES 

de ses deux mains la main rude et calleuse du bon 

cordonnier. Brave et digne homme ! oui , 

oui , nous irons dans votre loge ; et mon mari et 
moi nous ne pourrons que nous en trouver -hono- 
rés. 

— 1> Charles , dit ma mère à mon père , lorsque 
le procureur de la commune fut parti , voilà ce que 
vient de me dire Couder, n Et elle lui rapporta toute 
la conversation qu'elle venait d'avoir avec lui , sans 
oublier , comme on peut le croire , la proposition 
du brave homme. 

Mon père devint d'abord fort rouge, puis il pâ- 
lit et ne répondit rien. Seulement, lorsque ma 
mère lui demanda avec impatience ce qu'il comp- 
tait faire , il leva les épaules en souriant avec amer- 
tume : 

(I Quelle question ! Que veux-tu que je fasse 
maintenant? Le citoyen Couder ( et il appuyait for- 
tement sur le mot citoyen ) mande le citoyen Per- 
mon à la barre de sa loge , il faut bien y aller. 
Cela vaut encore mieux que d'être traîné dans un 

cachot par des gendarmes; car j'ai le choix, 

n'est-ce pas? C'est encore un Thirion ! Ma- 
rie! Marie! comment ne m'as-tu pas épargné 

cet affront? d 

Mon père s'était levé , et, malgré sa faiblesse, 
car déjà à cette époque, il était fort malade, il 
marchait à pas pressés dans sa chambre. Ma mère 
pleurait en le regardant ; et moi , assise sur un ta- 
bouret auprès de la bergère que mon père venait 



DE LA DUCHESSE D AERAMES. 331 

de quitter, je pleurais aussi envoyant cette tris- 
tesse , ce malheur qui enveloppaient , qui frappaient 
des parens que j'adorais. 

«t Charles , dit enfin ma mère , tu vois mal , hien 
mal les intentions de tes amis ; crois-tu donc que 
j'aurais entendu et reçu pour toi une proposition 
qui aurait pu seulement avoir l'ombre d'une of- 
fense ? Non, sans doute. Couder 

— )) Ma chère Marie , dit mou père en interrom- 
pant ma mère avec impatience , faites-vous faire 
des souliers par cet homme ; mais ne me parlez pas 

davantage de sa loge Cela me fiitigue enfin , » 

ajouta-t-il en se jetant dans sa bergère , et la con- 
versation finit là. On présume bien que mon père 
n'alla pas au spectacle. 

Couder , à qui l'on dit que mon père était ma- 
lade, ne prit pas le change, mais ne se fâcha pas. 
Il aurait pu nous faire bien du mal , s'il avait écouté 
sa vanité blessée. Nous avions eu deux proconsuls 
à Toulouse qui comprenaient à demi-mot, lors- 
qu'on leur parlait de proscrire ou de frapper de 
mort : Lombard-Lachaux et Mallarmé y sont bien 
connus. 

i Salicetti, qui alors était dans le midi provençal 
et italien de la France , écrivait souvent à ma mère 
et lui donnait des règles de conduite. Peu de temps 
après la scène que je viens de rapporter, elle l'eçut 
de lui une lettre d'un style qui prouvait qu'il avait 
appris que mon père voulait se mettre en hostilité 
avec le gouvernement. 



332 MÉMOIRES 

«[ Prenez garde, chère signora Panoria , ajou- 
)) tait-il ; on parle de mouvemens sourds et cachés. 
)) On dit que les royalistes veulent remuer. Certes , 
)> ce n'est pas moi qui accuserai jamais le citoyen 
)) Permon de faire partie d'aucune conspiration , 
1) puisque j'ai engagé ma parole que Von pouvait 
)) sejier à lui; mais les autres, chère citoyenne 
)) Permon , les autres peuvent voir , dans ce désir 
j) de rester seul , un besoin de cacher à des yeux 
« clairvoyans des démarches coupables. Engagez- 
)) le donc à voir plus de monde ; vous avez toujours 
)) eu une maison agréable , pourquoi votre salon 
)> de Toulouse ne serait -il pas comme celui de 
)) Paris V j) 

Ma mère communiqua cette letre à mon père , 
qui comprit enfin les dangers qu'en effet il assu- 
mait sur nos tètes, en appelant ainsi l'attention 
d'une autoi ité soupçonneuse. Ma mère connaissait 
déjà beaucoup de monde à Toulouse , et bientôt 
notre maison fut une des plus agréables de la ville. 

Ma mère avait retrouvé à Toulouse , par un de 
ces hasards que l'on ne sait comment nommer , 
une de ses cousines , qui de la Corse était venue 
s'établir en Languedoc. Mademoiselle Stephano- 
poli avait épousé M. de Saint - Ange , officier de 
marine distingué , qui s'était retiré du service à l'é- 
poque de la révolution , avait acheté à Saint-Mi- 
chel de Lanez , près de Castelnaudary, un château 
antique, ayant jadis appartenu aux Polignac, et 
vivait là avec sa femme et sept beaux enfans. 



DE LA DUCHESSE D ABRANTÈS. 333 

Madame de Saint-Ange et ma mère fm-ent ra- 
vies de se revoir. Elles s'aimaient tendrement , et 
cette joie de se retrouver fut alimentée par mille 
souvenirs de la patrie. IMademoiselle Stephanopoli 
était autant l'amie de Lœtitia Bonaparte que ma 
mère le pouvait être , et sa seconde parole fut ; 
«i Eh bien , Panoria , voilà l'un des fils de Laetitia 
Ptamolyno qui fait vraiment bien son chemin. Sais- 
tu, ma fille , que ce jeune homme est capable de 
devenir général de division ? J'avoue que je ne l'au- 
rais pas deviné, et que Joseph est celui que j'aurais 
désigné comme devant relever la famille (i). Et 
l'archidiacre i> 

— <c Oh ! laisse là ton archidiacre , disait n)a 
mère ; c'est déjà bien assez d'en entendre sans cesse 
parler lorsqu'on est en Corse. — Mnhji^lia^mia , 
répondait ma tante , qui était rieuse comme une 
jeune fille de quinze ans , laisse-moi te dire que 
l'oncle le clianoine , si le nom d'archidiacre te 
blesse, est une autorité assez puissante dans la fa- 
mille Bonaparte pour que je le cite lorsqu'il est 
question de classer le mérite des enfans ; et je dis , 
comme lui, que Joseph me paraît fait pour aller 
à tout. Vois quelle belle figure , quelles bonnes ma- 
nières ! Napoléone est laid comme une mouette , 
figlia niial... entêté comme une mule , et de plus 



(l) Ma tante Sainl-Aiigfe venant à Paris en 1806, me ra- 
conta cette petite scène en riant de tout son cœur. Napoléon 
était empereur alors , et au plus haut degré de sa gloire. 



334 MÉ:iIOIRES 

très-grossier , quoiqu'il soit ton élève ; entends-tu 
bien cousine ? Allons , dit ma mère , il t'aura fait 
quelque sottise , et toi , en vraie Corse , tu ne lui 
pardonnes pas. » 

Ma tante se mit a rire ; cela était vrai. Voici le 
fait ; il s'était passé il y avait seulement quelques 
mois. 

A cette époque , tout le monde cherchait à ajou- 
ter au peu de fortune que l'on avait sauvé , et l'a- 
mour-propre était relégué chez les sots. Ma tante, 
qui était de ce nombre , calcula fort justement 
qu'elle pouvait obtenir des résultats avantageux en 
envoyant dans les ports de Provence des objets 
que l'on pourrait diriger sm* la Corse , et en rap- 
poiter d'autres objets d'échange. Quelque temps 
après le siège de Toulon , elle envoya à Marseille 
des draps et des toiles qui devaient être expédiés 
sur Calvi. Son correspondant lui écrivit que les An- 
glais tenaient la mer avec une surveillance trop 
active pour que l'on put tenter sûrement le pas- 
sage des marchandises. 

<c Voulez-vous m'en croire ? ajoutait-il ; faites 
vendre vos marchandises soit à Toulon , soit à An- 
tibes ou à Nice. Il y a des soldats, dont vingt sur 
trente n'ont pas de chemises. \ os toiles sont ex- 
cellentes , et , comme elles sont peu chères (i) elles 

(l) Cette toile était faite dans le château même de Saint- 
Michel. Ma tante et mes cousines filaient le chanvre et le 
lin ; et un tisserand de Castelnaudary achevait l'ouvrage. 



1)E LA ni'CHESSE b'aBRANTÈS. 333 

se vendront bien. Vous connaissez le général Bo- 
naparte ; écrivez-lui , et votre affaire doit rapporter 
cinquante pour cent de bénéfice. :> 

Ma tante comprit aisément qu'en effet le conseil 
pouvait avoir un bon résultat ; elle adressa à Bo- 
naparte une lettre qu'elle eut grand soin d'écrire 
en italien , en y mêlant même quelques mots cor- 
ses pour mieux lui rappeler la patrie ; et afin que 
rien n'y manquât, elle fit partir le petit convoi sous 
la conduite d'un vieux domestique de son père qui 
s'était établi dans les environs de Marseille et fai- 
sait le cabotage. C'était un Corse, un montagnard, 
et , quoiqu'il fut âgé , rempli de vigueur et de cou- 
rage. 

Bartoloméo Péraldi connaissait toute la famille 
Bonaparte , et Napoléon comme les autres : aussi 
les épaulettes de général ne lui imposèrent-elles 
pas du tout. Il lui remit la lettre de la signora Ca- 
talina , et puis s'assit sans autre préliminaire de 
politesse. 

Bonaparte , quoiqu'il fût à peine huit heures du 
matin et que l'on fût dans l'hiver, était déjà habillé , 
coiffé, botté et prêt à monter à cheval ; il est vrai 
que la poudre était mal mise sur des cheveux mal 
peignés ; que l'habit , d'un assez vilain drap , 
n'avait , pour indiquer la nouvelle dignité du jeune 
général , qu'un petit galon sur lequel était brochée 
une feuille de chêne , et encore n'était-il posé qu'au 
large collet montant et rabattant que l'on mettait 
alors aux habits d'uniforme; ses épaulettes étaient 



336 MÉSIOIRES 

plus que mesquines , et son chapeau bordé avait 
à^ lui seul plus de galon que n'en avait tout l'habit; 
il était surmonté d'un volumineux plumet tricolore , 
qui indiquait l'officier supérieur et le commandant. 

Eartolomeo vit tout cela avec ce coup d'œil vif 
et lapide qui appartient aux;gens de sa nation; 
mais il eut bientôt un autre travail que celui d'in- 
specter son ancienne connaissance: ce fut de lui 
répondre. 

Il avait déjà remarqué un changement assez sen- 
sible sur la physionomie de Bonaparte , tandis 
qu'il lisait la lettre de madame de Saint-Ange. 
D'abord un sourire assez moqueur vint sur ses lè- 
vres minces ; ensuite son front se plissa , ses sour- 
cils se rapprochèrent , et , regardant Bartolomeo : 

« Qu'est-ce que ce grimoire - là ? i> , dit-il en 
repoussant la lettre de madame de Saint-Ange. 

Ce peu de mots fut articulé en finançais et à très- 
haute voix , de manière surtout à être entendu de 
deux officiers qui étaient dans la pièce voisine. 
Eartolomeo comprit l'intention de Bonaparte, qui 
lui déplut. 

u Signor Nnpo/conc , répondit -il en italien, 
quoiqu'il sût très -bien le français, noti capisco 
iiiente à tuto; voi sapete , cliè in Corsica iioi allri 
poveri diavoli non parliamo che il nostro patois , 
corne la cldamano qui. Faie mi duncjue il favore 
cli pavlave la nostra cara lingua (i). d 

(l) « M. Napoléon , je ne compi'ends l'ien du tout. Vous 



DE LA DUCHESSE D AERANTES. 337 

Bonaparte regarda le marin fixement ; ilvoya it 
bien qu'il le devinait , et néanmoins lui - même ne 
s'avouait pas son intention ; Bartolomeo ou Tolo- 
meo, comme on l'appelait, ne parut pas embarrassé 
de cette sorte d'enquête , et lui-même au contraire 
cbangea de position avec Bonaparte , en le fixant 
avec une expression assez railleuse qu'il accompa- 
gna d'un sourire. 

u Je suis sorti trop jeune de Corse pour m'expri- 
mer facilement en italien, dit Napoléon après avoir 
tourné sur ses talons , car le regard malin du ma- 
telot lui déplaisait. Je ne vois d'ailleurs pas la né- 
cessité de parler ce patois^ comme tu l'appelles 
fort bien , puisqu'il me semble , ajouta-t-il en re- 
prenant la lettre de madame de Saint-Ange , que 
la signora Catalina me dit que tu es depuis quinze 
ans établi sur la côte de Provence. 

— u Si, signor, d répondit le matelot en clignant 
un œil et faisant signe de la tète. 

— <c Eh bien ! alors tu dois savoir parler fran- 
çais, dit Bonaparte avec humeur. Que signifie cette 
affection , drôle que tu es ? )> 

Peraldi devint pâle et tremblant. Il a dit depuis 
qu'il avait été au moment de se trouver mal. Cette 
impression fut promptement réprimée , et remet- 



savez qu'en Corse, nous autres pauvres diables, nous ne 
parlons que^)ato/s, comme vous l'appelez ici. Faites-moi 
donc le plaisir de parler noire chère langue. » 



338 MÉMOIRES 

tant sur sa tète le bonnet rouge et bleu qu'il avait 
ôté en entrant, il dit à Bonaparte : 

« No7i è hisogno di tanto far laquadra signor 
Napoleoncino ; chè penso hene che me voleté dur 
la hurla di chiamarmi cosi. Ma basta I Che ris- 
posta daro alla signora Kalli (i) ? ;> 

Bonaparte lui jeta un coup d'œil interrogateur. 
Il Si signor; la signera Catalina , la signora 
Kalli, è medesinia Cosa. In somma Madama di 
Saint -Ange. Cos'hb da dire ? 

— « Savais-tu ce que contenait cette lettre? » de- 
manda le général en indiquant celle de ma tante 
qui était sur la table à côté de lui. 

Bartolomeo fit avec la tête un signe aflGrmatif. 
« Alors , dit Bonaparte avec vivacité et en par- 
lant extrêmement haut , tu es plus hardi que je 
ne croyais , en venant m'apporter un pareil mes- 
sage. Figurez -vous , ajouta -t -il en s'adressant 
aux officiers qui étaient dans l'autre chambre , 
que ce drôle -Hz (il appuya sur le mot drôle) est 
ai'rivé ici avec une pacotille expédiée par une de 
mes compatriotes qui croit qu'en cette qualité je 
dois faire acheter à la république ses toiles éven- 
tées et ses draps brûlés. Il est vrai qu'elle me 
propose de me payer ma commission. Tenez, voyez, 

(l) « Il n'est pas besoin de tant vous divertir de moi , 
M. Napoleoncino .• car je vois bien que vous vous moquez 
de moi , en me nommant ainsi; mais c'est assez. Quelle ré- 
ponse ferai-je à la signora Kalli? " Le diminutif Napoleon- 
cino , ne peut se traduii'e . 



DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS. 330 

i> citoyens ! » Et il fut prendre la lettre de ma tante 
à laquelle était attaché en effet une petite bande de 
papier sur laquelle étaient collés des échantillons 
de draps et de toiles avec les numéros des pièces. 
« Elle m'offre , comme pot-de-vin ( il paraît qu'elle 
» connaît bien les termes) la pièce n° 2. Si elle me 
)) séduit , au moins vous pouvez affirmer que ce 
)) n'est pas par la beauté du présent, n Et il indi- 
qua du doigt aux deux officiers la bande de toile 
jaune qui avait été levée sur la pièce qu'on lui des- 
tinait. Les deux jeunes gens se mirent à rire aux 
éclats. La toile était ce qu'il fallait qu'elle fût pour 
de la toile à chemise de soldat. Mais je ne sais en 
effet où ma tante Saint -Ange avait la tète le jour 
où il lui vint dans l'esprit de lui adresser pareil 
cadeau. 

u Ce n'est pas au reste le plus ou le moins de 
)» beauté de la chose qui me frappe en ceci , pour- 
)) suivit Bonaparte ; c'est l'inconvenance du pro- 
» cédé. Quant à toi, dit -il à Bartolomeo, tu es 
)t heureux de n'èti-e que le porteur de ce sot mes- 
)) sage. Allons , hors d'ici. » 

Les officiers étaient entrés dans la chambre au 
moment où Bonaparte leur avait parlé; L'un d'eux, 
croyant remplir les intentions du général, s'avança 
vers Bartolomeo et allait le prendre par le bras 
pour le mettre à la porte, lorsque \q patron mon- 
tagnard^ reculant de deux pas , prit une chaise 
qu'il remit aussitôt à terre , parce que Bonaparte 
s'élança pour ainsi dire entre lui et l'officier. 



340 MÉMOIRES 

II Me ne vado , me ne vado. Menedelto Dio ! 
cliejaoco / E perche? perche la brava madama di 
Saint-Ange gli mando qualche poveré misure di 
tela per J'arsi una mezzadozzine di caniicci [i) ! 
Eh.'... J'ai vu le temps, et il n'est pas encore bien 
éloigné , dit Baitolomeo en parlant tout à coup 
français , où la moitié de cette pièce de toile eût 
été reçue avec plaisir par votre mère , général Bo- 
naparte , et pour en faire des chemises à vos sœurs 
encore ; je sais bien qu'à présent elles en ont de 
plus fines à Marseille ; et ce n'est peut -être pas le 
mieux pour l'une d'elles , marronna-t-il entre ses 
dents. Ah cà , vous ne voulez pas décidément des 
draps et de la toile? ajouta-t-il en se tournant vers 
Bonaparte. 

— » Je n'en proposerais seulement pas deux pans, 
répondit le général. 

— 1) Eh bien ! je'vais aller vendre la pacotille de la 
signora Catalina aux Anglais. Ils paient bien eux , 
en bon argent, et... 

— )) Si tu t'avises de le tenter seulement , lui dit 
Bonaparte , comme il passait la porte de la chambre , 
je te fais fusiller. 

— )> Prrrrrr ! dit Bartolomeo en descendant l'esca- 
lier et faisant ronfler un juron provençal à chaque 

(l) « Je m'en vais ! je m'en vais! Dieu béni ! Quel ieii ! 
Et pourquoi ? parce que la brave madame de Saint-Ange 
lui envoie quelques misérables aunes de toile pour se faire 
une demi-douzaine de chemises ! » 



DE LA DUCHESSE D ABRAINTÈS. 341 

marche. Altro, altro, figUo mio! ;> Et redoublant de 
vitesse , il cria de toute la puissance de ses poumons 
de patron de barque ; 

— u Si vous l'essayez, ne me manquez pas; je vous 
le conseille en ami corse. )> 

Les officiers voulaient courir après lui, Bonaparte 
les retint. 

u Laissez-le , lenr dit-il ; ce serait une chose folle 
)> que d'aller se frotter à ce gaillard-là. Vous ne 
)i connaissez pas nos hommes des montagnes ; celui- 
)) ci n'a pas l'air d'en être un des plus faciles , et il 
i> est de plus enduit d'une couche de marine pro- 
i> vençale qui le rend encore moins maniable. Je par- 
]) lerai au commandant du port. i> 

Peraldi sut qu'en effet Bonaparte l'avait signalé 
comme contrebandier au commandant du port. 
Cela ne l'empêcha pas d'aller vendi-e , comme il 
l'avait annoncé , les toiles et les draps de ma tante 
Saint-Ange aux Anglais , qui le lui payèrent en 
bonnes gainées. Bonaparte apprit depuis des par- 
ticularités relatives à l'intérieur de madame de Saint- 
Ange , qui lui expliquèrent d'une manière fort na- 
turelle et l'envoi et la proposition qui y était jointe. 
Il parut fâché d'avoir témoigné autant de méconten- 
tement , mais je suis sûre que jamais il n'a pardonné 
à Bartolomeo Peraldi la leçon qu'il en reçut ce jour- 
là devant deux officiers qui , ne tenant pas à son 
état-major , n'avaient aucune raison pour lui garder 
le secret. 

FIN DU TOME PREMIER. 



ifii\/VtVl\'IAfl ^W'\A/lVtAfVVl'V\/M/^\VVlAAn/\/\^AAnA/\MAIl/WVV\MiVVkAaf\A'V\^^ 



TABLE 



DU PREMIER VOLUME. 



Chapitre I'^'. Introduction 

Chap. II. Généalogie des Comnènc. — Lieu et date 
de ma naissance. — Ce qu'était la colonie grecque 
en Corse. — Constantin Comnène en Corse. — 
Traité avec la république de Gênes , alors maîtresse 
de la Corse. — État prospère de la colonie. — Ja- 
lousie des indigènes. — Incendie des possessions 
des Grecs. — Mon grand-père voulant éteindre son 
nom. — Ses enfans jjrètres. — Mon oncle Démé- 
trius. — Abolition de la piùmatie des Comnène en 
Corse. — Réclamation de Démétrius. — Blot de 
M. Chéi'in. — Origine grecque des Bonaparte. . . 

Chap. III. Caloméros et Buonaparte. — Livre du che- 
valier d'Héuiu. — Départ de mon père pour l'A- 
mérique. — Union intime de ma mère et de ma- 
dame Laetitia. — Bonaparte enfant. — Le panier de 
raisins et le fouet — Savéria et la famille de Bona- 
parte. — Caractère des Corses. — Retour de mon 
père. — Ma naissance , et maladie de ma mère. 



344 TABLE. 

Chap IV. Le salon de ma mèi-e. — Le comte de Péri- 
gord. — La duchesse de 3Iailly et le prince de Cha- 
lais. — Louis XV et la comtesse de Périgord. — La 
duchesse de Mailly et la princesse de Lamballe. — 
Bonaparte nouveau débai'qué. — Projet de mémoire, 
par Bonaparte à l'école militaire. — Caractère de 
Bonaparte jeune homme, — Le premier logement 
de Bonaparte à Paris. — Portrait de ma tante. 

Chap. V. Mort du père de Bonaparte dans la maison 
de ma mère. — Joseph Bonaparte et M. Fesch. — 
Ma famille venant s'établir à Paris. — Montpellier, 
détails et portraits. — Les amis de mon pèi-e. — 
M. de Saint-Priest et M. Séguier. — M. Du vidai 
de Montfeirier et M™"' de La Marlière. — Une pa- 
rente de madame de Provence. — Un repas de no- 
ces chez Robespierre. — La reine à la Concierge- 
rie et madame Richard. — M. d'Aigreleuille et 
Cambacérès 

Chap. VI. Mou père etma mère conduisant Bonaparte 
à Saint-Cjr. — Visite à Marianne Bonaparte, — Vils 
reproches adressés par mon oncle à Napoléon en 
leveuant à Paris. — Orgueil humilié. — Si j'étais 
LE maître!...— Bonaparte nommé sous-lieutenant. 
— ■ Le premier jour Bonaparte en uniforme. — Les 
petites jambes et les grandes bottes. — Ma sœur et 
Bonaparte Chat-Botté. — Singulier présent de Bona- 
parte à ma sœur. — Souvenir postérieur, et scène 
avec Bonaparte à la Malmaison. — La comtesse 
d'Escarbagnas et le marquis de Caiabas. , . . 

Chap. VIT. Les parlemens en 1787. — Troubles de 
Rennes à l'occasion de l'édit du timbre, — Mon frère 
à Rennes. — Belle conduite de M. de Nouainvillc. 



— Refus (le faire tirer ses soldats sur le peuple. 

— Projet de rarchevèquc de Toulouse. — M. de 
Loménie renvoyé du ministère. — Le mannequin 
brûlé en cérémonie. — Troubles de Paris. — Le 
commandant du gfuet. — Menace de brûler les hô- 
tels des ministres. — Le peuple menacé dans la rue 
St-Dominique , la rue Meslay et place de Grève. — 
Les gardes- françaises. — Cadavres jetés dans la ri- 
vière. — Louis XVI , la reine et la famille royale. I07 

Chap. VIIL Ouverture des états-généraux. — Ma mère 
à Versailles et opinion de mon père. — Conversa- 
tion avec M. Necker. — Mot de M. Necker. — Les 
cahiers des bailliages et les cahiers du duc d'Or- 
léans. — Retraite du tiers au jeu de paume. — Opi- 
nion de Ronapartc sur cet événement. — Conver- 
sation de Napoléon avec le comte Louis de Nar- 
bonne. — Le baron de Brctcuil. — La reine , le gou- 
vernement occulte et opinion de M. de Narbonne. — 
La reine à l'Opéra 12'î 

CiiAP. IX. Mirabeau. — Son portrait. — Arrivée aux 
états-généraux. — Réponse de Mirabeau au comte 
de Reb... — Avances de la cour. — Fait peu connu. 
■ — Refus d'argent, — Ambition d'un ministère. — 
Colère de la reine. — Mirabeau étudiant le duc 
d'Orléans. — Avis écrit par Blirabeau à Bonnccarère. 
— Compai-aison avec le duc d'Orléans. — Hasard 
malheureux. • — Erreur de M"" de Staol dans son 
opinion sur son père. — Les agens de Mirabeau. — 
Question que me fait Bonaparte sur M. Necker. — 
Mot de Napoléon et le diner interrompu. — Prise 
de la Basiillc 137 

Chap. X. Louis XVI à l'Hôtel-de-Ville au 14 juillet. 



— Scènes de la révolution. — Mon père voulant 
acheter la charge de fermier-oénéral de M. Rou- 
geau. — AfTaire de Réveillon. — Mon père retire sa 
parole donnée conditionnellement. — Départ de 
mon père et démon frère pour l'Anffleterre. — Re- 
tour de mon père. — Duel de mon père avec 
M. de Som le, officier du réojiment de mon frère. 

— Retour de mon frère. — Visite domiciliaire et 
perquisitions sur l'âge de mon pèi-e. — L'homme 
aux visites domiciliaires. — Visite de Napoléon Bo- 
naparte — îfapoléon allant à la section pour mon 
père. — Conseils de prudence donnés par Bona- 
parte. — Le 10 août et le jour de ma fête. — Triste 
rapprochement. — Inquiétude et fiitale journée. — 
Nous sauvons deux de nos amis. — M. de Con- 
dorcet nous aide à en sauver un. — M. de Bévy 
couvert de sang. ■ — Dénonciation contre mon père. 

— Départ de mon père et de ma mère , et dcguise- 
mens indispensables. — Ma sœur et moi en pen- 
sion sous la garde de mou frère 156 

Chap. XI. Notre vie en pension. — Fréquentes visites 
de mon frère. — Ma bonne Rénesson. — Jacque- 
mart, l'homme de peine de la pension. — Vive re- 
connaissance pour une bagatelle. — Conseils de 
Jacquemart à mou frère. — • Fureur du peuple et 
angoisses dans l'intérieur des maisons. — Mon frère 
arrêté sur le boulevard. — Baiser exécrable et la 
tête de madame de Lamballc. — Maladie de mon 
frère — Voyage de ma mère à Paris. ^ — Notre dé- 
part pour Toulouse. — Souvenir de Jlarseille en 
1804, et l'homme mystérieux 176 

Chap. XII. Notre établissement à Toulouse. — Mon 
père malade mandé à la section. — Lettre de ma 



TABLE. 347 

mère à Salicetti et réponse charmante. — Mon ft-ère 
secrétaire de Salicetti. — Triste état des affaires. 
— Le procès et la mort du roi. — Mort de madame 
Elisabeth et désespoir de mon père. — Maladie de 
ma mère et voyage aux eaux de Cauterets. — • La 
famille Michel. — Madame de Leyrac et l'ALbaye- 
aux-Bois. — Retour à Toulouse et mon éducation. 

— Mort de Robespierre. — Souvenirs de la terreur 
et détails recueillis dans des conversations avec 
Cambacérès et Fouché 185 

Chap. XIII. Salicetti, et mise en arrestation de Bo- 
napai'te. — Aréna chargé de l'arrestation du géné- 
ral. — M. Denniée, et les scellés. — Bonaparte en 
Corse. — Le club jacobin. — Bonaparte déguisé en 
matelot. — Détails sur la viede Napoléon. — La fa- 
mille de Bonaparte. — Junot, le premier attaché 
à Bonaparte comme aide-de-camp. — Bonaparte, 
Junot et Robespierre le jeune. — Bonaparte en 
prison. — Dévoûment de Junot. — Lettre de Bona- 
parte écrite en prison. — Versalité de Salicetti. — 
Rivalité de Bonaparte et de Salicetti , et mystère 
inexplicable. — Mystérieux examen des papiers de 
Bonaparte. — Radiation du nom de Bonaparte du ta- 
bleau des généraux. — Bonaparte républicain au 
10 août 201 

Chap. XIV. M. Brunetière. — Les suites de la terreur. 

— Moyens de correspondance. — Mon père à Bor- 
deaux et ma mère à Paris. — L'hôtel de la Tran- 
quillité. — Nos anciens amis et les Corses chez ma 
mère. — Bonaparte le lendemain de notre arrivée. 

— Bonaparte parlant pour la première ibis de son 
étoile. — Tableau de Paris après le 9 thermidor. — 



;!48 - TABLE. 

Moi-t de Carrier. — Sortie de Bonaparte contre les 
muscadins. — Rixes dans Paris. — Manque de sub- 
sistances. — Bonaparte dînant chez ma mère avec 
Salicetti. — Les sections déchaînées contre la Con- 
vention. — La politique bannie de la conversation 
et promesse impossible à tenir. — Los bottes de 
Salicetti et singulière distraction. — Conversation 
remarquable chez ma mère entre Bonaparte , mon 
frère , Salicetti , Romme et un voisin. — La place 
Bellccourt et Jlémoire de Napoléon 220 

Chap. XV. Désir de ma mère de retourner en Gas- 
coo:ne. — Nouveaux troubles dans Pai'is. — Bona- 
parte chaque jour chez ma mère. — Malheur et 
misère de Bonaparte. — Le domestique de Bona- 
parte et la femme de chambre de ma mèi'e. — Le 
Jardin des Plantes. — Junot et Bonaparte chez le 
vieux Daubenton. — Junot amoureux de Paulette 
Bonaparte. — Doubles confidences , et réponse 
caractéristique de Napoléon. — Mon arrestation 
dans la rue , et scène populaire. — Les femmes 
du peuple. — Tableau de mœurs révolutionnaires. 

Chap. XVL Le premier prairaiJ. — Journée dalar- 241 
mes. — Projet de Barras pour le bombardement 
du faubourg Saint-Antoine. — Opposition de Bona- 
parte et conseil. — Mort deFerraud. — Bonaparte 
général inconnu à Paris. — Son arrivée chez ma 
mère à minuit. — Diète forcée. — Imprécations de 
Bonaparte contre Salicetti. — Salicetti hors la loi. 
— Asile demandé à ma mère par Salicetti. — Crainte 
et premier refus. — Insistance de Salicetti et la ca- 
chette d'un hôtel garni. — Madame Grétry. — La 
manie des perruques et le petit Alexandre. — Vi- 



site lie Bonaparte à ma mère. — Longue et remar- 
quable conversation. . . 260 

Chap. XVII. Fête funèbre en riionneur de Ferraud.— 
Rommc et ses collègues. — Difficulté de sauver Sali- 
cetti. — Le général Miranda. — Incroyable res- 
semblance , et projet de ma mère. — Supplice de 
Romme. Soubrani et ses collègues. — Le poignard 
et les suppliciés. — Scène atroce et mon frère cou- 
vert de sang. — Slauvaise joie de Salicetti. — Bo- 
naparte chez ma mère , et détails sur Bonaparte. 287 

CiiAP. XVIII. Maladie de Salicetti et délire épouvan- 
lable. — Apparitions sanglantes. — Singulière et 
mystérieuse conversation de Bonaparte avec ma 
mère. — Départ pour Bordeaux et le diner d'adieu. 
— La première poste, et lettre admirable de Bona- 
parte. — Ingratitude de Salicetti. — Barbezieuxet 
arrestation d'un jeune prêtre. — Madame de Lavau- 
ret. — Arrivée à Bordeaux. — Difficultés d'un moyen 
de transport pour Salicetti. — Voyage dans le Midi, 
et les bords de la Garonne. — Cette , et embarque- 
ment de Salicetti pour Gènes. • — Ma ville natale , 
et désastres de Montpellier. — Retour à Bordeaux 
par Toulouse, Montauban elBeaucaire 300 

Chap. XIX. Ma sœur , et souvenir antérieur. — Répu- 
gnance de mon père , et la loge d'un cordonnier, 
• — Toulouse pendant la terreur. — Lettresetconseils 
de Salicetti à ma mère — Réceptions par prudence , 
et le salon de ma mère. — 3Iademoiselle de Stepha- 
nopoli et madame de Saint-Ange. — -Le berceau de 
la famille Polignac. — Bonaparte capable de deve- 
nir général de division. — Causerie sur la famille 

30 



TABLE. 



Bonaparte. — Nouvel uniforme de général de Na- 
poléon, — Spéculations commerciales. — Bonaparte 
à Nice. — Bonaparte et le marin Corse. — Bartolo- 
meo Peraldi 32S 



FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. 



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UNIVERSITY OF TORONTO UBRARY 



DC Abrantès, Laure Saint ->3ar tin 

198 (Permon) Junot 

A32A22 Ifemoires de I-fae la duchés: 

1831 d 'Abrantès 

t.l 




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